Articles par catégorie : Tendances du siècle

Sado-maso

Il est une forme particulière du sado-masochisme que l’on n’étudie pas assez. C’est la relation entre l’auteur d’un écrit et le document produit, entre l’humain et l’archive, relation trouble s’il en est, sauf que les technologies numériques ont inversé les rôles du dominant et du dominé…

Démonstration.

Traditionnellement, l’homme domine les documents. Il profite de sa supériorité pour infliger aux documents divers sévices.

Ainsi, au XVIIe siècle (Sade n’était pas encore né), il était coutume d’enfoncer sans ménagement le bout métallique d’un lacet dans la chair d’une liasse de minutes notariales ou de pièces comptables puis de confectionner un nœud bien serré laissant tout juste respirer le papier.

À une époque plus récente, la relation de domination de l’homme sur les archives se traduit par des humiliations sans nombre : dossiers coincés dans une sangle serrée à fond, tassés dans un carton d’archives, traînés dans le sous-sol ; des rapports et des courriers sont expédiés dans un coin de grenier, où les oiseaux vont les couvrir de guano. Ailleurs, c’est un timbre sec ou un tampon baveux qui marque à tout jamais l’épiderme du plan ou de la gravure, permettant ainsi au détenteur du document-objet de savourer la jouissance de la possession. On pourrait décrire longuement les relations d’attachement du couple homme-archives car il existe au moins cinquante nuances de gré… ou de force.

Et les archives, soumises, se prêtent au jeu, patientent des décennies ou des siècles, attendent leur seigneur et maître qui les libérera l’espace d’un instant, leur montrera quelques heures la lumière naturelle avant de les renfoncer dans leur carcan, de les repousser dans le noir de la cave ou le gris des combles… C’est grisant !

Mais nous avons changé de millénaire et de technologies de communication. Une des conséquences de cette évolution est que les données sont devenues de toute évidence le partenaire dominateur dans le couple homme-document. Cette domination du numérique s’exprime au travers de petits gestes sadiques et virtuels qui mutilent peu à peu l’être humain, lequel se montre soumis, prisonnier volontaire bien souvent, étonnamment apte à la  jouissance d’être instrumentalisé, noyé, mordu…

Tout d’abord, ce sont les mini-décharges électroniques envoyées à l’individu scotché à son smartphone, dans la rue, à la plage, au cinéma, au lit, partout ; toutes les trente secondes, le numérique rappelle sa présence par un SMS impérieux, sans laisser le moindre répit, à la manière d’un supplice chinois. Oui, oui, encore !

Dans l’entreprise, l’électronasse noie les collaborateurs, leur maintien la tête sous l’eau ou dans le sac, ne les laissant respirer que pour les faire replonger de plus belle dans la masse des versions périmées, des fichiers dupliqués, des trains de bit infinis qui l’entravent et gênent ses mouvements. C’est si bon !

Mais surtout, l’individu est esclave consentant de sa messagerie électronique : il se livre, imprudemment, laisse des traces, donne des verges pour se faire fouetter, accepte de se faire mordre…, prêt à attendre des mois voire des années le plaisir suprême de la morsure ! Ce n’est pas moi qui le dit mais le juge fédéral américain Royce C. Lamberth : « La question n’est pas de savoir si un de vos mails reviendra vous mordre, mais de savoir quand et  avec quelle force. » (It’s not a matter of if an email will come back and bite you … It’s only a matter of when and how hard, citation relevée sur le site https://www.vaporstream.com).

Et le partenaire maso (homme ou femme) de s’écrier : « Mords ! Mords ! ».

Ce qui se conçoit aussi en version anglaise : « More ! More ! ».

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Numéro

À l’heure du numérique, pourrions-nous être autre chose qu’une suite de numéros ?

Au Moyen Âge, les paysans, comme les rois, n’avaient qu’un prénom, avec parfois un surnom et/ou numéro d’ordre pour distinguer les homonymes : Justin du Bois, Henri II, Philippe IV le Bel, etc.

