Fulgurance

Ce qui ressemble à l’éclair par sa brillance et sa rapidité (définition de fulgurance) peut subjuguer par sa beauté ou être dommageable à celui ou celle qui s’est imprudemment exposé(e) et se retrouve foudroyé(e).

Depuis la mondialisation de la société de l’information, la fulgurance numérique s’est imposée comme une des caractéristiques, un des attributs des réseaux sociaux, de même que l’éclair était un attribut du tout puissant Zeus-Jupiter dans l’Antiquité gréco-romaine.

La fulgurance numérique est un phénomène que j’observe volontiers, comme j’observerais un phénomène météorologique attractif et instructif, en prenant toutefois les précautions minimum pour ne pas risquer un impact fatal, pour ne pas me hasarder à être subitement électrocutée par la petite phrase qui tue, le tweet assassin, la vidéo infernale qui lamine sa victime.

À l’origine, il y a trois fois rien : quelques données, des mots, des sons, des images, un petit fichier somme toute très anodin. Très anodin numériquement mais trop souvent tronqué, décontextualisé et déformé (« Vous voudriez me faire dire que je veux vous tuer, mais vous n’y parviendrez pas ! » transformé en « Je veux vous tuer ! »), délocalisé (extrait de sa sphère de production initiale, restreinte, personnelle voire intime, comme peuvent l’être les phrases et vidéos volées à la vie privée), perverti et déprédateur. Absence d’authenticité, de complétude et de respect des droits des personnes, à partir de quoi plus rien n’est garanti.

Le postage, la mise en ligne peut être le fait d’une intention délibérée de nuire (tous les coups sont permis dans la guerre ouverte des médias) ou résulter d’une imprudence, inconséquence, imbécillité (cas le plus fréquent sans doute), ou encore être accidentelle (un accident peut survenir même quand on est prudent…).

C’est alors que se produit le phénomène proprement dit : les données se cristallisent brusquement et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, ce rien d’information, enregistré sur la toile, est aspiré par la viralité des réseaux conducteurs et se propage en quelques secondes en des millions de points de l’espace internétique, tout comme un éclair qui irradie le ciel. Objectivement, le phénomène n’est pas sans beauté.

Le tonnerre social est tantôt audible tantôt plus discret. La foudre s’abstient le plus souvent mais pas toujours. La fulgurance numérique fait quelquefois des dégâts. Ce sera une âme brisée, une carrière démolie, une vie cassée ou un être conduit au néant. Mais la foule spectatrice s’est déjà dispersée, attirée par un nouveau jaillissement de données excitantes. Ah ! La cruauté de la nature humaine le dispute méchamment à la cruauté de la nature tout court.

Ceci dit, certains internautes me font penser à ces enfants qui, pris par l’orage, saisissent une tige de fer pour se défendre contre l’ennemi potentiel et courent se placer sous un arbre…

Une question d’éducation, encore et toujours.

Je reviens à une acception plus classique de fulgurance, au sens d’une action inspirée et visionnaire. Parmi les personnages auxquels la notion de fulgurance est volontiers associée se trouvent le peintre Georges Mathieu et l’émir Abd el-Kader, dans des domaines bien différents mais également positifs. J’avoue que si l’un et/ou l’autre vivaient encore et avaient un compte Twitter, je m’abonnerais…

 

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Nuance

En réponse à une requête sur le mot nuance, les moteurs de recherche font encore ressortir en tête les Cinquante nuances de Grey (ou de gris, ou de gré ou de force…) mais ces nuances érotiques-là, qui n’ont même pas l’âge de raison, passeront, comme le café…

Les « vraies » nuances de gris sont bien plus nombreuses ; on en distingue, informatiquement parlant, plus de 65000 dans un codage de l’image de 16 bits par pixel (65536 précisément, soit 216)… Le codage en 8 bits par pixel n’en permet « que » 256 ce qui est déjà confortable pour scanner une photographie argentique (il suffit, pour en faire l’expérience, de scanner la même photo papier noir et blanc une fois en « format noir et blanc », une fois en « format nuances de gris », tandis que le scan d’un document écrit peut, lui, se révéler au contraire parfaitement illisible en nuances de gris et nécessiter une copie en noir et blanc).

Dans le monde physique, les nuances de gris, celles auxquelles les imprimeurs, les peintres en bâtiment, les marchands de papier peint et quelques autres professions ont donné des noms (et non des codes) ne sont que quelques dizaines, empruntés le plus souvent aux éléments de la nature (minéraux, animaux…) : gris ardoise, gris perle, gris tourterelle, gris souris (le gris rat n’est pas identifié, bien que les gros rats gris pullulent dans les sous-sols parisiens)… Le site de création graphique Creads dit avoir compté 148 nuances de gris sur un nuancier Pantone.

Combien de couleurs un humain peut-il reconnaître à l’œil nu ? Les avis sont partagés. Cela dépend bien sûr de l’environnement culturel et de la pratique professionnelle : de quelques dizaines à plus de 350 pour les graphistes plus expérimentés rapporte Creads. Mais pour le commun des mortels, l’expert américain LeRoy Bessler, dans son étude Communication-Effective Use of Color for Web Pages affirme que l’œil humain ne peux faire clairement la distinction qu’entre cinq nuances de gris ou, du reste, cinq nuances de n’importe quelle couleur.

Les nuances de gris me font penser, phonétiquement (et compte tenu de mes obsessions intellectuelles), aux nuances d’écrit, sujet quasiment vierge (c’est toutefois le titre d’une émission de radio de Nouvelle-Calédonie en 2015) mais qui, justement, retient mon attention.

Je gagerais volontiers que les nuances d’écrit sont aussi nombreuses que les nuances de gris. La gamme des différences, des subtilités, des degrés, des variantes, entre le noir et le blanc, ou entre le blanc et le noir, entre le rien et le tout, entre le rien que représenterait l’absence d’écrit et le tout que constituerait l’acte parfait, ces nuances donc tiennent – et c’est cela qui est intéressant – autant :

  • à la forme physique du document et à son apparence (le cahier, le registre, le diplôme mérovingien, le codex, le plan, le tableau, la liste…) ;
  • à sa portée, c’est-à-dire à l’engagement juridique et moral qu’il contient (de la loi à la circulaire en passant par le décret et l’arrêté, de la politique au mode opératoire en passant par la directive et la procédure, des notes de réunion au procès-verbal en passant par le compte rendu formel ou informel) ;
  • à sa valeur de preuve au moyen de ses circuits de validation et de diffusion (traces de consentement, enregistrement au départ et à l’arrivée, visas ou faire-suivre, nombre d’exemplaires et tout autre indice qui permet de croiser les éléments d’information pour aboutir à la conviction de la réalité des faits).

Il y a aurait des cours entiers à remplir pour enseigner aux professionnels de l’information à distinguer et à nommer toutes les nuances de l’écrit.

C’était un petit couplet de diplomatique (et pas d’archivistique, nuance !).

 

 


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Redevance

Face au triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité », je rattacherais bien la redevance à la Fraternité.

Le mot redevance désigne en effet, entre autres choses, cette somme d’argent que les usagers d’un service public versent à la collectivité, cet argent permettant de financer le bon fonctionnement de ce service commun. Les bénéficiaires du service (par exemple, l’accès à l’eau courante) sont assurément redevables de ne plus aller tirer l’eau au puits et « donnent en échange » ou « redonnent sous une autre forme » de quoi faire marcher le système. Il y là une notion de solidarité, proche et surtout plus moderne, plus républicaine peut-être, que fraternité. J’utilise le service, je paie. La somme acquittée est en général proportionnelle au bénéfice reçu.

Juridiquement parlant, la redevance se distingue de la taxe dans le sens où la redevance n’est exigible que des utilisateurs réels du service, tandis que la taxe est obligatoire et doit être payée également par tous les utilisateurs potentiels. Le meilleur exemple est la taxe sur le ramassage des ordures ménagères. Chaque propriétaire est tenu de la payer, même s’il ne produit pas d’ordures ménagères (parce qu’il n’est jamais là, parce qu’il est végétarien et que les déchets de ses fruits et légumes alimentent son compost, parce qu’il n’achète que des plats cuisinés dans une gamelle en fer blanc donc sans emballages, etc.). Cette taxe-là est à mi-chemin entre la redevance et l’impôt, c’est-à-dire entre la contribution solidaire et la part des revenus ou des transactions que l’État prélèvent, a priori équitablement sur les citoyens et les acteurs de la vie économique.

