N’étant ni juriste ni sexologue, qu’est-ce que je vais bien pouvoir dire sur le sujet ?

Sans aller chercher bien loin dans ma connaissance directe et indirecte du monde profond et secret des archives, il m’est facile d’évoquer plusieurs situations en rapport avec la question.

Le cas le plus neutre est celui de l’archiviste qui, confronté à un lot d’archives de valeur historique oublié dans un grenier ou une cave, ressent tout d’un coup la joie d’être le premier à ouvrir et lire ces documents depuis leur création ou depuis leur classement, quelques siècles ou quelques décennies plus tôt. Le temps se comprime et c’est comme si on prenait un ascenseur ultra rapide pour se retrouver auprès de personnages d’une autre époque (genre Les Visiteurs mais plus subtil). Sans aller jusqu’au frisson ressenti par l’archéologue ou l’explorateur faisant soudain face à un site splendide oublié de l’humanité – tel Burckhardt découvrant Pétra (Jordanie) en 1812, il y a une jouissance certaine de l’archiviste face à sa découverte. Ce sentiment de jouissance est le plus souvent intime, solitaire, mais il peut se manifester collectivement et se partager.

À d’autres moments, une sensation de jouissance, proche de l’ivresse du pouvoir, peut s’emparer de l’archiviste en situation de détruire des archives (je ne parle ici que d’archives légalement destructibles, car périmées et jugées sans intérêt historique pour la collectivité). Bien sûr, il ne s’agit que de décider de la vie et de la mort de documents, pas des gens dont les archives racontent l’histoire. C’est tout de même un acte fort, car irréversible, que de décider de la disparition à tout jamais de l’unique trace de la réclamation faite par Madame Michu à la Caisse d’allocation familiale il y a vingt-cinq ans par suite d’une confusion de sa personne avec Madame Micha habitant deux rues plus loin, ou de la preuve tangible que l’entreprise Duchmol a vendu 53 sapins de Noël à la commune de Tripète-sur-Loire en 1983.

À mentionner également la jouissance sadique de celui qui mutile les archives, et qui n’est pas l’archiviste (s’il existe un cas, c’est l’exception qui confirme la règle). En revanche, à l’époque pas si reculée où l’on pouvait entrer dans une salle de lecture d’un service d’archives avec un cutter dans sa poche et un grand sac, on a vu de maladifs et pervers collectionneurs d’autographes prendre leur pied à découper les signatures de personnages historiques au bas d’actes originaux sur parchemin ou sur papier.

Sur un tout autre plan, la jouissance d’un logement de fonction au sein du bâtiment qui abrite les archives occasionne une forme de jouissance archivistique très particulière et de plus en plus rare (modernisation oblige) : celle des enfants du directeur qui, le dimanche ou les jours fériés, prennent en cachette possession des magasins pour y jouer à cache-cache, grisés par ces espaces sombres et silencieux, envoûtés par l’odeur grasse et moite des masses d’archives séculaires entreposées sur des rayonnages parfois aussi anciens qu’elles.

Je termine par la jouissance simple et saine du chercheur amateur quand il voit, et exceptionnellement quand il peut toucher, l’original d’un registre de baptême ou d’un acte de mariage vieux d’un demi-millénaire où on peut lire le nom d’un proche (ancêtre ou personnage historique de référence) ou le nom d’un lieu auquel il est attaché. Même si l’accès aux originaux de ces précieux documents a été drastiquement restreint pour des raisons de protection des archives (préservation de la conservation et lutte contre la malveillance), la chose reste possible.

Cette jouissance-là est à la portée de quiconque jouit de toutes ses facultés (sauf peut-être les étudiants grévistes qui refusent absolument de jouir de leurs facultés et préfèrent les bloquer ou les dégrader).

 

 

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