On numérote tout : les hommes, les lieux, les choses. On numérote pour faciliter le classement, ou plutôt l’ordonnancement dans une série que l’on doit gérer. Après, certains numéros sortent du lot, acquièrent la célébrité, laissant leurs copains d’avant (et d’après) sombrer dans l’oubli :

Numéro 5 de Chanel

Numéro 6 (Le prisonnier)

Agent 007

Vol 714 (pour Sydney)

Suite Sofitel numéro 2806 …

Donc, nous vivons une époque formidable où notre identité est largement constituée par une suite de numéros, des numéros qui sont plus que des numéros, des numéros qui sont des identifiants :

A – identité numérique pérenne de citoyen et d’administré :

numéro de sécurité sociale

numéro de carte nationale d’identité, de passeport

numéro d’allocataire, numéro fiscal

numéro matricule de ci ou de ça

B – identité numérique engageante des biens majeurs que nous possédons :

numéros de compte(s) bancaire(s) et carte(s) de crédit, numéro IBAN

numéro de téléphone, de box, d’IP (adresse Internet Protocol), numéro IMEI, numéro RIO

numéro cadastral de la maison ou du jardin

numéro d’immatriculation de la voiture, de la moto ou du bateau, numéro de carte grise, de permis ou de licence, etc.

C – identité éphémère de nos actions :

numéro de réservation d’un titre de transport

numéro client ou numéro de commande, numéro de réclamation

numéro de facture, numéro de dossier

numéro d’attente au service SAV de la FNAC ou ailleurs (« Numéro 17 : guichet H ! Dernier appel ! »), etc.

Pas étonnant que la loterie nationale se porte mieux que jamais !

Nous existons au travers de tant de numéros que nous sommes incapables de les retenir tous (personnellement, je ne connais par cœur que mon numéro de sécurité sociale – 2171363588051 – car je préfère remplir ma mémoire d’autres choses) voire de les connaître. Rassurons-nous, d’autres les écrivent pour nous. Nous sommes tracés, tracés du matin au soir, tracés du début à la fin…

La suite au prochain numéro.

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Bio

Auteur invité cette semaine: Laurent Chabin

(Un article 100 % naturel)

N’étant pas linguiste, je m’abstiendrai de théoriser sans rime ni raison sur les mots; mais, étant utilisateur de mots, je m’attacherai à l’un d’entre eux qui me laisse perplexe.

Bio.

Un mot qui, comme tous les autres, devrait vouloir dire quelque chose. Mais quoi?

Mettons tout de suite de côté le nom féminin : une bio (apocope pour biographie), ou la bio (idem pour biologie), bien connue des potaches. Là, on sait de quoi on cause. Je parle ici de l’adjectif «bio» — ignoré d’ailleurs par le petit Bob, pour qui «bio» est un élément qui ne signifie quelque chose que s’il est ajouté à autre chose.

D’emblée, il est curieux de constater que cet adjectif, qui à l’origine signifie «vie», est généralement utilisé pour qualifier des choses mortes : du bœuf bio ou du café bio, par exemple. Or, si le bœuf a un jour été un animal vivant, et le café une plante vivante, les deux n’accèdent au statut «bio» qu’en mourant et en devenant objets de consommation.

On me dit que bio signifie naturel. D’où deux questions.

- Si bio signifie naturel, pourquoi ne pas dire naturel?

- Si bio signifie plus que naturel, quel est ce plus?

Naturel vivant plutôt que naturel mort, pourrait-on penser (surtout si on a quelques notions de grec ancien). Non, ce serait en contradiction avec le paragraphe précédent.

Naturel équitable? Non, rien ne dit que le peón qui a cueilli la banane bio n’était payé à coups de pieds dans le c…

Naturel et bon pour la santé? Non, le curare, l’amanite phalloïde, la ciguë ou le foie du fugu sont tout ce qu’il y a de naturel, mais ils sont peu recommandés pour la santé.

Quelle est donc, en fin de compte, l’information spécifique véhiculée par ce mot fantôme?

Mystère. Bio, comme beaucoup de mots — beaucoup trop —, et à l’instar la mère de Frieda (celle que chante Brel dans Chez ces gens-là), ne « dit rien, ou bien n’importe quoi »…

 

Mac in petto

Je réalise en lisant le billet de Laurent que la langue (parlée) s’enrichit de plus en plus de mots qui ne sont pas vraiment des adjectifs ni vraiment des noms, de nouveaux mots à la syntaxe bizarre (tiers substantif, tiers adjectif qualificatif, tiers adverbe). Bio en est un bel exemple, sur fond commercialement correct.