L’impôt illustre donc plutôt le terme Égalité du slogan républicain. Enfin, en théorie, parce la pratique suggérerait plutôt la notion inverse. Où est l’égalité républicaine quand 50% des citoyens ne paient pas d’impôt, pas même 1 euro symbolique ? Ou quand des dizaines de milliers de gens fraudent le fisc et, de fait, ne paient pas à la collectivité (dont ils continuent à profiter) leur quote-part ?

Je reviens aux redevances et à la plus connues d’entre elles, en France du moins : la redevance audiovisuelle qui s’appelle officiellement «contribution à l’audiovisuel public » (depuis 2009) et qui serait finalement une taxe. J’ai eu l’occasion de réfléchir à cette question il y a quelques semaines, après la visite, impromptu, d’un contrôleur des impôts.

Voici les faits : il se trouve que je ne possède plus de téléviseur depuis longtemps, de même que je ne possède pas un certain nombre d’objets qui, à mes yeux et pour mon usage, présentent plus d’inconvénients que d’avantages. Je prends donc soin de cocher, sur la première page de ma déclaration de revenus, la case « Contribution à l’audiovisuel public » pour signifier que « aucune de mes résidences n’est équipée d’un téléviseur ». Je signe ma déclaration. Cochon qui s’en dédit !

Comme je n’étais pas à mon domicile lors de cette visite dudit contrôleur, j’ai trouvé à mon retour un « avis de passage », sans enveloppe, déposé comme une pub dans ma boîte aux lettres : à cause de mon absence ce jour-là, l’inspecteur n’a pas pu vérifier la véracité de ma déclaration signée… Vous m’en voyez désolée. Il m’est demandé de ne rien payer tout de suite car un avis d’imposition me sera envoyé ultérieurement… Je dois par ailleurs compléter et renvoyer à la direction régionale des finances publiques le bas de l’imprimé, après avoir coché une des deux options suivantes :

  • Je déclare détenir un appareil récepteur de télévision depuis…
  • Je maintiens ma déclaration de non détention…

Quel que soit le terme utilisé par l’administration fiscale (redevance, taxe, contribution ou autre), j’ai le sentiment d’être suspecte en ne regardant pas la télévision (comme Georges Brassens qui restait dans son lit douillet le 14 Juillet). Si la contribution à l’audiovisuel public devient un impôt, je paierai, malgré la faiblesse des programmes, mais je veux être libre de ne pas regarder la télé et de ne pas détenir de téléviseur.

La Liberté n’est-elle pas le plus grand des biens ?

 

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Relance

Il y a celle que tout le monde attend : la relance économique. On pourrait même écrire le mot avec une majuscule. Il y a des gens qui attendent la Relance comme d’autres attendaient Godot, sans voir ni comprendre le lien entre le comportement économique individuel et la santé de l’économie collective.

Et il y a les autres relances, dont on se passerait bien :

  • relance du fournisseur qui n’a pas livré la commande, parce que sa relance auprès de son propre fournisseur n’a encore rien donné,
  • relance du client qui n’a pas payé, parce que le numéro de la facture était écrit à droite alors qu’il doit être écrit à gauche pour que le prestataire en dématérialisation puisse scanner la facture, laquelle est donc mise de côté en attendant la relance,
  • relance des élèves qui n’ont pas envoyé leur devoir, parce que tant qu’on ne les relance pas, certains considèrent qu’ils n’ont pas à se bouger,
  • relance des adhérents qui n’ont pas payé leur cotisation, des propriétaires qui n’ont pas payé leurs charges, des locataires qui n’ont pas payé leur loyer, des administrations qui n’ont pas répondu à un dossier, pour de bonnes ou mauvaises raisons, etc.
  • relance des auteurs qui n’ont toujours pas envoyé leur texte pour la publication qui aurait déjà dû paraître il y a trois mois…

La relance devient la norme. Pourquoi faire ce que l’on s’est engagé à faire puisque de toute façon, on sera relancé ? Autant vivre tranquille en attendant la Nième relance.

On nous rebat les oreilles avec l’excès de temps que passeraient les collaborateurs à chercher de l’information ou un document  dans l’entreprise : 20% du temps de travail ou davantage. Et alors ? Est-ce choquant ? Heureusement que l’on passe du temps à s’informer et à rassembler de la documentation ! L’enjeu est dans le mauvais classement ou le mauvais archivage, ou bien dans le fait de ne pas savoir s’y prendre (problème de formation).

On ferait mieux de s’intéresser au temps que l’on perd à faire ou à subir des relances, juste parce que ce qui devait être fait n’a pas été fait ou a été mal fait. D’après ce que je peux observer dans ma vie professionnelle et personnelle, il y a là une vraie « marge de progression », plus que dans le temps passé à chercher de l’information.

Divers remèdes permettent de contrer le phénomène : le prélèvement automatique (qui déresponsabilise et cause parfois de mauvaises surprises), la majoration (pour plus de détail, contacter l’administration fiscale)… Pas de quoi se vanter.

Il y a toutefois un domaine où le numérique supprime agréablement les relances. C’est celui du prêt de livres numériques par les bibliothèques.

Vous empruntez un livre pour trois ou quatre semaines et, grâce au « verrou numérique » embarqué dans le fichier, l’accès au livre est bloqué à l’issue du délai du prêt et le retour du fichier-livre est automatique. Et en plus, l’humain lecteur peut manuellement restituer le livre plus tôt s’il en a achevé la lecture, afin d’en faire profiter un autre humain lecteur. Le site de la médiathèque du pays de Falaise explique tout cela très bien.

Le problème est que le prêt de livres numériques ne marche pas tellement, du moins en France. Il faut dire que les liseuses du marché ne sont pas très attirantes, entre défauts techniques (poids, luminosité), appareils propriétaires qui ne fonctionnent qu’avec la liste du fabricant (non-Amazoniens, s’abstenir !) et le manque de fonctionnalités qui laissent penser que les concepteurs ne lisent pas eux-mêmes…

Il faudrait relancer l’innovation dans le domaine. Il faudrait aussi relancer la lecture publique…

 

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Légifrance

Le site gouvernemental www.legifrance.gouv.fr est très représentatif d’un passage réussi du monde papier au monde numérique.

Le Journal officiel est une publication quotidienne qui remonte à la Révolution française. Son rôle est de diffuser auprès de tous les citoyens la loi que nul n’est censé ignorer. C’est d’ailleurs pour cette raison que la loi est applicable non pas quand elle est votée ou quand le Journal officiel sort de presses mais quand ledit journal a été reçu dans les préfectures, sous-préfectures et mairies (ce qui, à la fin du XVIIIe siècle nécessitait un peu de temps, a fortiori pour l’Outre-mer) de sorte qu’un citoyen ayant contrevenu à la loi ne puisse arguer qu’il ne connaissait pas telle interdiction ou telle obligation.

L’État a fait son travail de mise à disposition de la loi, à chacun de faire l’effort d’aller au siège administratif le plus proche ou le moins éloigné de chez lui prendre connaissance des dernières dispositions législatives s’il veut être un citoyen informé.

La première édition « en ligne » du Journal officiel, celle qui abolit les distances (à condition qu’on ait le réseau…) date de 1998. Le site Légifrance a été créé en 2002, refondu en 2008. La version numérique du « JO » a la même valeur que la version papier depuis 2004. L’édition papier a été supprimée fin 2015 et le Journal officiel de la République française n’est, depuis le 1er janvier 2016, accessible qu’en ligne. On y trouve les lois mais aussi tous les textes réglementaires, avec une reprise d’antériorité de soixante-dix ans, ainsi que la jurisprudence.

