Consubstantialité

La consubstantialité est un de ces mots (voir aussi Nativité) qui se rattachent essentiellement au domaine religieux ou théologique  alors qu’ils se révèlent morphologiquement pertinents pour d’autres domaines de la connaissance, et notamment le monde documentaire.

La notion est formalisée par le premier concile de Nicée en 325, qui introduit le principe de consubstantialité du Père et du Fils : le Père et le Fils partagent la même nature, la même essence.

L’usage profane ce mot est assez rare (17 lettres, ça pèse…) mais il est aussi le plus souvent utilisé dans l’expression « X est consubstantiel de Y » dans le sens « X participe de Y » ou encore « X est indissociable de Y », ce qui n’est pas tout à fait le sens originel de « X et Y sont de même nature » ; par exemple dans les phrases : « le mensonge est consubstantiel de la politique » (blog de contribuables) ou « … la numérisation […] tend à mettre en question la consubstantialité [de l’œuvre] avec la texture matérielle de son support en laquelle résidait sa teneur » (article d’Isabelle Rieusset sur le numérique).

Pour revenir aux documents, aux écrits, aux dessins, aux photos ou aux films, il est frappant de voir à quel point des documents distincts semblent faits de la même substance, semblent sortir de la même veine, être constitués de la même matière originelle, de la même façon qu’un coupon de tissu va se transformer en divers vêtements distincts aux formes et aux finalités distinctes.

Cela n’a rien à voir avec le copié-collé qui n’est qu’une décalcomanie plus ou moins bien dissimulée. Il ne s’agit pas non plus du style propre à un auteur ou un artiste. Cela renvoie à la même atmosphère, aux mêmes convictions, au même vécu, qui se dégagent d’un faisceau de documents indépendants, par exemple les dossiers des collaborateurs et adeptes d’un chef charismatique, ou le corpus des cartes postales des poilus de la Grande Guerre, quels que soient les soldats.

Or, comme le numérique provoque une dissémination (sens français et non anglais) de la substance exprimée par l’homme au travers de l’écrit et de l’image, il accélère les influences, l’interpénétration des idées et des expressions, l’intertextualité. En conséquence, le numérique favorise la production de documents consubstantiels, de manière bien plus étendue que ne peut le faire un outil collaboratif d’édition multi-supports tel que le logiciel libre Substance.

On voit cette substance essentielle, ou plutôt cette essence substantielle, poindre dans les réclamations des e-clients, dans les jeux télévisés ou encore  dans les commentaires de blogs. C’est pourquoi il ne serait pas incongru d’envisager la consubstantialité documentaire comme critère d’analyse archivistique pour la sélection de la mémoire patrimoniale. Non ?

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Promiscuité

Il n’est pas rare dans l’archivage de confondre solidarité et promiscuité.
En cause, ce réflexe conditionné (par des siècles de pratiques papières ou par quelques décennies de dérégulation de l’information ?) de considérer que tous les documents ou toutes les informations qui se trouvent physiquement à un certain moment au même endroit ont la même valeur. On met n’importe quoi dans une boîte d’archives et on n’ose plus y toucher, on promène tout du bureau au couloir, du couloir à la cave et de la cave au centre d’archives sans oser remettre en cause le contenu qu’on promène. Pour les serveurs partagés de documents numériques, c’est encore pire. On grave tout en détournant le regard, pudiquement, comme si c’était honteux de regarder de plus près ce qui s’empile dans les répertoires ou dans un cédérom, comme si cette promiscuité documentaire était inéluctable ! Ou alors, il faudrait y voir une contribution, plus ou moins consciente mais assurément généreuse, à la constitution des masses qu’affronteront goulument, demain et après-demain, les nombreux adeptes du dieu TRI…
L’archivage n’est que le prolongement du classement. Si on archive promiscuitement, c’est parce qu’on classe de la même manière, sans tenir compte du caractère solidaire des éléments à classer, sans prendre en compte leur destin.

Les factures de téléphone sont à cet égard un cas intéressant : que l’envoi de la facture se fasse par La Poste ou par Internet, le détail des consommations, autrement dit le détail des numéros appelés, improprement appelé « fadette » pour « facture détaillée » (incise pour les Berrichons: George Sand doit se retourner dans sa tombe ! Pour les non Berrichons: cliquez là), donc le détail des numéros se trouve joint à la facture proprement dite (avec la somme à payer). Et de ce fait, les gens (particuliers, agents administratifs…) n’osent pas les dissocier, comme si une puissance supérieure imposait de laisser unis ces écrits qui l’ont été momentanément. Pourtant, si la facture est bien un document comptable que l’on conserve généralement dix ans, le relevé des consommations, lui, a une valeur de réclamation pendant un an (voir le code des Télécoms) et il est préférable de ne pas conserver plus longtemps ces données pour éviter leur mésutilisation lors d’une enquête administrative ou judiciaire…

Curieusement, ce manque de clairvoyance ne concerne guère que le monde de l’écrit. On n’aurait pas idée de penser que toutes les personnes qui se côtoient à un instant T dans un bus ont une communauté de destin. Cela peut arriver s’il s’agit d’un autocar d’un tour-opérateur qui transporte les membres d’un groupe constitué et interdépendant dans le déroulement du voyage selon un programme préétabli et validé, mais sur une ligne interurbaine, les probabilités sont infimes : les uns vont travailler, d’autres ont rendez-vous avec leur dentiste, d’autres encore se promènent ou reviennent du marché.
Justement, quand vous rentrez du marché, avec un panier garni de produits divers et variés, allez-vous, au motif de cette promiscuité ponctuelle au sein de votre panier, les ranger spontanément au même endroit ? Une personne normalement constituée rangera le beurre et les œufs dans le réfrigérateur, le pain frais sur la table de repas, le fromage de chèvre sous la cloche à fromages, le sirop d’érable dans le placard, le bouquet de basilic dans un verre d’eau, la viande rouge également dans le frigo, le saucisson d’Auvergne dans le garde-manger et les fleurs dans le salon…
Dans tous ces exemples, c’est bien la question de la valeur intrinsèque et de la destinée de chacun et, le cas échéant, de la destinée commune consentie qui joue, et non la proximité physique. Pourquoi pas pour l’archivage ?

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Solidarité

La solidarité est un de ces traits de caractère des personnes ou des groupes humains qui s’appliquent également aux documents, ce qui n’a finalement rien d’étonnant car les documents sont la trace de l’activité humaine et sont donc susceptibles de présenter les mêmes qualités et les mêmes défauts que leurs auteurs : clarté, duplicité, concision, confusion, originalité ou banalité, etc.
Une des définitions les plus courantes de la solidarité est « un lien d’engagement et de dépendance réciproque entre des personnes ainsi tenues à l’endroit des autres, généralement des membres d’un même groupe liés par une communauté de destin (famille, village, profession, entreprise, nation, etc.) ».
Or ce qui caractérise les documents d’une même affaire (une acquisition, un marché, un contentieux…) c’est bien le lien de dépendance des pièces du dossier et la communauté de destin de ces documents.

Le groupe archivistique se construit autour de l’acte qui définit l’affaire (un contrat, une décision, un jugement), acte qui engage son auteur et qui délimite le périmètre du dossier. Les autres éléments documentaires, ascendants ou descendants de l’acte principal, collatéraux et amis très chers, s’agrègent tout au long de l’affaire, dans une relation d’interdépendance, pour créer solidairement le dossier de l’affaire avec le rôle bien précis d’expliquer et de justifier cette action pendant le temps qu’il sera nécessaire de le faire.
Au sein de la petite communauté que constitue le dossier solidaire, pas de discrimination liée à la conformation, la taille, le poids, le lieu de naissance ou la couleur de peau : feuille de papier glacé 170 gr imprimé en couleur, liasse de trois centimètres de papier recyclé agrafée et remplie d’une fine écriture manuscrite, bande son, ZIP de fichiers PDF et JPEG ou fichier numérique au format XML de 7 méga-octets…, toutes les formes sont admises puisque, comme le rappelle la loi, la valeur de l’information ne dépend pas de son support.
Le dossier solidaire engage toutes ses composantes dans un destin commun, que l’on appelle réglementairement et professionnellement la durée de conservation :
« Mes sœurs (les pièces), mes frères (les documents), restons unis, pour le pire ou pour le meilleur ! »
« C’est ensemble que nous irons ensemble au coffre (Fichet-Bauche ou Cecurity.com) ou à la déchiqueteuse ; envers et contre tout, nous resterons soudés ! »
« Notre feuille de route a prévu un voyage de dix ans et nous nous soutiendrons quoi qu’il arrive ; et si un événement imprévu nous obligeait à poursuivre la route dix années de plus, notre engagement tiendra bon et c’est ensemble que nous franchirons ensemble la ligne d’arrivée ! »
« Enfin si, d’aventure, nous étions appelés à franchir le portail prestigieux des archives historiques, nous le franchirions ensemble ! Vive la solidarité ! ».