À ce train-là, le français va ressembler de plus en plus à la langue chinoise, faite de racines et de mots invariables (sans genre ni nombre, sans déclinaisons ni conjugaisons). Pourquoi pas, si ces nouveaux mots ont du sens.

Pour revenir à bio, voilà un mot fourre-tout. Il semble que tout ce qui est fabriqué ou exploité par l’homme a vocation à devenir bio : le jus d’orange, le chocolat, les produits de beauté, les chaussettes, le carburant, les voitures…

Donc « Tout est bio ! » (à ne pas confondre avec l’exclamation de ravissement des Berrichons devant la beauté des choses : « Tout est biau ! »).

Alors, pourquoi pas demain le cinéma bio, les journaux bio, les archives bio…

Tiens, les archives bio : ce serait quoi ? Les archives relatives à l’Existence ? Les archives produites sur un support issu de l’agriculture biologique ? Les archives vivantes, puisque l’expression existe déjà, comme synonyme d’archives courantes, c’est-à-dire les documents qui sont conservés dans les bureaux où on trouve, comme chacun sait, tout et n’importe quoi… ?

Ou des archives qui reposent sur un ensemble de règles, de directives et de principes spécifiques, applicables à tous les collaborateurs, exemptes de manipulations de leurs gènes authentiques, respectueuses de l’environnement économique et social de l’entreprise ? On peut rêver…

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Domino

Auteur invité cette semaine: Sylvie Laigneau-Fontaine

Voilà un bien joli mot de la langue française, quoiqu’à l’évidence il n’en soit pas originaire.

Tout doux, tout rond en bouche, avec son ouverture et sa fermeture sur cette voyelle que les linguistes appellent, dans leur barbare vocabulaire, ‘postérieure mi-fermée arrondie’ et que Rimbaud voyait en bleu, et son début un peu dur sur la dentale -d que viennent adoucir ensuite le -m, bilabiale que l’on prononce avec les deux lèvres, comme on donnerait un baiser, puis le -n, qui vient corriger le côté trop sensuel du -m (un domino, ça sait se tenir !),  prononcé avec juste le bout de la langue contre les dents.

Un bien joli mot, oui, mais qu’évoque-t-il à la plupart des gens ? A n’en pas douter, la plupart de nos concitoyens (j’omets volontairement quelques nostalgiques de leurs années d’étude et de fêtes joyeuses, à qui ce mot fera revenir en mémoire la gaillarde chanson dont l’héroïne est la jeune ‘Domino, mino, Domino, minette’, que le protagoniste emmène dans sa chambrette pour lui ‘enlever sa petite jupette’ et lui faire subir un bien plaisant traitement), la plupart de nos concitoyens, donc, songeront spontanément au plus respectable jeu de dominos. Nous y avons tous joué étant enfants, même sans savoir qu’il s’agissait d’un très vieux jeu (certains disent qu’on aurait retrouvé des dominos dans la tombe de Toutankhamon), dont l’origine est un peu incertaine, mais qui serait en tout cas arrivé en Occident par l’Italie, au XVIIe siècle, et y a ensuite rencontré un grand succès (dans Dupont et Durand de Musset, Dupont lance à son ami : ‘Je joue aux dominos quelquefois chez Procope’, et l’autre lui rétorque : ‘Ma foi, c’est un beau jeu ! L’esprit s’y développe. / Et ce n’est pas un homme à faire un quiproquo, / celui qui juste à point sait faire un domino’ !) A moi, néanmoins, le mot domino, quand Marie-Anne Chabin me l’a proposé, m’a immédiatement évoqué autre chose : domino, datif et ablatif sg de dominus, deuxième déclinaison, ‘le maître’… Il faut dire que je suis prof de latin, ce doit être une déformation professionnelle. Mais nous reverrons cela.

Revenons au jeu de dominos : pourquoi porte-t-il ce nom ? J’ai bien essayé de suggérer qu’il y avait du latin là-dessous et qu’il s’agissait après tout de se rendre ‘maître’ de l’autre, de le ‘dominer’ (domino, as, are, aui, atum, première conjugaison), mais l’explication ne tient pas la route. En cherchant dans divers dictionnaires, j’ai trouvé deux origines au nom de ce jeu, toutes deux fondées sur le caractère bicolore des pièces utilisées. Le jeu porterait ce nom car l’habit des Dominicains est pareillement composé d’une robe blanche et d’une cape noire (c’est généralement ainsi que l’iconographie représente saint Dominique lui-même) ; ou bien en référence au ‘domino’, cet habit de carnaval porté autrefois par les Vénitiens et constitué d’un grand manteau et d’une capuche, qui étaient souvent blanc devant et noir derrière.