Au sujet de la disparition de l’édition papier du Journal officiel, on a beaucoup parlé des économies d’impression et d’affranchissement (pas si impressionnantes que cela si on les comparait au coût d’impression et de la diffusion de la publicité inutile…). Mais le plus remarquable, me semble-t-il, est ce fait qu’on est passé en moins de deux décennies de l’existence de quelques dizaines de milliers de collections du Journal officiel ayant le statut d’archives (c’est-à-dire de documents qui tracent les droits et obligations et qu’on ne doit donc pas détruire) à une seule collection en ligne, avec quelques centaines de milliers d’internautes abonnés ou utilisateurs réguliers. L’opération s’est parfaitement passée, alors que tant d’autres projets de « dématérialisation » entrepris ici et là, dans le public ou dans le privé, ont échoué ou cahoté. Bravo à ceux qui l’ont réalisée.

Autre caractéristique de cette dématérialisation réussie : l’intégration d’un moteur de recherche plutôt efficient. Avant Légifrance, rechercher dans le corpus législatif les articles relatifs à telle thématique pouvait s’apparenter au treizième travail d’Hercule ou à une tâche de bénédictin (cochez la case de votre choix). J’en sais quelque chose pour avoir épluché les soixante-dix codes français à la recherche des occurrences des mots conservation et archivage. (j’avais besoin de textes précis et de statistiques pour argumenter face à ceux qui emploient ces mots-là de travers…). Il m’a fallu quelques heures bien sûr pour constituer ce corpus de citations mais, manuellement, j’y serais peut-être encore.

Enfin, la version numérique du Journal officiel, en supprimant certaines informations figurant naguère dans la version papier, met en évidence les enjeux de protection des données personnelles dans le monde connecté. En effet, les décrets et autres décisions administratives relatives aux naturalisations, changements de nom et condamnations fiscales ne sont pas en ligne. J’aimais jadis feuilleter ces pages-là pour achever de me noircir les doigts à la fin de ma lecture du courrier du service.

Oserai-je avouer que je n’ai jamais songé à recopier ces données et à les vendre à tel ou tel marchand de soupe ou de poudre de perlimpinpin. Il est vrai que je n’ai pas beaucoup d’imagination.

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Laitance

Plat du pauvre, menu de luxe ou régime pour enfants maigrichons, la laitance de harengs est vraiment un aliment éclectique !

Un hareng fumé (un bouffi dans mon vocabulaire familial mais il existe diverses appellations) réserve toujours une surprise à l’ouverture de l’abdomen : sera-ce des œufs, du lait ou rien ? Avec les déceptions ou disputes que peuvent occasionner le résultat en fonction des préférences des convives. Personnellement, c’est le lait, plus précisément la laitance (nom dû à sa couleur blanchâtre…) que je préfère.

Son goût légèrement salé et sa texture onctueuse incitent à fermer les yeux pour savourer sa délicatesse. Mélangée à une salade de pommes de terre tièdes, avec un filet d’huile d’olive, quelques gouttes de citron et un peu de persil ou, mieux, de cerfeuil, c’est un vrai délice. Sans compter que, ajoutée aux filets du poisson soigneusement levés de par et d’autre de l’arrête dorsale, la laitance augmente pratiquement de cinquante pourcents la part consommable de l’animal.

Dans sa Physiologie du goût (1825), Brillat-Savarin recommande une laitance de carpe pour relever le goût d’une omelette au thon : pour 6 personnes, faire blanchir deux laitances de carpe puis les hacher avec un morceau de thon nouveau et une échalote ; faire sauter le tout dans une casserole avec un bon morceau de beurre, du persil et de la ciboulette ; battre six œufs où vous verserez le mélange de laitance et de thon…

Les chefs japonais, eux, savent accommoder la laitance de morue, de saumon ou de baudroie pour le plus grand plaisir des gastronomes nippons (là, je crois sur parole ce que j’en ai lu car je n’y ai pas encore goûté, une lacune dans ma culture culinaire).

Dans les rayons des boutiques autorisées cependant, la laitance de poisson se présente plus volontiers sous forme de gélules vendues dans un flacon de pharmacie, loin de la forme oblongue du poisson On pourrait imaginer une commercialisation en briquettes rectangulaires, comme pour le poisson pané, plus familières aux enfants que l’animal aquatique à branchies et nageoires, mais manifestement personne n’y a pensé.

Il y a ceux qui salivent rien qu’à regarder la photo et ceux qui répriment un haut le cœur à l’idée de devoir ingurgiter cette chose  flasque qui évoquerait plutôt une purée de tagliatelles trop cuits rehaussée de quelques trace de brûlé, une crème caramel au lait tourné ou encore du tofu périmé. Une réticence qui peut provenir du simple aspect de la laitance, même quand on ne sait pas qu’il s’agit de sperme de poisson. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Comme quoi, il n’y a pas que dans le cochon que tout est bon !

 

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Vacance

La vacance, c’est le vide. Être vacant veut dire être vide, être inoccupé.

C’est d’abord un terme de droit : la vacance d’un poste dans la fonction publique, la  vacance d’un logement (même s’il se trouve occupé par des trucs et de machins). Ou encore la vacance du pouvoir…

Pendant les vacances, les gens cumulent plusieurs vides : leur bureau est vide et leur tête se vide (en principe) de tous les soucis professionnels ; c’est d’ailleurs pour cela que l’on écrit dans ce cas vacances au pluriel J.

Les vacanciers vident leur verre d’apéro le soir, après avoir vidé leur seau de sable sur la plage, vidé le poisson pêché dans le torrent, vidé leur compte en banque, vidé leur sac chez un psy, etc. C’est la vie de vacances. Pendant cette période, les peintres du dimanche peuvent s’adonner à leur hobby chaque jour de la semaine et ils rentreront chez eux qui, avec ses gouaches, qui avec ses lavis de vacances.

Ce qui m’amène directement à ce type de document administratif qu’est l’avis de vacance. Quand j’étais fonctionnaire – il y a bien longtemps mais je m’en souviens – je recevais et lisais régulièrement les avis de vacances de poste de conservateur d’archives puis de conservateur du patrimoine (une réforme du ministère de la Culture séparant les deux appellations). Cette liste des postes à pourvoir (déjà vacants ou susceptibles de l’être prochainement) était diffusée à (et est toujours mises à disposition de) toutes les personnes possédant les critères (statut, grade, âge) pour poser leur candidature au poste qui les intéresse, dans le respect de la procédure en vigueur (délais, commission, décision, arrêté de nomination).

Avis de vacance.

Je ne m’étais jamais appesantie sur cette formule avant aujourd’hui et pourtant comment ne pas être frappé du caractère passif, voire négatif de la formulation ? Pourquoi insister sur l’absence ? Quelle idée de faire savoir le vide ? Ne serait-il pas plus constructif d’insister sur l’intention de combler le vide et d’annoncer l’intention de recruter plutôt que de s’arrêter à partager le constat de vacance ? Autrement dit, pourquoi s’obstiner à publier des avis de vacance et non des avis de recrutement ?

Par curiosité, j’ai questionné l’ami Goût-Gueule sur les deux expressions. L’algorithme du moment (personnalisé ou non ?) a remonté les statistiques suivantes :

  • avis de vacances : 324 000 (en tête de liste de résultat, pour ceux qui aiment voyager un « Avis de vacance d’emploi  n° 985 du 4 juillet 2016 – MRI – conseiller régional en protection civile pour la Chine, la Corée du Sud et la Mongolie. La date limite d’envoi des candidatures est fixée au 22 juillet 2016 » ;
  • avis de recrutement : 373 000 dont la majorité concerne la fonction publique.

À noter que certaines annonces, hésitantes, utilisent conjointement les deux expressions. La compétition entre les deux est engagée et le recrutement semble l’emporter. De quoi être rassuré. Merci, Goût-Gueule.

C’était mon billet du lundi 11 juillet, faute de quoi il y aurait sur ce blog vacance de post…

 

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Inconsistance

Il ne faut pas réduire l’inconsistance à l’incohérence, sous prétexte que le mot anglais inconsistency signifie incohérence en français.

L’inconsistance est plus large que la seule incohérence, que le seul manque de logique entre les parties d’un tout. L’inconsistance conjugue plusieurs manques : manque de solidité, manque de fermeté, manque de soin, manque de profondeur, manque d’intérêt.