A suivre

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Médiocrité

Citations :
« Le propre de la médiocrité est de se croire supérieur » (François de La Rochefoucauld).
« L’âge moderne représente le triomphe de la médiocrité collective » (Gustave Le Bon).
« C’est toujours un grand trait de médiocrité que de ne pas savoir associer la méfiance et la clairvoyance » (Abel Bonnard).
Cela ressemble à un micro-trottoir lors de l’affaire Guttenberg
Il y a en effet de la médiocrité, au moins au sens classique du terme, dans le comportement de tous ses acteurs, pour leurs actions autant que pour leurs omissions.
Quelle idée de confondre une thèse de doctorat avec un dossier de préparation d’un discours politique ! Comment mépriser ou ignorer (ce qui est pire) à ce point les règles de l’Université quand on prétend en faire partie ? Comment peut-on rêver du grade de docteur et en même temps traiter l’exercice associé par-dessous la jambe (agiter la jambe pour un doctorat de danse de salon, passe encore, mais en droit international…).
Quand au dépeçage de la thèse par l’armée d’anonymes qui s’est abattue à bras raccourcis sur la proie des 475 pages qui constituent la thèse de doctorat de l’ex-ministre, on reste perplexe devant les chiffres : 94,4 % des pages concernés, 63,8% des lignes… C’est explicite, c’est original, c’est utile à l’analyse technique de la forme, mais c’est un peu limité intellectuellement pour juger de l’ensemble. Depuis quand évalue-t-on une thèse en pourcentage ?
Le procédé laisse le curieux sur sa faim : mais quelle est donc la « thèse » du doctorant ? Quelles étaient les conclusions de l’homme politique européen Karl-Theodor zu Guttenberg, alors dauphin de la chancelière Merkel, sur les relations entre les États-Unis et l’Europe qu’il déclare avoir étudiées ? Son mépris de la forme induirait-il de facto une nullité du fond ? Le problème des citations mis à part, ne reste-t-il rien ?
C’est à se demander si quelqu’un a vraiment lu la thèse autrement que comme une suite de caractères ? On veut espérer que le jury de l’université de Bayreuth l’a fait… Mais alors, comment un jury universitaire peut-il accorder le titre de docteur à l’auteur d’un travail aussi bâclé ? Car, contrairement à ce qu’ont titré un peu facilement certains journaux nationaux dont on taira le nom par charité, Guttenberg n’a jamais été un faux docteur ; il n’a pas forgé de toutes pièces son diplôme (il n’y a d’ailleurs pas besoin d’être ministre pour ça…) ; c’est bel et bien l’Université qui le lui a donné avant de se dédire et de le lui retirer. Alors, quelle est l’explication ? Les membres du jury auraient-ils lu en diagonale ou en rêvant à autre chose de plus folichon ? Seraient-ils d’aventure à ce point non spécialistes du sujet pour n’avoir pas détecté ces anomalies rédactionnelles ? Difficile à croire.
Certes, ce ne serait pas glorieux, mais ne vaut-il pas mieux assumer ses erreurs que les masquer derrière des écrans de fumée ? Si au moins, c’était un cas unique, une entorse isolée à la loi, une pratique exceptionnelle, une première, une atteinte sans précédent à la pudeur universitaire, on comprendrait…
Sans remuer les dessous politiques de l’affaire qui ne changent rien aux faits commentés ici (voir l’article de Wikipedia anglais, bien plus documenté que l’article en français), cette histoire ressemble à une farce médiocre où l’hypocrisie le dispute au manque de discernement, et vice versa car tout le monde, dans cette affaire, dans le vice versa…

Jeter un mégot par terre est condamnable, d’accord. Mais peut-on raisonnablement confondre un gros plan sur un mégot entouré de milliers de mégots sur un parking abandonné, avec un gros plan sur un mégot au milieu d’un jardin public d’essences rares, en Suisse de surcroît ?
Il y a peut-être une solution pour résorber le problème : arrêter de fumer.
Ou au moins arrêter d’être fumeux…

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Univer-cité

Cette affaire Guttenberg a donné un coup de projecteur supplémentaire sur le phénomène du « copié-collé », pratique ancestrale à laquelle les technologies ont donné un formidable coup de pouce : il est aujourd’hui facile de repérer un texte sur Internet, extrêmement facile de reproduire un paragraphe au format Word, HTML, XML et même PDF, et relativement facile de détecter des phrases identiques dans deux fichiers numériques distincts. Ah ! On est loin de La Fontaine et de son Ésope d’inspirateur !
Il faut citer ses sources. Qui oserait aujourd’hui prétendre le contraire ?
Chaque auteur peut prétendre au respect de ses idées et se doit de respecter celles des autres, a fortiori dans l’enceinte de l’université où l’on est censé acquérir la maîtrise des idées et de l’expression. La citation des sources s’opère facilement au moyen de conventions typographiques et de mise en page plus ou moins universelles. La reproduction de l’œuvre d’autrui sans référence, laissant croire au lecteur que l’auteur prétendu est l’auteur réel et que l’œuvre proposée est originale et authentique, peut être qualifié de plagiat.Cette règle sacro-sainte est régulièrement bafouée par des ignorants, des indélicats voire des faussaires, ce qu’illustre très bien le blog http://archeologie-copier-coller.com/.

Mais il faut noter aussi que l’esprit de la règle est parfois perverti, quand la citation cesse d’être l’outil d’une démonstration pour devenir une fin en soi.
De nos jours, un exposé brillant sans citations est forcément suspect, alors qu’un mémoire farci de citations rassure, même si elles ne sont rien de plus que des phrases juxtaposées, étrangères à tout raisonnement sur le fond du sujet censément traité.
Le système universitaire fait plus que défendre la citation ; il l’encourage, de manière un tantinet vicieuse, puisqu’il en fait un indicateur de performance des universitaires, comme si les guillemets avaient le pouvoir de remplacer les idées, comme si l’objectif n’était plus d’éprouver les connaissances d’un étudiant et sa capacité à réfléchir mais d’évaluer son habileté à faire de belles et multiples citations…
Au bout du compte, personne, ou presque, ne s’insurge plus devant une citation creuse. Qui s’émeut encore quand, en entendant la Chevauchée des Walkyries, quelqu’un cite le film Apocalypse Now, au lieu de citer la source originale de la bande originale, à savoir l’opéra de Richard Wagner ?
Finalement, ne faudrait-il pas désormais se contraindre à citer Ésope quand on cite La Fontaine ?…
Le comble dans le genre est, pour le membre d’un jury, de trouver dans le mémoire à évaluer des citations non sourcées de ses propres écrits ! Expérience vécue, amusante au demeurant, suscitant diverses réactions : « Pas mal cette phrase, bon travail ! », puis : « Bizarre, j’ai l’impression d’avoir vu ça quelque part… Bah ! Ce n’est peut-être qu’une manifestation de l’intertextualité, preuve que l’étudiant s’est bien imprégné de ses lectures » et enfin : « Tout de même, voyons voir ce qu’en dit l’ami Google… Ah oui, c’est de moi, j’avais oublié… ».
Quoi qu’il en soit, il ne faut pas badiner avec les sources !
Ou plutôt :
Quoi qu’il en soit [Platon], il ne faut pas [Victor Hugo, passim] badiner [Alfred de Musset] avec les sources [Isabelle Aubret] !

Suite et fin lundi prochain

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Rapidité

Question d’histoire: quel est le point commun entre le ministre allemand de la défense Karl-Theodor zu Guttenberg et Nicolas Fouquet, surintendant des finances de Louis XIV ?
La rapidité de la chute !