Or, ô surprise, c’est là qu’on retrouve le latin ! En effet, pourquoi ce costume de carnaval porte-t-il ce nom ? Sans doute à cause d’une formule en latin. En effet, le capuchon du  costume appelé domino ressemble au ‘camail’, capuchon porté par les ecclésiastiques pendant les offices en hiver. Le costume de carnaval s’est donc constitué en partie en parodie du costume ecclésiastique, et on a parodié pareillement la traditionnelle formule de salut entre ecclésiastiques : ‘Bene dicamus Domino‘ (bénissons le Seigneur). Revoilà mon dominus, ici au datif… Le latin est partout, même dans les jeux d’enfants !

Le latin est partout, et il n’est plus nulle part…. Il n’est même plus une épreuve du CAPES de lettres modernes (à moins que le cabinet de Vincent Peillon ait l’heureuse idée de l’y remettre) : cela veut dire que l’on va former une génération de profs de français qui pourront n’avoir jamais ‘fait’ de latin, qui ignoreront donc tout de l’origine directe de la langue française, et tout aussi de l’origine de la littérature française ! Comment expliquer Ronsard sans connaître, au moins un peu, l’élégie latine ; Molière sans connaître Plaute et Térence, les Comiques latins qu’il traduit allègrement (mes étudiants sont assez estomaqués quand ils se rendent compte que LA fameuse scène moliéresque de l’ Avare IV, 7, ‘je suis perdu, je suis assassiné … où courir, où ne pas courir’ figure déjà dans La Marmite de Plaute, presque littéralement) ; Racine sans connaître Virgile… ? On me dira que ce sont là auteurs anciens, que nous sommes au XXIe siècle et qu’il faudrait songer aussi, surtout, à la littérature moderne. Oui, mais le chantre du Nouveau Roman, Michel Butor, a donné avec La Modification une réécriture de l‘Enéide ! Bien sûr, qu’on peut expliquer La Modification sans le savoir, mais n’est-ce pas tout de même perdre une grande partie de sa saveur et des intentions de l’auteur ? Dans le même ordre d’idées, une de mes étudiantes a soutenu, il y a deux ou trois ans, un superbe Master sur une comparaison, justifiée, argumentée, excellemment analysée entre L’Art d’aimer d’Ovide et Belle du Seigneur d’Albert Cohen!

Quant à la langue latine, dans les lycées et les universités de France, on l’étudie encore moins, si faire se peut, que la littérature : quel dommage ! Quoi de plus formateur, en terme de rigueur, de logique, de capacités d’analyse, qu’une langue qu’on ne comprend plus à la première lecture, dont le sens n’est pas perceptible grâce à l’ordre des mots et au déroulé de la phrase mais uniquement (du moins si l’on n’en a pas une longue pratique derrière soi) au terme d’une analyse précise du cas des mots et donc de leur fonction éventuelle, analyse au cours de laquelle on est amené à formuler des hypothèses, à devoir les abandonner parce qu’elles ont abouti à une impasse de sens, à en formuler de nouvelles en reprenant tout à zéro, tel un scientifique dans son laboratoire ? Je dis souvent à mes étudiants de lettres classiques et modernes, un peu par provocation, beaucoup parce que c’est vrai, que le latin, c’est ‘les maths des littéraires’, qu’il requiert en tout cas les mêmes qualités de logique et de clarté de la pensée. Pourquoi cette dictature des maths et des sciences en général dans l’orientation des élèves ? Pourquoi ne pas proposer d’autres matières pour juger de la capacité de raisonnement et d’analyse d’un individu ? J’ajoute que le principal grief contre cette matière, qui a en partie justifié son éradication progressive des programmes scolaires et son remplacement par les mathématiques, à savoir son côté socialement discriminant, n’existe plus : les enfants des familles aisées ne baignent aujourd’hui pas plus que les autres dans la culture latine ; ils ne peuvent donc guère plus que les autres trouver dans leur famille une aide pour faire leurs versions latines, alors que leur exercice de maths ou d’anglais, ils n’ont que l’embarras du choix pour trouver quelqu’un qui le leur expliquera.