Sur le plan de l’information, l’inconsistance se caractérise par deux absences : l’absence de syntaxe et l’absence de contenu. Au lieu de propositions explicites avec sujet, verbe et compléments qui décrivent des faits ou exposent des idées, on entend ou on lit des bribes de discours, des morceaux de phrases, des verbes désaccordés, des suites de mots désarticulés. À la place d’une analyse structurée ou d’une opinion argumentée, on trouve quelque chose de mou, d’informe, de bossu, de creux et de plat tout à la fois.

L’inconsistance fait partie du paysage informationnel. Tout ne saurait être consistant. Il faut souffler un peu, soit. Et cela ne change pas avec le numérique, sauf que les technologies d’enregistrement et de diffusion de l’information donnent sur l’inconsistance un coup de projecteur immérité. Les conversations ne s’envolent plus ; elles s’écrivent et restent. Les réactions épidermiques s’enregistrent. L’inconsistance des échanges quotidiens est tracée.

À côté de l’inconsistance documentaire traditionnelle (citations tronquées, copiés-collés sans queue ni tête, prose gratuite), la nouveauté est que ce qu’on se disait naguère entre soi, en toute légèreté, à la maison ou au café, s’étale lourdement sur les réseaux sociaux aux yeux de tous. Sur les sites des médias, les commentaires sont constitués le plus souvent d’imprécations fumeuses, de sentences absconses, de formulations qui, pour le lecteur, défient aussi bien le sens commun que la grammaire, quand ils ne se réduisent pas à des exclamations ou à des onomatopées (Wouah ! Pouah !) sans qu’on sache précisément quel est l’objet de l’admiration ou du dégoût. Les serveurs de messagerie et les répertoires des smartphones sont engorgés de messages télégraphiques, fades, mous, mal bâtis et mal léchés, quand ils ne sont pas porteurs de risque…

Lire ou écouter un discours inconsistant, c’est comme manger du fromage blanc à 0% : c’est flasque ; c’est insipide ; ça ne profite pas à l’organisme. Même avec un coulis d’émoticônes, l’effet gustatif et nourricier est plus qu’éphémère.

Ceci rejoint la notion d’« information guimauve » décrite par Catherine Leloup : « Guimauve, parce que cela colle, c’est sucré – donc apparemment inoffensif, comme le bonbon qu’on donne à un gamin, donc facile à absorber – mais sur le fond redoutable, au moins en ce qui concerne la transmission du savoir ».

Cette inconsistance est reposante, voire agréable dans un cercle restreint et à petites doses. En grandes quantités, elle fait perdre du temps à ceux qui cherchent un sens à ce qui n’en a pas et qui parfois culpabilisent de ne pas en trouver ; elle envahit l’espace numérique comme la mousse envahit un gazon insuffisamment soigné.

Sur le plan de la gestion de l’information dans le temps, l’accumulation de traces numériques inconsistantes finit par poser des problèmes de stockage et de pertinence. Il serait judicieux de s’en débarrasser après usage, genre kleenex.

J’attends donc avec impatience l’algorithme qui saura déterminer la consistance ou l’inconsistance d’un écrit afin d’automatiser sa conservation ou sa destruction : consistant : je garde, inconsistant : je jette.

 

 

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Instance

Du point de vue judiciaire, l’instance est en général première ou grande (à noter cependant que les grandes premières peuvent aussi avoir lieu à la cour de cassation ou dans des tribunaux d’exception).

Au pluriel, les instances sont géographiques (municipales, régionales, nationales, européennes – avec ou sans la Grande-Bretagne), thématiques (judiciaires, académiques, consulaires, hospitalières) ou liées à un degré de pouvoir (gouvernementales, représentatives, paritaires, consultatives).

L’étymologie d’instance n’est pas évidente. Le mot est pourtant très simple de construction : un préfixe, in, qui signifie « entrer » (avec mouvement) ou « à l’intérieur » (une fois qu’on est entré) ; une racine verbale, sto, qui veut dire « être là », « se tenir debout » ; et un suffixe, ance, pour indiquer le fait ou l’action de quelque chose. L’instance, c’est donc d’abord le fait de se tenir à l’entrée de ou dans quelque chose. Le mot est finalement très visuel : on imagine bien un solliciteur, c’est-à-dire une personne qui présente une requête (une instance), entrer dans la pièce où se tient l’autorité qui a le pouvoir d’y répondre ; on voit l’intéressé glisser son pied dans l’entrebâillement de la porte pour prier instamment qu’on l’écoute. Le solliciteur, paradoxalement, fait le siège de l’autorité tout en restant debout… L’autorité, elle, siège (les fauteuils sont généralement assez confortables) ce qui fait qu’elle est en général moins pressée que les demandeurs. Il y a pourtant dans la notion d’instance une connotation d’imminence (on ne va pas rester le pied coincé dans la porte pendant des lustres : c’est oui, ou c’est non, mais décidez-vous !).

Et les documents dans tout ça ? (aurait-dit le regretté Jacques Chancel)

Eh bien, il y a deux cas de figure : le document en instance et l’instance de document.

Le document en instance est un phénomène assez connu. Le document (une requête, une réclamation, un projet de décision, etc.) est là qui attend que le chef le valide et y appose sa signature. Les demandes doivent être instruites et les réponses doivent être validées, c’est normal. Ces types de documents doivent donc faire antichambre avant de passer à l’étape suivante de leur vie administrative. Cette situation est quotidienne. Le problème est quand l’imminence s’érode et que le document en instance devient un document en souffrance

L’instance de document n’est connue que de quelques spécialistes de l’information et c’est bien dommage. Le mot instance est là un anglicisme utilisé notamment dans l’activité informatique appelée « programmation orientée objet » ou POO : on crée des classes d’objets informatiques  (on pourrait dire types d’objets, ou modèles, au lieu de classe) ; chaque objet créé portant les caractéristiques de la classe est une instance, c’est-à-dire un exemple d’objet dans cette classe. De là, le verbe instancier pour désigner l’action de créer un exemple, un objet particulier, à partir du modèle.

Cette notion se retrouve dans la gestion de la qualité des documents en entreprise où l’on distingue le modèle de document et sa déclinaison dans telle situation, par exemple : un modèle de rapport de test en entreprise et chacun des rapports créés selon ce modèle par tel ingénieur dans tel atelier tel jour, autrement dit chacun des « enregistrements » (ou « records ») lié à un modèle de « document » pour reprendre le langage des qualiticiens.

Ce qui m’étonne sur ce sujet, c’est que la langue française n’ait pas un mot courant pour décrire cette réalité quotidienne d’un document particulier créé à partir d’un modèle (document qualité, imprimé CERFA, modèle  de document bureautique, etc.). Cette lacune donne lieu à des quiproquos récurrents quand on ne sait pas, au sujet d’un nom de document (rapport de test, attestation, relevé…), si on parle du type de document en général ou d’un document en particulier. Le mot instance n’est pas plus mauvais qu’un autre pour désigner le document particulier. Et il n’a pas beaucoup de concurrents.

J’ai parfois des doutes sur la qualité du vocabulaire professionnel, en l’occurrence pour mon domaine professionnel (encombré par ailleurs de mots insignifiants ou trompeurs)… J’ai donc en proportion des envies de le préciser.

 

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Souffrance

La souffrance au travail.

Vue par les documents.

Tenez, cette lettre en souffrance depuis des mois ; elle peut témoigner.

Oh, il ne s’agit pas de souffrance physique. Je suis allongée sur ce bureau à longueur de journée et de nuitée; ce n’est pas inconfortable. Personne ne me dérange, en dehors de la femme de ménage le soir qui me pousse délicatement dans un autre coin du bureau avant de me ramener dans mon coin initial. Elle ne me dérange pas d’ailleurs, c’est même la seule attention dont je bénéficie de la part d’autrui. À croire qu’il n’y a pas de responsable dans ce bureau. Pourtant, je les entends arriver le matin, en rigolant des inepties qu’ils ont vues à la télé la veille ou en échangeant leur plan pour le prochain viquende. Mais sur le fond des choses, sur le travail, sur la documentation à étudier, sur les contacts à établir, sur les informations à transmettre, sur les réponses à faire aux clients ou aux administrés qui attendent douloureusement une décision, rien. Voyez mon cas : je suis un projet de lettre d’agrément pour une association ; voilà des jours et des jours que j’ai été rédigée par une personne compétente et attentionnée de ce service. Mon message est positif. Il respecte l’esprit de la procédure sans en respecter la lettre car le texte date du siècle précédent et est obsolète dans le contexte actuel. C’est sans compter sur le petit chef qui a le pouvoir de signature. Celui-ci, sans doute pour compenser son incompétence, se raidit sur la lettre de la loi et est incapable de faire preuve d’esprit (de synthèse ou d’initiative). Si je me trouve sous son nez, il me saisit d’une main moite et me remet sous la pile. Alors, comme mon destinataire, j’attends, j’attends. Et je souffre, je souffre.