Le 16 février 2011, le Süddeutsche Zeitung publie une accusation de plagiat d’un professeur de droit de Brême visant la thèse de doctorat du très populaire Karl-Theodor zu Guttenberg, alors ministre de la Défense du gouvernement d’Angela Merkel, thèse de droit international soutenue en 2006 à l’Université de Bayreuth, travail qui lui a valu le titre plus qu’honorifique outre-Rhin de « Herr Doktor », avec les félicitations du jury.
Quelques jours plus tard, on parle de « 75 passages volés » puis « 200 passages « empruntés » sans mention d’auteur », « extraits de plus d’une trentaine de publications ». Des dizaines de plaintes pour violation des droits d’auteurs sont déposées ; des dizaines de milliers d’universitaires manifestent leur indignation. Une armée de e-chasseurs décortique les 475 pages et 1200 notes de bas de page de la thèse. Le verdict, publié sur le « Guttenplag Wiki » est sans appel : 94,4 % de pages plagiées !
Le 23 février, l’université de Bayreuth lui retire son titre de docteur. Guttenberg démissionne le 1er mars de son poste de ministre et le 15 mars de ses autres mandats.
Le 11 mai 2011, la commission universitaire chargée d’enquêter sur cette étonnante affaire conclut que l’ex-ministre a délibérément trompé l’Université ; l’intéressé reconnaît sa négligence mais récuse la tricherie intentionnelle.
Quelque temps auparavant…
le 17 août 1661, le sémillant surintendant des Finances de Louis XIV donne à Vaux-le-Vicomte une fête somptueuse, pour ne pas dire royale….. Au cours des mois précédents, Colbert a pris auprès de Louis XIV la place laissée vide par la mort de Mazarin. Et Colbert n’aime guère ce collègue qui montre un peu trop sa bonne fortune et dont les méthodes de gouvernance sont à l’opposé des siennes.
Le 5 septembre 1661, Nicolas Fouquet est arrêté par d’Artagnan. Le 12 septembre, la surintendance est supprimée. Le 20 décembre 1664, Fouquet est condamné au bannissement perpétuel…
De sorte que l’illustration ci-dessus pourrait bien figurer dans le History Digest des étudiants européens de l’an 2500 au chapitre : « La roue de la fortune, ou la chute accélérée des ministres ».
Rapidité des événements. Rapidité de l’oubli des événements également. L’affaire Guttenberg a fait la une deux mois à peine, avec un petit regain en mai, avant d’être poussée aux oubliettes de l’actualité par la nouvelle actualité ; c’est la loi du genre. On peut aussi s’étonner, à l’heure de l’Europe, que la chute brutale du numéro deux du gouvernement du pays le plus proche de la France ait eu si peu d’écho de ce côté-ci du Rhin en dehors de quelques articles du Monde et du Figaro. Il est vrai que la faiblesse des notes de bas de pages est moins médiatique que la vigueur d’une déesse Ka…
Suite dans le billet « Univercité » du lundi 23 janvier.

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Connectivité

La connectivité des citoyens du monde passe, comme la pyramide de Maslow, par cinq degrés successifs :

  1. la connectivité passive, ou plutôt la connectibilité, le fait d’avoir théoriquement accès aux réseaux téléphonique, numérique, télévisé, au moyen d’un appareil aussi simple qu’un téléphone en 1900 ; on est dans le champ du possible, dans les moyens que les États se doivent de mettre à disposition des administrés ;
  2. la connectivité « normale », celle du citoyen ordinaire qui exécute en ligne un bon nombre des gestes administratifs (mon compte en ligne), commerciaux (mon panier) et sociaux (mes amis) ;
  3. la connectivité avancée quand l’environnement numérique est l’environnement naturel où l’on pense numérique sans être un robot, où l’on peut faire plusieurs choses à la fois sans s’éparpiller, où l’on gagne du temps pour mieux le dépenser autrement ;
  4. l’hyper-connectivité remarquable chez les sujets qui se sont fait greffer un smartphone au bout du bras, ou sous le poumon gauche voire sous la boîte crânienne afin de vivre à fond la communication avec le monde (ce qui présente l’avantage de ne voir les humains qu’au travers du réseau et plus dans la rue, dans le bus ou au guichet…) ;
  5. la déconnexion volontaire, le must après avoir épuisé toutes les sensations des réseaux, très tendance en ce moment…

À côté de la connectivité sociale (et parfois asociale diront certains…), il y a la connectivité technique qui se moque des bouderies des utilisateurs aussi bien que des usages excessifs car son rôle, à elle, est de rendre possible la circulation des données, par principe, sans préjuger de la qualité de ces données ou du profil des utilisateurs, ni de la temporalité.

Si Internet est bien le réseau des réseaux, la connectivité concerne aussi les innombrables systèmes d’information et les passerelles entre les encore plus innombrables systèmes de production, de diffusion ou de stockage des données, avec un aspect spatial (faire communiquer les applications entre elles aujourd’hui) et un aspect temporel (lire et exploiter les données produites hier ou avant-hier avec des technologies devenues obsolètes), les deux aspects étant résumés par le maître-mot : interopérabilité.

Et il y a fort à faire face à la croissance exponentielle des données non structurées (textes, images, vidéos), couplée à une fragmentation extrême des contenus, comme le souligne EntropySoft, spécialiste de la connectivité en entreprise.

Pour contrebalancer la construction exaltée d’une tour de Babel des formats numériques, les connecteurs ont pour objectif de fédérer les différents réceptacles d’information à l’aide de voies de communication ad hoc et de rendre la tuyauterie transparente pour les utilisateurs.

La connectivité, c’est espéranto des applications, le morse des systèmes métiers, la lingua franca des éditeurs de logiciels, en espérant qu’elle ne deviendra pas un globish informatique…

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Vitalité

Puisse 2012 vous apporter la jovialité, la curiosité, la vérité, l’excentricité, la créativité, la placidité, et surtout la vitalité, cette forme pétillante que vantent les étiquettes des bouteilles d’eau minérale, cette fraîcheur de vivre que suggère la publicité d’une certaine marque de chewing gum.

Car c’est cette vitalité qui tout au long de l’année vous fait grimper les marches des escalators quatre à quatre pour attraper votre train les jours où votre réveil n’a pas sonné. C’est elle qui inspire vos projets les plus fous, qui vous fait voir la bouteille à moitié pleine plutôt qu’à moitié vide, qui vous permet d’être en même temps au four et au moulin (comme ça on est sûr que le pain sera cuit, de préférence aux carottes…). C’est encore elle qui vous donne la faculté de slalomer entre les écueils que des personnes malintentionnées s’ingénient à semer sur votre chemin, ou qui vous aide à vous réceptionner au mieux en cas de chute malencontreuse sur une surface glissante.

Ces vœux visent également les documents, certains d’entre eux du moins, en l’occurrence ceux qui sont vitaux, ces documents particulièrement  sensibles, stratégiques ou engageants et surtout uniques qui vous permettent de redémarrer votre activité au lendemain d’un sinistre, selon la définition des normes internationales (vital records).

Que la nouvelle année, donc, préserve le caractère vital de ces données, de ces écrits et de ces images dont peut dépendre la vie même de votre entreprise lorsque les vents sont contraires.

Que 2012 exalte cette vitalité archivistique grâce à laquelle vous pourrez la bailler belle aux importuns qui prétendront contre vous des choses qui ne sont pas conformes à la réalité, en leur présentant les preuves de leurs fausses allégations. De même, il pourra être vital de produire rapidement des informations stratégiques disséminées dans le système d’information et de les propulser sur le devant de la scène pour gagner un marché. Ce sera aussi une affaire de vitalité quand la production des bons documents vous évitera d’être emporté par le courant inexorable d’un contrôle fiscal. Et ce sera une manifestation caractérisée de dévitalisation si d’aventure votre entreprise, emberlificotée dans le tsunami numérique de l’actualité, ne sait plus d’où elle vient, comment elle s’est construite, pourquoi elle fait ce qu’elle fait, et ne sait pas le dire.

Mais, attention, cette vitalité-là s’entretient au moyen d’un régime documentaire approprié : production à bon escient, archivage à bon escient, destruction à bon escient.

Créez ou ingérez une information pure, conservez ce qui renforce votre organisme et rejetez le reste.