Le latin pour tous, trois heures par semaine, obligatoires, de la 6e à la Terminale, tiens, en voilà une bonne idée… que je vous laisse méditer en attendant vos réactions sur le blog de Marie-Anne !

MAC, in petto :

Bravo! Bravissimo!

Je me sens mieux depuis que Sylvie m’a appris que j’utilise plusieurs fois par jour, par heure voire par minute des ‘postérieures mi-fermées arrondies’.

Domino est un mot plein de ressources. Du coup, à l’heure où l’on redécouvre le noir et blanc en photographie, je m’étonne que l’entreprise Domino’s pizza se contente de proposer les traditionnelles pizza Reine ou pizza Margherita, au lieu de mettre à l’affiche d’originales pizzas « Blancs de seiche / Pruneaux » ou « Caviar / crème Chantilly ». Pour ma part, je les mettrais volontiers au menu des cantines scolaires, après les trois heures de latin prônées par Sylvie Laigneau-Fontaine, préconisation à laquelle je souscris à 150%, étant entendu que l’après-midi serait consacré aux révisions (récitation des déclinaisons sur des rythmes Latinos).

Je ne suis pas sûre qu’il faille rendre cet enseignement obligatoire (sauf en primaire, en alternance avec l’arithmétique) car le caractère obligatoire donne une image négative de la discipline. Mais il y aurait bien des possibilités de refonder l’apprentissage du latin dans un XXIe siècle qui continue de lui devoir beaucoup.

Étudier le latin est une excellente façon de gagner du temps dans la compréhension et l’expression des langues  et de la littérature (latines mais par comparaison non-latines également), mais c’est surtout un moyen assez efficace (les moyens concurrents ne sont pas nombreux) d’acquérir une méthode de raisonnement et un sens critique fort utiles dans ce monde sauvage de surinformation et de désinformation permanente.

À cet égard, 100 heures d’apprentissage de la langue latine sont plus formatrices que 200 heures de réunions ou de débats sur les sujets d’actualité. C’est une simple question d’emploi du temps et de choix personnels, de priorités. C’est bien aussi de passer 300 heures à batifoler sur la colline aux myrtilles (blueberry hill) chantée naguère par… Fats Domino!

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Ex aequo

Auteur invité cette semaine: Claire Scopsi

Les ex aequo sont à la compétition sportive, ce que la section « divers » est à un plan de classement : l’aveu d’une impuissance, le renoncement à l’ordonnancement absolu.

Toutes les fédérations sportives déploient des trésors d’imagination pour repousser les limites de l’ex aequo : tirs au but, lancers francs, « mort subite », shido et waza ari, tie break, chronomètres électroniques de plus en plus perfectionnés.

Le 2 août dernier, lors de la finale olympique du concours général, la gymnaste américaine Aly Raisman se trouva troisième ex aequo avec la gymnaste Russe Aliya Mustafina chacune ayant mérité 59,566 points exactement.

-Et elles ont reçu toutes les deux une médaille de bronze ?

Et non, car le règlement de la fédération internationale de gymnastique n’accepte pas les ex aequo, mais l’égalité est têtue et la belle rigueur du podium à trois places cache parfois une certaine poétique règlementaire.

L’intraitable règlement prévoit donc qu’on retire la note la plus basse et qu’on additionne les trois restantes pour recalculer la note.

-Et si elles sont encore ex-aequo ?

On retire les deux notes les plus basses et on recalcule.

-Et si elles sont encore ex-aequo ?

On prend les trois meilleures notes d’exécution aux agrès et on recalcule.

-Et si elles sont encore ex-aequo ?

On prend les trois meilleures notes de degré de difficulté et on recalcule.

-Et si elles sont encore ex-aequo ?

On ne prend que les deux meilleures notes de degré de difficulté et on recalcule.

-Et si…

On les teste au lancer du poids.

-Et c’est toujours comme ça ?

Non. Certaines compétitions tolèrent les  ex aequo, ce qui occasionne d’attendrissantes photos de sportifs enlacés brandissant à la caméra leurs médailles jumelles et de belles  proclamations de fraternité (une aubaine pour les journalistes). Et si le bonheur résidait dans le refus du « tie breaking »?