Et voici un dossier entier, en souffrance depuis des semaines lui aussi. Là, c’est une souffrance collective. Toute l’équipe de documents souffre à sa manière :

-       On nous a abandonné au milieu du gué, dit la lettre de demande. Voilà si longtemps qu’on nous a fait venir ici et rien ne se décide. Nous sommes des laissés pour compte.

-       Tu veux dire qu’on nous a abandonnés au milieu de nulle part, poursuit le rapport d’enquête. Nous avons bossé pour résoudre ce problème et puis on nous plante là, sans savoir si on allait dans la bonne direction ou pas, sans savoir si la situation a évolué et, le pire, sans savoir pourquoi personne ne décide ni ne fait rien.

-       Ouais, soupire le projet de décision, c’est comme si on n’existait pas. C’est dur….

-       J’ai entendu parler d’un projet pour le service, renchérit le compte rendu de réunion. Il paraît qu’ils vont tous nous passer dans un scanner puis nous mettre dans un centre spécialisé.

-       Je crains le pire, s’exclame l’avis reçu de l’expert. J’ai déjà vu un truc comme ça. Ça s’appelait CherPouin. On est tous parqués dans des espaces aux allures attractives, avec des haut-parleurs qui diffusent des messages de bien-être : « Vous êtes tous merveilleux, nous sommes tous amis, nous travaillons tous ensemble pour le bonheur de tous… ». Et au final, on est bloqué là-dedans ; on ne s’occupe pas plus de nous et on est encore plus isolés.

Chers amis, dit la note de synthèse, ne vous découragez pas ; évacuez cette souffrance. Ne restez pas plantés là à vous lamenter. Ignorez le mépris des autres et agissez ! Il y a une réponse à faire à ces gens qui vous étouffent. Et de déclamer, un peu théâtral :

-       Souffrez, Monsieur le Chef, qu’on fasse fi de vous !

 

 

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Microsoft rachète Linkedin : ça vous étonne ou ça vous dérange ?

Ou les deux ?

Depuis l’annonce de ce rachat il y a quelques jours, les commentaires vont bon train (ce train-là n’est pas en grève…).

Des craintes se font jour : le risque d’une monétisation encore plus grandes des données des membres du réseau, le constat d’une encore plus grande concentration des gros bonnets du net face à la petite Europe, la sensation désagréable d’être « cambriolé », comme l’écrit Nicholas Dumayne dans un post… sur Linkedin qui a reçu plusieurs commentaires dont le mien qui dit ceci :

Il ne faut pas être naïf. Tout ceci était prévisible, non ? Même pas besoin d’un algorithme prédictif pour le savoir…

Le savoir-faire des GAFA (GAFALM…) et de l’idéologie transhumaniste est d’amener les gens à déposer VOLONTAIREMENT leurs données sur la place publique, avant qu’ils aient conscience d’avoir fait une connerie. La sagesse des internautes serait de ne pas écouter ces sirènes et d’adopter un comportement un peu plus responsable en évaluant la conséquence de leur gestes et de leurs écrits.

Il ne s’agit pas de se taire ou de rejeter les réseaux sociaux mais d’être présent et actif à l’intérieur du réseau pour défendre les principes et valeurs auxquelles on croit.

Personnellement, je suis assez peu dérangée par la publicité intrusive, bien moins qu’il y a quelques mois ou années, car j’ai pris quelques mesures spécifiques pour cela. Et, paradoxalement, je fais plus attention à ce que j’écris sur Linkedin qu’à ce que je peux écrire dans un livre imprimé.

Je suis utilisatrice au quotidien de Microsoft et de Linkedin (choix du moins mauvais pour ce que j’en fais). Je n’ai pas que des motifs de satisfaction à leur encontre mais pas plus qu’à l’égard d’un organe de presse, d’un assureur, d’un fabricant de pâtes ou de la SNCF. Le point le plus préoccupant est effectivement la concentration des acteurs qui tend vers le monopole, avec le fait de ne pas pouvoir changer de fournisseur…

On peut toujours espérer que les gouvernements veilleront à mieux encadrer juridiquement l’utilisation des données. Mais il faut surtout changer de comportement. Aide-toi, le Ciel t’aidera. Il ne faut pas être naïf.

 

 

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Flagrance

De fragrance à flagrance, il n’y a qu’un pas. Seule une lettre diffère, le r remplacé par un l (ces deux lettres que la langue nipponne ne distingue quasiment pas, de sorte que je prie les internautes japonais qui me lisent, if any, de bien vouloir m’excuser de ces subtilités).

Il y a cependant deux notions bien distinctes, celle de l’odorat (fragrance) et celle de la brûlure (voir le maléfice de flagrance dans Harry Potter).

Quoi qu’il en soit, le mot flagrance m’est très sympathique, plus euphonique que l’expression de flagrant délit dont il est synonyme, courante dans les services de police et chez les détectives privés chasseurs d’adultère. La flagrance est aussi une notion de l’administration sociale et fiscale.

Personnellement, j’aime lire et relire l’article L169 du livre de procédure fiscale (un de mes codes de lois préférés) : « Le droit de reprise de l’administration s’exerce jusqu’à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle l’imposition est due, lorsque l’administration a dressé un procès-verbal de flagrance fiscale dans les conditions prévues à l’article L. 16-0 BA, au titre d’une année postérieure ».

On pourrait penser que cet article de code ne concerne que les fraudeurs qui, s’ils sont assurément trop nombreux, restent une minorité par rapport aux contribuables. Mais non ; les non-fraudeurs sont aussi concernés dans le sens où l’administration se réserve la possibilité d’un contrôle rétroactif. C’est là une menace pour tous car il ne suffit plus aujourd’hui, quand on est honnête, de prouver ce qu’on a fait mais aussi et surtout ce qu’on n’a pas fait. Cela requiert de conserver, de manière systématique, beaucoup plus de traces que les simples enregistrements des décisions (la vérité est une, le mensonge est multiple). Imaginons que vous n’avez jamais fraudé mais que, au bout de sept ou huit ans, un de vos collaborateurs ou un tiers maquille les comptes dans votre système ; l’administration qui constate la fraude ne sait pas a priori qui a mal agi et elle se donne le droit de remonter dix ans en arrière dans vos archives. Si les archives sont détruites, elles ne seront pas en mesure de dire qu’elles étaient sans tache.

Pour les malhonnêtes, l’administration a inventé depuis quelques années la procédure d’enquête de flagrance pour coincer les sociétés éphémères créées uniquement pour la fraude et dissoutes juste après. Quand le contrôleur fiscal soupçonne une entreprise de fraude aux cotisations sociales ou à la TVA, il peut dresser (quel verbe magnifique !) un procès-verbal de flagrance, une sorte de petit drapeau (flag) planté au milieu du champ de fraude.

Un procès-verbal de flagrance fiscale… Je trouve l’expression coulante, douce, poétique, sentiment qui n’est sans doute pas partagé par les protagonistes de la flagrance. Encore que…

Pour le responsable légal de l’entreprise, ça chauffe ! Il est vraisemblable que l’enquête de flagrance dégage pour lui une fragrance de cramé. Il est pris en quelque sorte dans le feu de son action de tromperie. Son baratin en défense, le contrôleur ne l’a pas cru. Autrement dit, le type est cuit. Une vraie déflagration morale dans l’entreprise. C’est ça, la flagrance.

Mais pour le fonctionnaire, le procès-verbal de flagrance est comme un exploit (comme un exploit d’huissier). Il concrétise l’application de la procédure ; il trace les faits au plus près de leur survenance (travail illégal, commerce sans TVA, activité illicite, fausses factures, etc.). D’autant plus que les possibilités d’investigation que procurent les technologies actuelles font du numérique un complice de la flagrance fiscale. N’est-ce pas magnifique et jouissif ?