En 2012, tracez, éliminez !

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Nativité

Un vingt-six décembre, le mot s’impose. Mais « nativité » est un mot aussi délicat à manipuler que le petit bébé qui vient de naître…

Malgré le suffixe qui suggère une qualité ou un trait de caractère, le mot nativité s’est imposé comme synonyme de naissance, avec un emploi quasiment restreint à l’histoire chrétienne où il désigne le plus souvent la naissance du Christ, parfois celle de la Vierge et plus rarement celle de saint Jean-Baptiste. De là, nativité désigne couramment une représentation artistique de ces événements du Nouveau Testament.

Voilà des bornes sémantiques bien délimitées, et même bien limitées.

À côté de l’événement religieux et de l’œuvre d’art qui lui est associée, nativité s’avère le meilleur terme pour décrire une qualité native des personnes ou des choses (en anglais nativeness). Ainsi, à l’ère numérique peut-on parler de la nativité numérique des documents, par opposition numérisation des feuilles papier.

La nativité numérique, abrégée parfois en numérité a encore du mal à s’imposer car le processus de transformation du fichier numérique en page imprimée puis de la page imprimée en fichier numérique a quelque chose de concret et ludique qui séduit. Tant pis pour la rationalité.

C’est pourquoi, plutôt que d’employer le mot confusant de « dématérialisation » qui englobe à la fois la numérisation et la production numérique, plutôt que de parler de « e-administration » (la hie-administration ?), ne serait-il pas plus pédagogique de parler de nativité numérique ? L’État pourrait d’ailleurs développer une politique publique de natalité numérique des traces de l’action administrative (la 2NT2A), avec des allocations substantielles aux familles documentaires numériques nombreuses, avec des allègements fiscaux, avec des crèches bien organisées, etc.

La nativité numérique des documents a un impact sur leur archivage car, c’est une règle millénaire, on archive toujours les documents sous la forme sous laquelle ils ont été produits, ou plus précisément validés (in English, record creation). Les documents engageants électroniques natifs (les DEENs) sont donc archivés électroniquement. C’est la base. Mais il y a aussi l’exception. Par exemple, la nativité papière (paperale ? papieriste ?) peut occasionner un baptême numérique

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Fragilité

Passer des frissons aux excès de fièvre, voilà de quoi fragiliser une personne, même costaude.

Et il en va des personnes morales comme des personnes physiques.

C’est ainsi que, dans la salle du conseil d’administration, on commença à entendre cette ritournelle célèbre mais quelque peu incongrue dans l’entreprise :

J’ai les dates qui se dilatent
Les données, modifiées
Le classement, désarmant
Les dossiers, c’est pas le pied
Côté loi, c’est pas droit
Côté fisc, que des risques
Côté CNIL, pas tranquille
Pour la veille, c’est pareil

Ah! Bon Dieu! que c’est embêtant
D’être toujours patraque,
Ah Bon Dieu! que c’est embêtant
Je ne suis pas bien portant.

Les standards, je suis en retard
Et les normes, pas conforme !
Les mots de passe, je m’en passe
Pas signé : assigné !
Et les mails qui s’emmêlent
Les contenus, biscornus
Les supports, c’est du sport
Les serveurs, c’est l’horreur
Et mon Cloud is no good
Les fichiers, ça me fait…

Ah! Bon Dieu! que c’est embêtant
J’ai bien peur que ça crâââque
Ah Bon Dieu! que c’est embêtant
Je ne suis pas cohérent !

Ce billet fait partie d’un triplet: Frilosité - Fébrilité - Fragilité
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Fébrilité

On connaît la fièvre du samedi soir, festive, démonstrative, lascive…

On parle moins de la petite fièvre qui s’empare parfois de certains individus le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi ou le vendredi, aux heures de bureau (éventuellement au petit matin voire tard le soir), tel ce cadre qui vient d’apprendre qu’il est viré, ou ce patron à l’annonce de la venue d’un contrôleur fiscal (le genre de chose qui n’arrivent qu’aux autres).

Scène de la vie ordinaire

Dans moins de deux jours, le bureau de Monsieur Dupondt ne sera plus le bureau de Monsieur Dupondt. Il reste quelques heures à Monsieur Dupondt pour s’acquitter d’un exercice difficile : rendre son PC portable et son Blackberry à la DRH, vider son armoire pour ne rien laisser d’inutile à son successeur (qui est forcément un imbécile). Aïe ! C’est là que les choses se corsent : Monsieur Dupondt doit trier les mails et les notes qui concernent l’entreprise pour les laisser derrière lui (s’il ne le fait pas, il se met en tord vis-à-vis de sa future ex-entreprise). Mais il veut surtout récupérer ou détruire « ses » documents, ceux qui ne doivent pas tomber sous les yeux de n’importe qui. Tout est classé pêle-mêle, documents contractuels, contacts personnels et brouillons mélangés. Monsieur Dupondt sent la sueur lui monter au front… Cela lui rappelle une histoire d’omelette, qu’il avait lue sur un blog. Ah ! cela l’avait bien fait rire ce jour-là, mais aujourd’hui il rit jaune, Monsieur Dupondt (jaune poussin bien entendu…).

Changement de décor

C’est sûr, le contrôle fiscal est pour la semaine prochaine. Vite, dépêchez vous les gars. Non, non, on n’a rien à se reprocher, bien sûr que non, voyons. Mais, vous savez, avec l’administration, il faut être carré ; il faut être propre. Ça veut dire un peu de ménage, voilà, c’est tout ; on va vider les corbeilles pour ces Messieurs. Et tant qu’à les vider, autant profiter de l’occasion pour les remplir. Hein ? C’est vrai, quoi, on n’a pas besoin de toute cette paperasse, et de toute cette électronasse. Allez, on pilonne les dossiers qui traînent, on vide les boîtes mails. Clic. Reclic. Et rereclic ! Le tour est joué.

[Off the record :
Rassurons-nous, tous les mails supprimés sont bien conservés dans la sauvegarde de la direction informatique , mais peut-être que l’inspecteur fiscal n’y pensera pas…
Quant aux plans et aux feuilles de calculs du gros projet en cours, mal classés, qui sont malencontreusement du voyage pour la corbeille puis vers l’au-delà, on ne s’apercevra que trop tard de leur disparition…].

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Frilosité

Il y a les gens qui n’ont jamais froid, ni aux yeux ni ailleurs.

Il y a les gens qui craignent le froid et se couvrent en conséquence.

Et il y a les gens qui croient qu’ils risquent d’avoir froid et qui s’équipent de bonnets et cache-nez en plein été, pour se prémunir contre l’idée du froid. Au propre et au figuré. Ce qui donne l’expression :

Dans le monde de l’information, on distingue la frilosité archivale active et frilosité archivale passive.

La frilosité archivale active (FAA) désigne un comportement compulsif face aux documents. Je produis, je reçois, je manipule, je vois passer : je garde, je classe, j’archive. Sans discrimination. J’archive pour archiver, c’est ma seconde nature. Je me tricote jour après jour une épaisse couverture de mille et uns documents qui me procure une chaleur mémorielle confortable grâce à laquelle je pourrai affronter le vent frais de l’oubli. J’emmagasine systématiquement pour être sûr d’avoir toujours tout ce dont j’ai besoin : un fichier à l’endroit, une feuille à l’envers, les validés et les inachevés, les annulés et les remplacés, les scannés et les imprimés, les zippés et les agrafés. Tout est bon qui se laisse archiver. La masse rassure…

On note que la FAA a pour conséquence l’infobésité, en général un enveloppement informationnel bien réparti mais néanmoins fâcheux.

La frilosité archivale passive (FAP) renvoie à l’immobilisme devant les masses documentaires périmées qui ne demandent qu’à disparaître. On la rencontre surtout chez certains supérieurs hiérarchiques. Elle ne se manifeste pas lors de la production des documents mais longtemps après, face aux masses documentaires insondables, sédimentées au cours des années, amenées là par des gens qu’on n’a pas connus et dont on n’a pas envie d’assumer l’héritage. N’est-il pas dangereux d’endosser la responsabilité de détruire des archives ? Et si on allait éliminer quelque chose d’important, quelque chose qui pourrait servir ? Par exemple, dans le service de Madame Lechef, il y a quinze mètres linéaires de notes de frais des collaborateurs des années 1980 qui moisissent dans le petit bureau du fond qui pourrait être réaménagé. Tout le monde dit qu’il faut vider le local et benner ces vieux trucs ; il suffit que Madame Lechef signe l’ordre de destruction. Mais Madame Lechef, elle n’était pas là en 1980 ; pourquoi signerait-elle ? Après tout, on ne sait pas ce qui se cache dans ces boîtes d’archives… Il y a peut-être un loup ? Garou, de surcroît? Cette simple pensée lui fait froid dans le dos, pauvre Madame Lechef !