-…

Dis…

-Oui ?

On ne met JAMAIS de tiret entre ex et aequo.

Inspiré par :
Pourquoi une gymnaste arrivée troisième n’a pas obtenu la médaille de bronze ? Justin Peters,Traduit par Pauline Moullot.Slate.fr 3/08/2012 http://www.slate.fr/life/60201/pourquoi-gymnaste-troiseme-bronze
Technical regulation-Olympic Games-Tie breaking 2012, FIG http://www.fig-docs.com/Media/London/Tie%20break-OG-2012.pdf
Larousse en ligne,  item ex aequo http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/ex_%C3%A6quo/31923/difficulte
et:

MAC, in petto :

La sentence de Claire Scopsi m’impressionne : « Les ex aequo sont à la compétition sportive, ce que la section « divers » est à un plan de classement : l’aveu d’une impuissance, le renoncement à l’ordonnancement absolu. » La phrase sonne juste. Pourtant, j’ai envie de prendre la défense du « divers ».

L’ordonnancement hiérarchique est à la fois un besoin technique et une aspiration humaine.

Le monde du sport aujourd’hui tend à réduire le sport à la compétition et exalte le classement hiérarchique. Les spectateurs réclament des premiers et des derniers pour pouvoir leur adresser leur « Hourra » et leur « Ouh ». Les ex aequo viennent donc perturber cette hiérarchie absolue, avec des causes diverses : il y a les ex aequo politiquement corrects, les ex aequo par défaut de critères d’évaluation ou en raison de la taille de l’épreuve (il y a plus de chances d’avoir des ex aequo lors d’un 100 mètres que lors d’un marathon) et les ex aequo par paresse du jury. Quand on ne sait pas ou qu’on ne veut pas départager les candidats, on les déclare ex aequo.

Dans le monde de l’information, toute personne qui produit ou gère des documents, a fortiori les professionnels de l’information, se trouve régulièrement dans la position du jury qui doit prononcer un classement : « Est-ce que ça va dans la rubrique B ? Ou plutôt F3, non ? Ou alors G8… Non, j’ai bien envie de le classer en T439 ; mais ça irait aussi en ZZ38776623. Bon, allez, je le mets en « divers ».

Ah, les affres du classement ! Enfin, pas pour tout le monde car il y en a beaucoup qui s’en fichent, la preuve, c’est que dans les serveurs des entreprises, la moitié des documents sont rangés à côté du plan de classement, dans un divers qui ne dit pas son nom et dont les parts de marché augmentent depuis qu’il s’est associé au numérique avec un discours commercial fort : la performance des moteurs de recherche qui retrouvent tout (vous êtes gentiment invités à le croire) exonère de l’usage d’un plan de classement ; vous ne classez rien, le moteur classe pour vous et ordonne à chaque requête les résultats de sa collecte dans un ordre personnalisé. Comme si le classement était une affaire individuelle…

Les gens consciencieux, eux, culpabilisent, parce qu’à l’école et dans les stages, le « divers » est mal vu voire stigmatisé. Cela vient sans doute de cette aspiration humaine récurrente à classer les connaissances dans un plan de classement idéal, cette manie de se prendre pour Dieu et de vouloir ordonner toutes choses.

Mais si les critères de classement ne sont pas bons, si le plan de classement n’est pas adapté, comment classer les documents autrement que dans le divers ? Il convient de distinguer le divers issu de la paresse de la personne qui classe du divers dû à la négligence de l’auteur du plan de classement. Et puis, le divers n’a pas que de mauvais côtés ; c’est même parfois la seule rubrique qui permet de faire des découvertes…

« Divers », c’est un peu comme « autres » dans les questionnaires d’enquête statistiques ou de satisfaction. À ne pas confondre avec la case « sans opinion » : on a une opinion mais elle ne figure pas dans la liste proposée, cocher la case « sans opinion » relève de la désinformation ; la case « autre » est là bien utile. Ceux qui s’y retrouvent sont « divers ex aequo », ce qui n’empêche ni interdit de les classer : ex aequo n° 1, ex aequo n° 2, ex aequo n° 3…

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Recueil « Serendipité et autres curiosités »

Le billet « Temporalité », qui a inauguré ce blog le 28 juin 2012, évoque le raccourcissement de la mémoire dans la société numérique. Le billet « Traçabilité », la semaine dernière, souligne l’impact du numérique sur la production des documents et l’usage de l’information et, partant, sur le traitement documentaire et archivistique des traces, sur la conservation des données.

