Dans un petit ouvrage publié il y a quarante ans, en 1978 donc, sous le titre Le Grand merdier ou l’espoir pour demain?, le physicien, académicien des sciences et membre de l’Académie française, Louis Leprince-Ringuet fait une prédiction très intéressante.

Dans un petit chapitre de ce Grand merdier, intitulé « Informatique étouffante », je relève les phrases suivantes:

« Il faudrait beaucoup de chapitres pour aborder tous les problèmes de liberté qui se posent à nous. L’un deux, inconnu de nos parents, attire particulièrement l’attention. Le développement de l’informatique, si rapide depuis des années, va-t-il aboutir à une sorte de mise en cartes des citoyens, à un contrôle abusif du pouvoir, de l’administration sur l’activité de chacun de nous, bref à une nouvelle forme d’esclavage« .

« Il sera donc impensable d’espérer échapper à un contrôle social centralisé, ce qui donnera une puissance extraordinaire au pouvoir, au ministre de l’Intérieur ».

L’académicien note avec justesse qu’il existe déjà, dans les années 1970, de très nombreuses informations sur les citoyens dans les dossiers de l’administration,

« mais ces informations sont dispersées et il est quasi impossible de les rassembler, de les consulter rapidement. C’est précisément cette possibilité de pouvoir mettre en relation presque instantanée toutes les informations contenues dans les différents fichiers qui est offerte par les progrès de l’informatique. Quelle aubaine pour le ministre de l’Intérieur! »

« Sera-t-il possible d’éviter cette redoutable mise en cartes, cette atteinte à notre liberté? Je ne le pense pas. »

Avec le recul du temps, la clairvoyance de Louis Leprince-Ringuet est impressionnante, mais le savant s’est trompé sur un point fondamental: le principal bénéficiaire de ce big data (qui n’avait pas encore ce nom à la fin des années 1970 et qui ne l’aurait pas de sitôt d’ailleurs): le principal bénéficiaire n’est pas le ministre de l’Intérieur, c’est collectivement les GAFA!

Ceci étant dit, l’intelligence artificielle saura-t-elle mieux prédire l’avenir?

Pas sûr. Penser que l’IA peut savoir exactement aujourd’hui comment nous vivrons dans cinquante ans, c’est renoncer à croire que l’humanité, capable de son autodestruction est aussi capable de changer le monde en mieux. Pour ma part, je ne m’y résous pas.

Et puis, l’intelligence artificielle ne mange pas de pommes. C’est peut-être là toute la différence 😊.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

*

EffacerAfficher les commentaires