La FAP provoque également l’infobésité, mais plutôt sous la forme d’excroissances collectives malsaines.

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Employabilité

C’est un mot moche mais il fait son chemin.

L’employabilité est définie comme la capacité d’un individu à trouver et conserver un emploi « dans des délais raisonnables tenant compte de la situation économique ». Ce qui suppose des qualités personnelles (mobilité, sociabilité, adaptabilité…) et que la formation des futurs employés corresponde aux emplois réels et potentiels offerts par le monde du travail.

Si vous étiez poinçonneur du métro, vous trouverez peut-être un nouvel emploi de figurant dans un film sur Gainsbourg (si vous habitez Les Lilas, ce sera un plus !). Si vous vous destinez à travailler dans les centraux téléphoniques parce que votre arrière-grand-tante était demoiselle du téléphone et qu’elle fourmillait d’histoires amusantes, vous avez intérêt à émigrer au Maroc ou en Inde car l’emploi dans ce secteur s’est déplacé, en espérant que vous ne redoutez pas le stress.

Les systèmes scolaire et universitaire sont en décalage avec le monde réel. C’est un peu normal car il y a un temps nécessaire de répercussion des évolutions. Mais quand ce décalage est « beaucoup normal », on se demande ce que font les pouvoirs publics, les responsables éducatifs et les médias.

Le décalage est à la fois plus accusé et moins visible dans les domaines où les technologies numériques révolutionnent les usages et redistribuent en profondeur les responsabilités. L’archivage est de ceux-là.

Lors d’une récente manifestation du CR2PA, un expert en sûreté illustrait les enjeux de l’archivage par ce témoignage : un constructeur automobile est mis en cause lors d’un accident de voiture survenu en Amérique pour défaut de conception d’un véhicule mis sur le marché près de vingt ans auparavant. Pas moyen de retrouver le compte rendu des tests dans les archives ; plus exactement, on trouve bien un PV de tests mais qui fait état de test négatifs… Les ingénieurs savent bien que la pièce incriminée a passé avec succès les tests de qualité ; seulement voilà, on ne peut pas le prouver. Ce n’est pas qu’on ait oublié d’archiver le PV ou qu’on l’ait détruit trop tôt. C’est tout bonnement qu’il n’a jamais existé ! Les premiers tests étaient négatifs, on en a fait un compte rendu et les ingénieurs ont travaillé et corrigé les dysfonctionnements ; les seconds tests ont été positifs mais, dans la joie de la réussite, personne n’a songé à consigner ce constat par écrit…

Cette anecdote est symptomatique des enjeux de l’archivage et des compétences requises aujourd’hui pour y répondre de façon satisfaisante et prospective, c’est-à-dire en prenant le problème à la racine et non au bout des branches. Hélas, force est de reconnaître que la formation dans ce domaine oscille entre l’outrageusement poussiéreux et l’exagérément technologique. Ici on se propose de vous former à faire consciencieusement le tri des pièces en double dans les dossiers d’archives du XIXe siècle des petites communes (wouahh ! quel métier d’avenir !). Là, vous apprendrez à tout numériser, à appliquer des sceaux électroniques à droite et à gauche, et à tout envoyer dans les nuages du côté de Saint-Cloud ou d’ailleurs.

Comment se fait-il qu’il n’y ait pas en France un seul master (ni même un seul projet de master) consacré à la gestion de l’archivage (records management) alors que des dizaines de milliers d’entreprises, d’établissements publics, d’administrations, sont confrontés aux risques de défaut d’archivage et subissent les bouleversements introduits par le numérique dans la gestion et la conservation des documents engageants ?

Le CNAM a eu la bonne idée de créer en 2008 un « certificat » pour « La maîtrise de l’archivage à l’ère numérique », le CS32 en jargon CNAM, valorisé à 180 heures et 15 crédits ECTS, avec 24 reçus à ce jour (5 en 2010 et 19 en 2011) mais il faudrait aller plus loin.

En attendant que cette lacune générale percute les neurones des grands décideurs, les cours du CS32 reprennent fin février 2012. Venez nombreux !

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Identité

Connaissez-vous Popo le Chien ?

Non ? Vraiment? Vous donnez votre langue au chat ?

Eh bien, ce n’est ni la mascotte d’un salon de toilettage, ni le porte-parole aux oreilles tombantes de programmes télévisés. Non, il s’agit tout bonnement d’un humain dont la fonction est « administrateur de Wikipédia » (version française).

On peut comprendre celui ou celle qui signe une lettre dénonciation « le corbeau » plutôt qu’avec son véritable nom. On peut comprendre l’adoption d’un pseudonyme pour échapper à la censure tel Voltaire, les noms de plumes comme Saint-John Perse, Marguerite Yourcenar, San Antonio, ou le coup littéraire d’Émile Ajar. Mais pourquoi masquer son identité derrière un surnom insignifiant quand on participe à un ouvrage qui se veut public et encyclopédique ? À moins que ce ne soit un indice d’incertitude (de ce que vaut une source non identifiée…).

Il y a un quart de siècle, les citoyens dénonçaient volontiers le fait que les signatures des courriers administratifs étaient illisibles et ne comportaient pas les nom et prénom du signataire, de sorte qu’on ne savait pas vraiment auprès de qui réclamer, le cas échéant ; ce qui avait conduit le Premier ministre, en l’espèce Michel Rocard, à signer une circulaire datée du 23 février 1989 et consacrée au renouveau du service public (tiens, tiens…). On lit au chapitre IV, intitulé « Une politique d’accueil et de service à l’égard des usagers » : « L’effort de personnalisation des relations entre les agents et les usagers doit être poursuivi sans relâche. Il faut veiller en particulier à ce que dans toute correspondance administrative figurent clairement le nom de l’agent chargé du dossier, l’adresse de son service et le numéro de téléphone permettant à l’usager de contacter la personne compétente pour obtenir des informations complémentaires. ». Et le ministre de se référer à sa circulaire du 25 mai 1988 relative à la méthode de travail du Gouvernement, où il insistait sur « le respect de la société civile et sur le respect de l’Administration ».

Une génération plus tard, on constate l’usage excessif, pour ne pas dire pervers, des signatures manuscrites numérisées, manipulées comme un vulgaire tampon enjoliveur. Autres temps, autres mœurs…

Tous ces désordres seraient charmants à observer s’ils ne trahissaient pas une certaine incapacité chronique de la société à formaliser les relations entre les personnes.

Pour revenir aux pseudos qui prolifèrent et s’épanouissent sur les réseaux comme des champignons à l’automne, on ne peut qu’être frappé du côté « abracuculapralinesque » de la majorité d’entre eux. C’est le choix des internautes ; c’est leur liberté. Soit.

Finalement, c’est peut-être l’indice d’un nouvel âge : il y a un millénaire, la plupart des gens ne portaient qu’un nom de baptême ; puis sont venus le patronyme et l’état civil ; on peut imaginer d’ici quelque temps l’abandon de ces derniers au profit du seul pseudo… Mais attention aux homonymes ! Combien de Coco13, d’ArthurRimbaud, ou de Fantômette ?

En attendant, les écrits des pseudonautes ressemblent trop souvent à du Pipi de Chat !

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Fiabilité

À qui se fier ? Voilà la question du siècle !