Pour le responsable de l’archivage et de la conservation, c’est toujours agréable de gérer des documents aux noms évocateurs (surtout que l’administration conserve l’original, le contrôlé n’ayant qu’une copie via notification). Mon seul regret est de n’avoir jamais vu ni archivé un procès-verbal de flagrance. Un jour peut-être…

 

 

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L’archivobésité, une question passionnante

La CGT a un mérite : faire parler des archives nationales dans la grande presse.

La récente chronique de Michel Guerrin dans Le Monde commente l’accusation de « fossoyeuse des archives » lancée par la CGT à la (nouvelle) ministre de la Culture. La guéguerre entre le syndicat et les politiques (policitiens-ciennes) est récurrente et stérile. La responsabilité du fossoyage, si fossoyage il y a (l’argumentation est archivistiquement un peu légère), est vraisemblablement répartie chez l’ensemble des protagonistes. Le sujet est assez affligeant et, je le crains, sans issue.

Mais, vers la fin de sa chronique, Michel Guerrin s’intéresse au trop plein des archives nationales : « Cette affaire pose une autre question. L’État ne conserve-t-il pas trop de documents ? Les chiffres sont édifiants. Les 14 premiers siècles d’archives, qui vont jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, représentent 20 kilomètres de documents » écrit le rédacteur en chef du Monde. On atteint aujourd’hui les 800 kilomètres linéaires…

C’est la vraie question. Cette « archivobésité » est un sujet passionnant, celui dont il faudrait débattre. Avec mon expérience de plus de trente ans dans le monde des archives et de l’archivage – dont la moitié dans le secteur public – j’ai acquis la conviction qu’on pourrait détruire 30 à 50% des stocks des archives nationales, soit 250 à 400 kml, sans grand dommage pour l’histoire, et que, par ailleurs, il manque un certain nombre de fonds qui n’ont jamais été collectés (plusieurs kilomètres, voire dizaines de kilomètres). Est-ce exagéré ? Peut-être. Peut-être pas. Il faudrait cartographier plus précisément ces 800 km, en tenant compte de la nature des documents, de la thématique, de la période, mais aussi de la fréquence de consultation (sachant qu’une bonne partie est soumise à un délai de communicabilité au public de 50 ou 100 ans). Il n’est pas irréaliste d’envisager cette cartographie par « grain » de 100 mètres linéaires. J’avais proposé de le faire il y a plus de vingt ans mais le projet n’a eu de suite.

Quelle est la politique archivistique du gouvernement ? Je ne la trouve ni clairement exprimée sur un site officiel ni débattue dans les forums… La réglementation récente laisse sur sa faim, entre la lubie du tout archive (au terme de la loi du 20 février 2015, le moindre fichier serait « trésor national ») et des textes qui s’intéressent le plus souvent à la logistique, à la statistique ou aux supports numériques (le support semble l’emporter sur la valeur du contenu).

Veut-on tout conserver ? Cela défie le sens commun. Alors, quels sont les critères de constitution des archives publiques ? En quelques décennies, le contexte de production et de diffusion de l’information écrite ou enregistrée a radicalement changé : volumes exponentiels, diversification des producteurs, interdisciplinarité, etc. Comment gère-t-on la redondance, énorme, entre toutes les sources d’information ? Quelle proportion entre la production documentaire de l’administration et celles des autres acteurs de la vie nationale (et internationale) ? Quelle articulation entre l’institution des Archives et d’autres institutions patrimoniales comme les Bibliothèques et les Musées ou les établissements dotés de moyens techniques spécifiques tel que l’INA pour l’audiovisuel ?

Tant sur le plan financier (ce sont nos impôts qui financent les archives publiques) que sur le plan mémoriel (les archives, depuis la Révolution française appartiennent à la Nation, les minutes notariales si chères aux généalogistes depuis 1979 seulement), cet enjeu mériterait un débat public, pas seulement d’experts mais avec un peu de pédagogie car je lis quelques inexactitudes dans les commentaires des internautes à l’article de Michel Guérin.

En effet, tout un chacun est concerné par le devenir des traces engageantes ou mémorables de l’activité humaine : actes officiels, décisions, contrats, jugements, correspondance, dossiers techniques, documentation administrative, pétitions, rapports de police, etc. qui sont depuis des siècles à l’origine des archives, quels que soient les supports d’écriture ou d’enregistrement utilisés. Quelle est la représentativité des documents d’aujourd’hui pour demain ? Lesquels auront du sens pour étayer l’histoire de la nation française et des personnes (physiques ou morales) qui ont croisé son territoire et son administration ? En répondant à la question, on se trompera forcément car il est difficile de prédire l’avenir. Ce n’est pas une raison pour ne pas s’adonner à l’exercice, s’enrichir de l’analyse du passé et du présent, et la partager.

Voir les commentaires au billet : https://www.linkedin.com/pulse/larchivobésité-une-question-passionnante-marie-anne-chabin

 

 

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Fragrance

Fragrance est un mot plus littéraire pour dire parfum, senteur, en français et aussi en anglais. L’étymologie lointaine est la même que celle de flair.

La fragrance est plutôt agréable, subtile… C’est, pour moi, les œillets, les freesias et les pois de senteur dans le jardin de mon grand-père ; ou les petits sablés confectionnés avec la peau de lait de la ferme quand ils sortaient du four de la cuisine familiale ; ou encore quelques produits de beauté dont la production, elle aussi, a cessé.

Le caractère immatériel et fugace d’une fragrance la rend difficile à décrire. Les experts de la fragrance que sont les nez disposent d’un vocabulaire technique pour décrire les différents facettes des parfums, un peu comme peuvent le faire les œnologues pour l’arôme du vin. Ordinairement, on procède avec des images, des rapprochements avec d’autres odeurs plus communes mais pour que la description soit un peu précise, il faut pour cela partager la même culture : les fragrances de beurre de yak ou de fleur de colza ne parlent pas à tout le monde.

Il y a cependant des parfums plus faciles à définir parce qu’ils ont une composante chimique qu’il est possible d’analyser et de reproduire. On peut ainsi créer artificiellement un parfum qui rappelle une senteur naturelle, ce dont ne se privent pas les fabricants de produits ménagers, ad nauseam. D’après slate.fr, il est aujourd’hui possible d’acheter une bouteille de fragrance de vieux livres. La finalité peut être nostalgique (donner de la culture à un nouvel appartement trop neuf par exemple) ou une démarche de séduction (ce parfum, paraît-il, serait une arme redoutable pour séduire des bibliophiles du sexe opposé, ou pas du reste).

On parle depuis quelques années des odeurs numériques mais il s’agit plus de fabriquer des sensations olfactives dans un lieu public ou un commerce que de capturer telle fragrance dans son contexte. La combinaison des mots fragrance et digitale correspond encore essentiellement à ceci :

Car, et c’est un autre défaut de la fragrance, il n’est pas possible de l’archiver pour la sentir de nouveau plus tard. Ça, c’est vraiment ennuyeux. Car sans archive, il n’y a pas de preuve et peu de mémoire. Or, les senteurs peuvent influencer un geste bienveillant ou malveillant et devraient constituer des documents utiles pour la compréhension des faits. Force est de constater que les cinq sens ne sont pas sur un pied d’égalité en matière d’archivage. Je ne parle pas bien sûr de la fragrance des archives elles-mêmes, ni même de leur goût (Arlette Farge) mais des odeurs des choses du quotidien ou d’événements extraordinaires dont on voudrait garder la trace, à toutes fins utiles.

Pour ma part, je rêve de pouvoir utiliser mon smartphone pour enregistrer les fragrances comme on fait des photos, même en amateur. J’aimerais aussi visiter des expositions avec les « fichiers odeurs » de plusieurs sources sur une thématique ; il y aurait des précisions sur le contexte de la captation parfumée, la profondeur de champ, le cadrage, etc. Je m’imagine visitant des expos olfactives sur les fêtes à l’andouillette, les pins après la pluie, la chaleur à Hong-Kong, les huîtres…

Enregistrer les fragrances numériques, « il n’y a plus que ça que je voudrais voir avant de mourir ». C’est là une formule d’une de mes arrière-grands-mères, qu’elle déclina longtemps en de nombreuses occasions car elle vécut âgée.