Aux étiquettes sur les boîtes de conserve ? Au journal gratuit dans le métro ? À la météo ? Au Journal officiel ? À sa concierge ? Au commercial en costume-cravate ? À Cassandre ? Au dernier qui a parlé ? À la vidéo plébiscitée sur Youtube ? Au Petit Larousse ? À la télévision publique ? À la télévision privée ? À twitter ? À Wikipédia ?…

La norme internationale ISO 15489 sur le « records management » place la fiabilité, juste après l’authenticité et avant l’intégrité et l’exploitabilité, dans la liste des quatre caractéristiques du document d’archives, avec la définition suivante : « Un document fiable est un document dont le contenu peut être considéré comme la représentation complète et exacte des opérations, des activités ou des faits qu’elles attestent, et sur lequel on peut s’appuyer lors d’opérations, d’activités ou de faits ultérieurs. »

Ce qu’on demande à un document, c’est de pouvoir se fier à l’information qu’il porte, de pouvoir s’appuyer sur son contenu, de pouvoir transformer les faits décrits en une connaissance solide, aussi solide que la première brique du mur que l’on veut construire. C’est pouvoir se dire qu’on peut avancer sans danger de se tromper de route, de se retrouver dans des sables mouvants ou de se faire mordre par un serpent.

La fiabilité ne se prouve pas comme l’authenticité. Elle s’apprécie. Les éléments intrinsèques au document sont le plus souvent insuffisants ; c’est la confrontation à l’environnement documentaire, à des indices extérieurs, qui permet cette appréciation. Le petit bonhomme vert vous signale que vous pouvez traverser la rue mais n’empêche pas un éventuel chauffard d’ignorer le feu rouge correspondant et de vous écraser en toute légalité.

Madame X a rédigé un testament par lequel elle lègue son tableau de Gauguin à son petit-fils. Le testament est manuscrit, daté, signé ; nul ne conteste son authenticité. Cependant, est-il fiable ? Peut-être que le tableau ne lui appartient pas, ou qu’il est faux. Peut-être que Madame X a rédigé depuis un autre testament qui annule le premier avec d’autres dispositions…

Maurice Jarre est décédé le 29 mars 2009. Le lendemain, les journalistes, parmi d’autres curieux, trouvent dans l’article de Wikipédia (en) consacré au musicien une citation bien opportune où l’artiste expose « La musique était toute ma vie, etc. ». Plusieurs journaux anglais s’empressent de citer la citation… qui s’avère être un canular lancé par un étudiant irlandais, Shane Fitzgerald, dans le dessein de tester les réactions des journaux face à une information gratuite car non sourcée. Et ça marche !

Cette anecdote relate une expérience originale (la supercherie de la « fausse nécrologie » à des fins expérimentales est datée) visant sincèrement (l’étudiant n’a pas chercher à tromper) à démontrer le caractère non fiable (la citation ne correspond pas à la réalité) d’un texte constitué d’une suite de phrases ou d’illustrations rédigées ou retranscrites par X personnes plus ou moins identifiables au travers de leur pseudo, exprimant une vision souvent partielle voire partiale, dans un ordre à peu près tracé dans l’historique de l’article, assemblage dont on ne peut valablement évaluer l’authenticité.

C’est bien la fiabilité qui est en cause dans cette histoire. La faille est d’une part dans l’absence de sources vérifiables incluses dans l’énoncé de la citation, d’autre part dans l’absence d’esprit critique de ceux qui sont censés informer la population mais qui ont recopié sans se poser de questions, aveuglés par l’appât du scoop.

À qui se fier ? À ce qui est authentique ? À ce qui est sincère ? À ce qui est original ? À votre instinct qui vous dit de ne pas prendre tout et n’importe quoi pour argent comptant peut-être…

Ce billet fait partie du quartet : authenticité sincérité originalité – fiabilité
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Originalité

« L’original est mort, vive la trace numérique » déclarait Isabelle Renard dès 2003. La formule illustre on ne peut mieux combien les technologies numériques perturbent la notion d’originalité tout en en maintenant l’essence.

L’originalité a souvent partie liée avec l’authenticité mais sa spécificité est différente. Alors que l’authenticité insiste sur la véracité, sur la possibilité de prouver que tel document ou tel objet tel qu’il se présente est réellement ce qu’il dit représenter, l’originalité s’intéresse à la naissance, au processus de création du document ou de l’objet. Le modèle du sac à main Speedy 30 (dessin, maquette, première pièce produite) est original ; chacun des multiples sacs produits par les ateliers Louis Vuitton selon ce modèle est authentique, par opposition aux contrefaçons.

Le document ou l’objet original s’oppose aux copies qui en ont été faites ou qui peuvent en être faites après sa création. Il y a là une notion d’unicité de l’original, par opposition à la multiplicité potentielle des copies, mais il y a surtout la notion d’antériorité de l’original sur la ou les copies, reproductions, réimpressions…

Dans le monde de l’écrit analogique, l’original est défini comme la première rédaction d’un document de la main de son auteur, par exemple un testament autographe, ou un courrier imprimé doté d’une signature manuscrite. Et il est relativement aisé de distinguer le brouillon manuscrit de la lettre dactylographiée, ou la lettre reçue par la Poste de sa photocopie, ou encore la deuxième ou troisième génération d’une bande vidéo en raison de la dégradation de l’image due à la copie analogique.

Le numérique supprime la composante manuscrite. Le numérique supprime la perte de qualité visuelle de la copie. Que reste-t-il pour différencier la copie de l’original, pour caractériser et prouver l’antériorité ? Réponse : la trace ! C’est-à-dire, l’enregistrement des événements dans le temps universel, l’horodatage de la naissance d’un document ou d’un objet produit par un auteur. C’est ce qu’on appelle parfois fort justement la notarisation électronique : un tiers (ici un outil informatique mais piloté par un humain) note systématiquement le temps et lieu de l’acte de validation d’un contenu par un auteur. L’originalité n’est plus visuelle mais immatérielle. Autres temps, autres mœurs.

Bien que la reconnaissance légale de l’écrit numérique ait plus de dix ans, l’antériorité du papier sur le numérique comme technique d’écriture entretient volontiers cette idée erronée que le papier est l’original et le numérique la copie… Les projets de numérisation des dossiers en entreprise (à distinguer de la gestion de la numérité) s’accompagnent souvent de la question : « Peut-on détruire les originaux papier après numérisation ? ». La question est ambiguë. Combien de ces documents papier que l’on veut numériser sont-ils déjà des copies d’originaux conservés ailleurs voire des impressions de fichiers numériques natifs ?

Reste fondamentalement le cas des doubles originaux ou originaux multiples.

Dans le monde du travail, un contrat « papier » est (normalement…) établi en autant d’exemplaires originaux qu’il y a de parties prenantes. Si le contrat est signé numériquement, on peut imaginer n’avoir qu’un seul fichier (copies de sauvegarde non comprises évidemment), chaque partie ayant un accès particulier à ce fichier unique partagé. On revient là encore à la tradition notariale : lorsqu’un contrat est passé par devant notaire, on a bien qu’un seul original (la minute), les parties se voyant délivrer une « copie authentique ».

Dans le domaine artistique, la question se pose différemment car les originaux multiples ne sont liés qu’à une personne, l’artiste, et ils sont réservés aux arts « indirects » c’est-à-dire qui doivent passer par un support intermédiaire, l’œuvre d’art étant un tirage à partir de ce support (la gravure qui passe par la plaque métallique, la photographie qui passe par le négatif, le bronze qui passe par le moule, etc.). La date du tirage peut être différente de la date du support créé par l’artiste. Il existe ainsi douze exemplaires originaux en bronze des Bourgeois de Calais d’Auguste Rodin dont le dernier a été réalisé en 1995, soixante-dix-huit ans après la mort de l’artiste… Ce nombre est fixé par la loi et peut aller jusqu’à trente (voir le Code des impôts, annexe 3, art. 98 A), en lien bien sûr avec la valeur marchande de l’objet.

Quid de tout cela dans l’environnement numérique ? On met beaucoup en avant le caractère dynamique de l’œuvre d’art numérique, sa permanente révision et appropriation par le « e-spectateur ».

Le support numérique ne supprime pas la possibilité de mesurer l’antériorité d’un objet sur un autre ni celle d’identifier l’auteur de cet objet, au contraire. L’horodatage d’un objet figé associé à un auteur est le même procédé technique pour l’œuvre d’art et pour le contrat.

La question est peut-être celle de savoir si les artistes du numérique veulent que leurs créations perdurent ou qu’elles se transforment en permanence, ou qu’elles traversent l’espace à la manière d’une étoile filante…

Ce billet fait partie du quartet : authenticité sincérité – originalité – fiabilité (la semaine prochaine)

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Sincérité

Il est des documents qui ne sont pas objectivement authentiques, bien que parfaitement datés et pleinement assumés par l’auteur prétendu. C’est ce qu’on appelle en diplomatique les « faux sincères ».

On attribue au roi Louis XI l’institution, ou du moins l’officialisation, du « secrétaire de la main », un homme de confiance (dans le « secret » du roi) qui non seulement rédige mais surtout signe les actes royaux à la place du roi, en imitant sa signature. Le procédé est commode et constitue une réponse efficace à diverses situations : l’auteur théorique est peu enclin aux tâches administratives ou les juge trop fastidieuses ; il n’est pas disponible et la délégation en bonne et due forme n’est pas admise ou pas acceptable eu égard au destinataire ; le signataire officiel n’est pas présent et l’envoi ne peut attendre, etc. Au plus haut sommet de l’État, l’usage pourrait paraître dangereux mais finalement le risque est limité dans la mesure où le signataire officiel reconnaît la signature qui en réalité n’est pas de lui. Et si le secrétaire de la main outrepasse la volonté de son mandataire, l’acte pourra être invalidé et son inauthenticité facilement établie.

Il était une fois (souvenir de stage estudiantin) un ministre de Valéry Giscard d’Estaing qui, à la tête d’un gros ministère, avait chaque soir une grosse pile de parapheurs à signer. Ayant trouvé l’homme ad hoc, il le nomma officieusement secrétaire de sa main, ce qui lui permettait de quitter son bureau de ministre plus tôt le soir, pour s’adonner à des activités plus ludiques… Jusqu’au jour où le secrétaire de la main tomba malade, obligeant le ministre à le remplacer. Ce sont des aléas prévisibles. Sauf qu’un fonctionnaire avisé du Conseil d’État remarqua la différence  de signature (une signature manuscrite évolue au cours des années) et rejeta le courrier comme faux… Ce ne fut pas une affaire d’État et le ministre, un peu piteux sans doute, arrangea rapidement les choses.

Quand, de temps à autre, les journalistes  accusent un ministre de ne pas se rappeler avoir signé un courrier de forme (distinction honorifique par exemple), peut-être celui-ci a-t-il de bonnes raisons de ne pas se le rappeler…

Pour les courriers qui ne comportent pas de décision mais qui sont simplement la transmission d’une information (par exemple les extraits de naissance délivrés par le service central d’État civil du ministère des Affaires étrangères à Nantes), l’évolution technique et technologique des dernières décennies a conduit à utiliser le tampon encreur reproduisant la signature manuscrite, surmonté d’un autre tampon officiel (les tampons, ça ne fait jamais de mal !), puis l’image de la signature manuscrite du signataire officiel. La tendance, semble-t-il, est de croire que la copie d’une signature d’un personnage important fait plus d’effet sur l’administré ou le client que l’original d’une signature « par délégation », pourtant plus honnête. Et le destinataire de s’extasier : « Vous vous rendez compte, c’est le directeur général lui-même qui m’a répondu ! ».

Avec la signature numérique, le procédé reste le même : il suffit de donner sa clé ou son code d’identification à qui on veut faire passer pour soi. Il n’y a même plus besoin de procuration en bonne et due forme ! En dépit du discours officiel d’égalité des supports devant la loi, force est de constater le décalage entre les pratiques de la signature papier et celle de la signature électronique. Exemple : vos parents sont âgés et vous les assistez dans la tenue de leur compte bancaire, cas de figure banal. Comment faire ?

  • Pour signer un chèque, il vous faudra une procuration établie en trois exemplaires, signée devant témoins dans les bureaux de la banque (s’arranger pour que le rendez-vous ait lieu avant que l’intéressé(e) ne se casse le col du fémur…), etc.
  • Imiter la signature fait prendre le risque d’un rejet du chèque (même si vous êtes ministre…).
  • Suggérez à vos parents de demander leurs codes Internet à la banque (même s’ils n’ont pas d’ordinateur, pas besoin de fournir d’adresse IP ou quelque justificatif que ce soit) et de vous les confier (la confiance est un préalable bien sûr). Avec ces petits numéros, vous pouvez en trois clics faire un virement, sans aucune autre formalité.

Vive le numérique !

Le faux-sincère est un sport plus pratiqué qu’on ne croit. Et vous, vous êtes débutant, confirmé ou simple spectateur ?

Ce billet fait partie du quartet : authenticité – sincérité – originalité – fiabilité (le 14 novembre)
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Authenticité

L’authenticité est une caractéristique que partagent :

-       une montre Cartier de 1910,

-       le journal où Louis XVI a écrit « Rien » au soir de la prise de la Bastille,

-       un coupon de toile de Jouy.

Ces trois objets impressionnent le spectateur ou suscitent son admiration, non par ce qu’ils disent ou par ce à quoi ils servent, mais par ce qu’ils sont. La beauté plastique peut s’ajouter à l’authenticité mais ne se situe pas sur le même plan.

L’authenticité, pour les documents, est définie au niveau international (norme ISO15489) comme la propriété d’un document « qui peut prouver qu’il est ce qu’il prétend être, qu’il a été créé ou envoyé par la personne qui prétend l’avoir créé ou envoyé, et qu’il a été créé ou envoyé à la date prétendue ».

L’authenticité est une et indivisible, comme la vérité. L’authenticité s’oppose à la non-authenticité qui connaît, elle, divers degrés, depuis la forgerie complète (les faux carnets d’Hitler en 1983) jusqu’à l’absence ou la présence d’un indice, sur ou dans le document ou l’objet, qui suffit à introduire le doute sur sa provenance et sa crédibilité. C’est le cas de bon nombre d’objets qu’on trouve dans les brocantes et bon nombre de documents qu’on trouve dans les archives des entreprises.

Le droit français présente deux particularités en matière d’authenticité. D’une part, le concept d’authenticité des documents est restreint à l’acte authentique, c’est-à-dire l’acte passé devant un officier public (le notaire ou l’huissier) dont la fonction est de garantir l’identité du ou des auteurs, le lieu et la date d’établissement de l’acte. Pourtant, un testament peut répondre aux critères d’authenticité ci-dessus même s’il n’est pas passé par devant notaire ; la différence est que, en cas de contestation, l’authenticité sera peut-être plus difficile à établir…

D’autre part, l’article 1316 du code civil qui reconnaît la validité de l’écrit électronique au même titre que l’écrit papier insiste sur l’identification de la personne dont émane l’écrit mais sans doute pas assez sur la formalisation de la date de création du document. Ainsi que le souligne l’arrêt de la Cour de Cassation du 4 décembre 2008 au sujet du contentieux opposant la CPAM de la Marne à la société Continent, il ne suffit pas, pour qu’un document numérique soit recevable, d’établir l’identité de son auteur, il faut aussi qu’il ait été horodaté, avant d’être conservé dans des conditions propres à en maintenir l’intégrité.

L’authenticité est une qualité native. Elle ne s’acquiert pas. Peut-on imaginer un faux que l’on rendrait authentique au moyen d’une opération de chirurgie esthétique ? C’est un non sens. Le seul résultat possible est un faux, un très beau faux sans doute, mais un faux encore plus faux.

En revanche, l’authenticité peut se perdre si les éléments d’identification de l’auteur et de date se délitent au point que, au bout d’un certain laps de temps, la preuve de la provenance ne soit plus possible. C’est toute la question de la conservation et de l’intégrité, question traditionnelle pour les archives mais qui a pris une acuité toute particulière avec l’archivage électronique, du fait de la fragilité du support numérique.

Les outils d’archivage électronique mettent en avant des garanties d’intégrité des documents. C’est bien. Mais qu’est-ce que l’intégrité sans l’authenticité ? À quoi bon investir dans une solution technique sophistiquée si c’est pour y mettre des documents dont on n’a pas contrôlé en amont la qualité formelle ou qui ne sont que des copies ou des documents de travail sans pertinence pour l’archivage ?

Le coffre-fort électronique qui rend authentique un document qui ne l’est pas à l’origine est à ranger dans la même catégorie que la pierre philosophale ou le filtre d’amour…

C’est pourquoi, si les concepts avaient une devise, celle de l’authenticité serait : « J’y suis, j’y reste !», pour reprendre le titre de la célèbre pièce de Raymond Vincy et Jean Valmy qui a égayé des décennies de programmation théâtrale.