 

 

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Accointance

Accointance est un vieux mot que sa forme anglaise, acquaintance, plus usitée, remet un peu au goût du jour.

Il s’agit, au pluriel, de certaines relations qu’entretiennent certaines personnes, pour leur profit ou leur intérêt. L’emploi du mot, en français, souligne volontiers le caractère officieux de la relation et traduit parfois, dans la bouche du locuteur, une condamnation moral de ces liens, coquins ou douteux (sans aller forcément jusqu’à la French connection).

La forme anglaise, quant à elle, n’a pas cette connotation et sa neutralité est plus conforme à l’étymologie latine du mot qui signifie simplement connaissance. Notons au passage que l’accointance n’a rien à voir avec le coin, même si on imagine aisément un lien entre certaines accointances et certains coins discrets… Toujours est-il que c’est cette connotation tendancieuse, malicieuse, subtile, qui fait le charme de l’accointance, tant dans la littérature française que dans la conversation.

L’usage réserve les accointances aux personnes mais pourquoi les documents – qui sont du reste créés par des personnes – n’en auraient-ils pas ?

En effet, il est manifeste que certains documents entretiennent des liens particuliers avec d’autres documents, pour leur intérêt et pour leur profit, que ce soit de manière officielle ou officieuse.

Les documents qui ont pour but d’attester ou de prouver quelque chose développent des accointances informationnelles, avec des actes, des registres, des dossiers, des listes, des plans, des images, etc. appartenant à d’autres lieux ou d’autres milieux.

Ces accointances se matérialisent par la présence dans le document de données telles que mentions d’enregistrement et références, capables de constituer une caution pour le document ainsi « accointé » :

  • tel acte de vente a ses entrées chez le notaire qui peut, le cas échéant, conforter ses dires et appuyer son action ;
  • tel rapport comporte des références uniques qui sont un sésame vers de nouvelles connaissances qu’on espère fructueuses ou du moins agréables.

Un document doté de nombreuses références peut donc renforcer son autorité ou son impact au moyen de ces relations qu’il fait jouer pour arriver à ses fins ou étendre son expérience. Cet « entredocument » (sur le modèle de l’entregent) est forcément un plus dans l’existence d’un document.

L’accointance écrite est une question de forme du document, d’indices que la personne qui rédige, qui valide ou qui gère le document intègre à celui-ci. Elle n’est pas liée au support. Cependant, les technologies numériques permettent d’immédiatiser ces connexions via un simple clic.

Ce qui me faisait dire, récemment, dans une conversation sur la preuve numérique, que la preuve réside en grande partie dans la capacité du document à activer ces liens extérieurs et que, en quelque sorte, le document probant est d’abord un objet connecté.

 

 

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Ignorance

L’ignorance, opposée à la connaissance, est volontiers stigmatisée. L’ignorant est passible du bonnet d’âne, exposé à la moquerie, marginalisé.

Le caractère négatif de l’ignorance vient soit d’un jugement extérieur, en relation avec un savoir de référence, soit d’une évaluation de conséquences dommageables pour l’intéressé du fait de ne pas savoir quelque chose. Mais le fait de savoir ou de ne pas savoir quelque chose n’est en soi ni bien ni mal.

Le maître peut dénoncer objectivement l’ignorance de l’élève qui ne connait pas la leçon qui figure dans le manuel scolaire mais, du point de vue de l’élève, l’ignorance n’est pas forcément négative. L’ignorance est négative quand le fait de ne pas savoir lire, écrire et compter conduit à échouer à un examen, ou bien à se faire rouler dans la farine par des escrocs. Elle ne l’est pas quand elle évite de se farcir la tête avec des mots et des chiffres qui ne procurent aucun plaisir et n’ont pas d’utilité concrète. L’ignorance peut même être positive quand le manuel scolaire est périmé ou que l’acquisition de connaissance se fait au détriment d’autre chose de plus important pour l’épanouissement des individus.

Les paysans du XVIe siècle ignoraient que la terre tourne mais savaient parfaitement à quel moment il fallait semer ou moissonner.

Le fait que la grande majorité des ressortissants des pays occidentaux ignorent la langue chinoise n’est pas un handicap à ce jour – pas plus qu’au XVIe siècle – mais cela pourrait changer.

Que trop de personnes ignorent les bases de l’hygiène et de la transmission de certaines maladies constitue un danger pour elles et pour la collectivité. Tout comme le fait d’ignorer les fondamentaux du code de la route.

L’ignorance des règles de la politesse d’un pays étranger peut provoquer plus de problèmes que l’ignorance des règles de grammaire.

L’ignorance des internautes qui, quand ils cliquent sur le bouton « je m’inscris » d’un réseau social, ne comprennent pas qu’ils s’engagent contractuellement, sur fond de droit californien, à céder leur données à l’entreprise qui possède le réseau, peut avoir des conséquences plus que désagréables (perte ou divulgation de données, temps perdu en réclamations).

Plus de quinze ans après la loi du 13 mars 2000, l’ignorance de la valeur légale de l’écrit sous forme électronique (qui caractérise un nombre toujours impressionnant de décideurs, dans l’administration comme dans le secteur privé) apporte encore de la confusion et des lourdeurs dans les organisations.

Le fait d’ignorer la date de naissance des enfants de Céline Dion est dramatique pour ses fans mais, pour les autres, c’est juste un peu moins de données dans un cerveau déjà très encombré.

On voit que le monde numérique modifie les relations entre les personnes et le savoir. Certes l’accès aux ressources en ligne permet de faire reculer l’ignorance des fondamentaux de tel ou tel domaine de connaissance, pour le bien être de tous mais les nouveaux fondamentaux numériques sont ignorés ! Dans le même temps, la la dictature de l’actualité et du buzz agit comme les algues sargasses qui étouffent le paysage et paralysent les activités humaines.

Le champ de la connaissance, scientifique ou people, politique ou culturelle, etc., apparaît aujourd’hui si vaste qu’il suggère un rééquilibre des relations entre savoir et ignorance.

La société connectée incite à redéfinir les bases de la connaissance utile au XXI siècle, à dénoncer la connaissance subie et à militer pour l’ignorance choisie!

À l’heure de la pollution numérique et de l’infobésité qu’elle exacerbe, l’ignorance est une vertu thérapeutique.

 

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Invariance

Parler d’invariance dans ce monde qui change en permanence, est-ce bien raisonnable ?

D’autant plus que la variance ne date pas d’hier : « Souvent femme varie » dit le proverbe (comme si l’homme ne variait pas et ne changeait pas d’idée comme de chemise…° ; le paysage que l’on regarde n’est jamais le même, de même que le mur de l’internaute sur Facebook ou Linkedin qui change à chaque minute.

C’est que l’invariance ne s’applique pas aux choses et aux gens, mais aux lois de la nature telles que les savants les décrivent et les analysent. Le mot invariance appartient d’abord au vocabulaire de la physique et des mathématiques où elle caractérise des lois.

Invariance me semble donc bien adapté pour qualifier deux « lois » archivistiques que j’observe depuis des décennies maintenant.

Tout d’abord, l’invariance de la bi-fonctionnalité de l’écrit.

Depuis l’invention de l’écriture il y a cinq millénaires, son usage se répartit invariablement entre deux grands objectifs :

  1. noter le savoir et les idées pour les transmettre, à des proches ou aux générations futures, qu’il s’agisse de transmission d’une connaissance ancestrale, de science, de littérature ou de création artistique ;
  2. tracer les actes effectués par les humains dans leurs relations réciproques, dans le but de prouver ce qui a été fait, parce que l’on devra rendre des comptes, ré-exploiter les données, défendre ses droits.

Dans les deux cas, il y a enregistrement de l’information sur un support physique (on retrouve là la définition classique du document), support choisi en fonction de la technologie du moment mais aussi de la nature de l’information. L’invariance de ces deux fonctions de l’écrit a été portée pendant des millénaires par deux couples de mots : livre et document (pour l’objet) et bibliothèque et archives (pour le lieu de conservation). Les deux mondes ont toujours vécu et vivent en harmonie (quand il y a querelle, ce n’est souvent que polémique corporatiste entre les agents chargés de l’écrit).