Ce billet fait partie du quartet : authenticité – sincérité originalité – fiabilité (le 14 novembre)

 

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Nudité

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la vraie-fausse nudité du document numérique sans jamais oser le demander…

Lors d’un stage organisé par les Archives nationales il y a près d’une décennie, une jeune femme, conservateur de musée en Belgique, faisait cette réflexion dépitée : avec les outils bureautiques, le document qui apparaît à l’écran a perdu tous les éléments visuels qui accompagnaient naguère le texte document papier : signature manuscrite avec ses courbes et ses hastes, tampons dateurs des différents services récepteurs, visas des supérieurs hiérarchiques agrémentés d’instructions plus ou moins sèches, annotations de gestion… Bref, avec le numérique on a affaire à un document nu, un document qui ne parle pas.

Que deviennent dans l’environnement numérique tous ces signes de validation, ces mentions marginales, ces éléments additionnels qui participent d’abord de la valeur de preuve attachée à un acte et, plus tard, de l’attrait visuel de l’archive historique telle qu’on la présente dans une exposition (on rejoint là le goût de l’archive d’Arlette Farge) ?

Deux questions se posent : le document numérique natif est-il vraiment nu ? A-t-il besoin d’être habillé ?

La nudité peut « revêtir » plusieurs significations. Elle est relative au contexte et à la personnalité de l’individu : passe-t-on ses vacances sur une plage naturiste ? Est-on chez soi ou dans un espace public ? Fait-il 35° C ou -10°C ? Que disent les convenances ici ?

Pareillement, les formes d’habillage du document vont, selon les choix et les circonstances, des ratures sur un brouillon de compte rendu à l’enregistrement de la minute notariale d’un acte, en passant par les commentaires sur un rapport en cours, les remarques sur un document achevé, les ajouts lors de transmission (y compris les mails qui, aujourd’hui, remplacent volontiers une apostille) et tout ce que les systèmes enregistrent chronologiquement dans la coulisse dès que l’utilisateur se connecte ou ouvre un fichier…

On doit donc se demander pour tout document numérique s’il s’agit d’un document de travail ou d’un document contractuel, s’il est émis ou reçu, s’il est destiné à être conservé longtemps ou non, etc., et choisir les apprêts et les accessoires correspondant à l’objectif et aux usages.

Les technologies numériques n’ont pas été inventées pour imiter les pratiques d’écriture du papier (voir le billet Numérité). Elles proposent leur propre mode et leurs propres modalités.

De ce point de vue, l’image numérique d’une signature manuscrite insérée dans un texte Word n’est qu’un pauvre cache-sexe car elle ne prouve pas grand-chose (il est si facile d’insérer une signature dans une image de contrat !).

En revanche, un document numérique engageant, associé à l’empreinte mathématique produite par la signature électronique qui le valide, au certificat du signataire et aux données d’horodatage de l’ensemble peut paraître nu à la consultation sur l’écran mais est en réalité richement vêtu.

On ne peut pas, avec la révolution numérique comme avec le reste, avoir le beurre et l’argent du beurre !

Avec le numérique, on perd certes en visibilité immédiate, mais on gagne en traçabilité avec le suivi des modifications des documents textes, le versionnage automatique, etc. L’un dans l’autre, il n’est pas sûr qu’on perde au change. Au contraire, les documents numériques auraient plutôt tendance à rajouter des épaisseurs inutiles voire indiscrètes et dangereuses… Quant aux apparences et à l’attrait visuel du document numérique historique, faisons un peu confiance aux inventeurs et aux éditeurs pour développer de nouveaux outils de consultation.

Pour résumer la comparaison vestimentaire, on pourrait dire qu’un document numérique probant est comparable à un mannequin nu sous un vison virtuel, invisible à l’œil nu (lui aussi…). Alors, chaussez vite vos e-lunettes pour voir tout ce que vous voulez voir !!!

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Traductibilité

La question de la traduction trouve son origine dans la destruction de la tour de Babel. Au cours de l’histoire, des langues meurent, des dialectes se créent ; le besoin de traduire est permanent. Mais peut-on vraiment tout traduire ?

À cette question, Rada Iveković, reprise par des chercheurs roumains, répond positivement : « Entre deux termes, deux langues, deux cultures, il y a toujours la possibilité d’une traduction relativement réussie, insuffisante, mais donnant à espérer mieux car entrouvrant la porte d’un sens. La traduction n’est qu‘une ouverture de sens, jamais une promesse d’exhaustivité. Il n’y a pas, cependant, identité entre les deux termes, langues, cultures, jusque dans la traduction réussie. Et c’est peut-être le prix de sa réussite: qu’elle ne soit pas parfaite, et que donc elle soit encore nécessaire ».

La traduction est aussi une posture. Que veut le traducteur ? Traduire pour traduire ou donner à comprendre le sens, transmettre la valeur d’un texte au lecteur ? On peut gloser sur le sujet : les belles infidèles des latinistes, la théorie des verres colorés et des verres transparents, etc.

Quant à la traduction spécifique des mots, plusieurs cas de figure se présentent :

-       le concept ou l’objet n’existe pas pour les locuteurs de la langue d’arrivée, exemples : wapiti, ou taïga ;

-       les autorités de la langue d’arrivée imposent ou tentent d’imposer un mot ou une expression en ligne avec la politique linguistique nationale ;

-       le mot existe en français mais est trop polysémique et le mot étranger est alors plus précis, exemple : disclaimer pour « avertissement en bas d’un mail » ;

-       plusieurs mots existent en français, correspondant à divers contextes ou à divers regards, ce qui est de nature à enrichir la traduction voire à questionner le texte d’origine, mais par snobisme ou complexe (infériorité ou supériorité ?), on en préfère importer le mot étranger ou inventer une expression de toute pièce…

La traduction de l’anglais record (d’origine latine) est un cas intéressant.

Un dessin valant mieux qu’un grand discours, laissons parler l’excellente illustration du très pédagogue Jon Garde, rédacteur de la norme européenne MoReq2010® – Exigences modulaires pour les systèmes d’archivage (figure 1e p 20).

On voit bien l’opposition entre la liste de courses et le ticket de caisse.

A gauche, un document personnel, sans auteur ni date. A droite, un document probant, issu d’une machine paramétrée selon un processus bien défini, comportant l’identification du magasin, la date, le descriptif des produits et le montant de l’achat.

Le ticket est la trace d’une transaction qui engage la responsabilité du magasin, enregistrée et archivée par l’entreprise (pour des motifs à la fois comptable, fiscal et d’anticipation du contentieux) et par ailleurs preuve de l’achat pour le client, commencement de preuve par écrit en cas de réclamation, rôle que la liste de courses ne peut pas jouer.

Exceptionnellement, l’expertise de l’écriture manuscrite, les empreintes digitales, la comparaison avec d’autres listes ou enveloppes du même suspect ou de la même victime, le cas échéant, permettront à un enquêteur d’alimenter son dossier ou à un juge de se faire une opinion.

Il existe plusieurs traductions en français de « record », correctes et explicites : document d’archives, document à conserver, document à archiver, document engageant, document probant… Mais il y a ceux qui aiment à dire qu’ils s’occupent de records (ça fait « sport » sans doute). D’autres encore ont jeté leur dévolu sur le saugrenu « document d’activité », expression récemment promue par l’AFNOR, bien qu’elle ignore manifestement le sens majeur du mot record, à savoir la valeur de traçabilité et l’action d’archivage liée à ce statut de trace. Il en ressort de la confusion qu’on ne peut que dénoncer.

C’est comme si le traducteur de We all live in a yellow submarine, au motif qu’il a le mal de mer dans les sous-marins, tournait la question en disant « Nous vivons tous dans un moyen de transport jaune ». Un Français non anglophone pensera naturellement à une voiture de La Poste et conclura que les Beatles sont des garçons bizarres !

D’aucuns diront que tout cela, c’est du baratin. Et ils n’auront pas vraiment tort : le plus important avec les normes (quand elles sont bonnes…), c’est de les traduire dans les faits ! À condition quand même de ne pas confondre La Poste avec la Marine nationale…

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