Le numérique a fait éclater tout cela, m’a-t-on déjà objecté. Je n’en crois rien et je l’ai longuement expliqué dans un article publié par le Bulletin des Bibliothèques de France en 2012 sous le titre « L’opposition millénaire archives/bibliothèques a-t-elle toujours un sens à l’ère du numérique ? », en ligne ici. Certes la « documentation » en tant que discipline et pratique professionnelle dédiée à l’utilisateur s’est immiscée entre le livre et le document d’archives mais cela ne change rien au fondement de la bi-fonctionnalité.

Ensuite, l’invariance de la bi-directionnalité des documents engageants.

Je dis volontiers à mes interlocuteurs qu’il n’y a finalement que deux types de documents à archiver :

  1. les documents liés à une relation hiérarchique (dimension verticale) incluant les décisions évidemment (loi, arrêté, délibération, jugement…), mais aussi les documents qui s’y rattachent (comptes rendus, rapports…) ;
  2. les documents issus d’une relation contractuelle (dimension horizontale) qui englobent les actes co-signés (les contrats) et plus généralement tout document échangé qui se trouve opposable à un tiers.

Là encore, on va me dire que la société connectée chamboule tout cela. Non.

Les données, l’information numérique constitue soit un produit d’information ou de connaissance ; soit une trace informative avec valeur commerciale, administrative, juridique (le clic vaut contrat, la touche « entrée » vaut signature, etc.).

Ce qui change est la façon de nommer les concepts, par suite des évolutions technologiques et des modes sociétales qu’elles induisent, mais pas les concepts eux-mêmes. Jusqu’à preuve du contraire…

 

 

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Réflexion sur le vrac numérique

Le mot vrac, d’une manière générale, renvoie à deux réalités bien différentes : le bric-à-brac et le conditionnement en gros. Il en va de même pour le « vrac numérique » et il convient de distinguer les deux cas de figure.

Halte au vrac !

Le terme vrac comporte une double connotation de mélange d’objets et d’hétérogénéité de ces objets. On trouvera ainsi dans une brocante, pêle-mêle: un roman de Julien Gracq, un album sur l’Aubrac, une statue de saint Patrick, un froc, une cassette VHS de Fric-Frac, 10 grammes de crack, un rapport sur l’Afrique, un décor d’Alexandre Astruc, un disque de rock…

Pour les archivistes, un vrac d’archives (papier) est un amoncellement de boîtes et de cartons plus ou moins en bon état, contenant des registres traçant des événements ou la vie de personnes et de lieux, des factures périmées, des contrats égarés, des courriers oubliés, des brouillons abandonnés, des copies éculées, des analyses toujours pertinentes, des notes dépareillées, de la documentation inusitée, etc., tout cela dans le plus grand désordre, désordre initial (le contenu des cartons fait suite au vidage d’armoire d’un collaborateur qui a quitté le service) ou désordre ultérieur (par suite des manutentions successives).

Dans l’environnement numérique, le vrac désigne le plus souvent le fait d’avoir, amoncelé au petit bonheur la chance dans (ou à côté de) l’arborescence capricieuse d’un serveur quelconque, quelques centaines, milliers ou dizaines de milliers de fichiers numériques de toutes provenances et de toutes valeurs, de tous formats de données, nativement numériques ou issus d’un scan, faisant office de copie de travail ou de copie de substitution à l’original papier, connu de leur seul rédacteur ou partagé par plusieurs collègues. L’effet de vrac tient aussi à l’absence totale de règles de nommage, de sorte que, le plus souvent, on ne peut connaître le contenu d’un document qu’en l’ouvrant pour le parcourir (s’il n’est pas verrouillé par un mot de passe), et on n’en connaîtra la valeur que si le statut de validation et de diffusion figure dans le document, ce qui n’est pas gagné).

Ce vrac-là est invivable pour l’utilisateur, au moins pour l’utilisateur qui cherche un document qu’il n’a pas produit et qui ne peut donc s’aider de sa propre mémoire humaine. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Certes, un algorithme ad hoc peut jouer le rôle de l’aimant dans la recherche et identifier des fichiers précieux sous une apparence anodine ; cela reste toutefois du traitement curatif quand on attendrait du préventif ; en dehors de l’attrait du vrac pour l’amateur de chasse de trésor ou pour l’animation d’un stand de e-pêche à la ligne un après-midi de kermesse, ce n’est pas très emballant. Depuis quinze ans que ces vracs numériques fleurissent, croissent et se multiplient dans les serveurs des entreprises et des administrations, il serait pas temps de prendre le problème à la racine et de contrôler la constitution de ces vracs documentaires.

Vive le vrac !

L’autre sens du mot vrac renvoie à l’absence de conditionnement de détail d’une denrée ou d’un produit. Au lieu de se présenter dans des paquets ou sachets suivant un critère de poids (100 gr, 250 gr, 1 kg) ou de volume (½ litre, 1 litre, 2 litres), les grains de café, les haricots, les châtaignes, les cerneaux de noix, le riz, les bonbons, les perles ou les boutons s’entassent dans de grandes boîtes ou dans des caisses. En revanche, le conditionnement « en vrac » exige de prendre en considération la variété du produit, sa provenance, ses caractéristiques d’utilisation, son mode de cuisson, sa conservation, son prix, etc. afin de ne pas mélanger des éléments qu’il faudrait ensuite trier pour pouvoir utiliser correctement ledit produit. On ne mélangera pas, a priori, des grains de café arabica avec des grains de café robusta ou des grains de café du Libéria, de même qu’on ne brassera pas des grains de riz rond avec du riz complet, du riz basmati et du riz sauvage !

L’avantage du conditionnement en vrac est double : pour le gestionnaire, c’est une économie de place et de matériau d’emballage ; pour le consommateur, c’est la possibilité de choisir lui-même la quantité désirée, en évitant d’acheter plus qu’il ne souhaite et sans s’embarrasser d’un packaging publicitaire qui ne l’intéresse pas, même si celui-ci est recyclable.

Peut-on transposer cela au monde de l’information ? Oui !

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Réjouissance

Après la jouissance, parler de réjouissance est naturel, même si la relation entre les deux notions, au travers du préfixe « re » (sans doute le préfixe le plus attachant de la langue française) n’est pas évidente car il n’exprime là ni la répétition de la jouissance ni un retour à celle-ci.

La réjouissance est simplement le fait de se réjouir, d’éprouver de la joie. Pour ma part, je me réjouis quotidiennement.

Je me réjouis de l’usage d’Internet où je peux, tantôt en un clic, tantôt avec trois clics et un peu d’esprit critique, vérifier une information historique qu’il était naguère parfois bien long de trouver même en disposant du Quid ou de l’Encyclopédie Universalis .

Je me réjouis de ce qu’une grande majorité des gens réagissent positivement aux publicités intrusives des sites gratuits (sans quoi le système s’effondrerait) ce qui me permet, moi qui ignore largement cette publicité, d’accéder au système financés par les autres, merci à tous ! Continuer la lecture

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Jouissance

N’étant ni juriste ni sexologue, qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire sur le sujet ?

Sans aller chercher bien loin dans ma connaissance directe et indirecte du monde profond et secret des archives, il m’est facile d’évoquer plusieurs situations en rapport avec la question.

Le cas le plus neutre est celui de l’archiviste qui, confronté à un lot d’archives de valeur historique oublié dans un grenier ou une cave, ressent tout d’un coup la joie d’être le premier à ouvrir et lire ces documents depuis leur création ou depuis leur classement, quelques siècles ou quelques décennies plus tôt. Le temps se comprime et c’est comme si on prenait un ascenseur ultra rapide pour se retrouver auprès de personnages d’une autre époque (genre Les Visiteurs mais plus subtil). Sans aller jusqu’au frisson ressenti par l’archéologue ou l’explorateur faisant soudain face à un site splendide oublié de l’humanité – tel Burckhardt découvrant Pétra (Jordanie) en 1812, il y a une jouissance certaine de l’archiviste face à sa découverte. Ce sentiment de jouissance est le plus souvent intime, solitaire, mais il peut se manifester collectivement et se partager.

À d’autres moments, une sensation de jouissance, proche de l’ivresse du pouvoir, peut s’emparer de l’archiviste en situation de Continuer la lecture

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