Entre les deux, je me suis efforcée de montrer, gentiment, combien les technologies numériques perturbent, malicieusement, la vie quotidienne des personnes, individus ou entreprises, pour le plus grand bien de ceux qui maîtrisent l’information, et au grand dam de ceux qui la subissent. D’un côté, de nouvelles possibilités de s’exprimer, de commercer, d’apprendre ; de l’autre, de nouvelles contraintes avec la pression du temps, l’infobésité, la cybercriminalité, etc.

Comme quoi, dans le rapport entre les progrès technologiques et les comportements humains, nihil novi sub sole, mais ça va mieux en le (re)disant car le temps passe si vite qu’on a tôt fait de l’oublier.

Voici donc le recueil de mes 59 billets en –ité, intitulé « Sérendipité et autres curiosités », que vous pouvez télécharger en cliquant ici.

Le recueil présente les billets dans l’ordre des dates de publication et constitue en quelque sorte les « Archives » du blog bien que je récuse cette acception purement chronologique du mot archives mais il faut bien sacrifier de temps en temps à la mode…

Bonne lecture de ces ité-rations, et surtout : consommez avec modé-ration !

Il reste beaucoup de mots en –ité qui se prêteraient à la critique mais il faut varier les plaisirs et les suffixes.

J’enlève donc l’ité et, la semaine prochaine, je remets le « o » !

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Déshérité

Votre oncle (ou votre tante) – je m’adresse prioritairement à l’internaute qui m’a suggéré ce mot « déshérité » –qui vit à Pernarribo et dont vous êtes la nièce (le neveu) unique,  décède célibataire, non pacsé et sans enfant. Ses millions vous reviennent donc mais finalement vous vous trouvez déshérité. Plusieurs explications possibles :

  • votre parent vous a tout bonnement déshérité au profit d’un(e) petit(e) ami(e) dont vous ignoriez jusqu’à l’existence, ou au profit d’une ONG (là, ça passe un peu mieux, mais quand même…) ;
  • votre parent a bien testé en votre faveur mais la récente révolution de Pernarribo a saisi tous ses biens et ne reconnaît pas les donations en faveur de l’étranger ;
  • la fortune de l’oncle (la tante) était un leurre, du bluff ; en réalité, il (elle) était pauvre comme Job et vous êtes tout bonnement déshérité pour cause d’absence d’héritage !

Dans les deux premiers cas, quelqu’un s’est opposé à quelque chose que vous aviez a priori de bonnes raisons d’espérer ; dans le troisième cas, vous jouez de malchance. Dans tous les cas, on ne vous a rien enlevé dont vous auriez été auparavant pourvu ; on ne vous a pas dépossédé de quelque chose ; on vous simplement donné « rien ».

Autre hypothèse : l’héritage est si grevé de dettes qu’il vous coûte plus qu’il ne rapporte ; vous avez bel et bien hérité mais vous vous trouvez plus démuni qu’avant…, ce qui peut conduire à vous classer dans le camp des déshérités au sens large. Ou encore, le legs, constitué de livres précieux et d’œuvres d’art, a coulé au fond de l’océan avec le bateau qui vous l’apportait…

Est déshérité celui qui se trouve, par le fait d’une action humaine délibérée ou de ses effets collatéraux, parfois par le simple fait de la nature ou du hasard, privé d’un héritage, c’est-à-dire un  bien détenu par les représentants de la génération précédente que la génération suivante estime devoir détenir à son tour ; ce bien peut lui-même avoir été reçu en héritage d’une génération ante-précédente ou constitué au cours d’une vie.

Ceci dit, il existe bien des types d’héritage :

  • l’héritage familial : propriété, meubles, bijoux, souvenirs,
  • les biens matériels créés par la collectivité : infrastructures, équipements, etc.
  • l’héritage génétique, qui peut vous doter d’une gueule d’amour ou d’oreilles à feuilles de chou …
  • les valeurs culturelles et humanistes des différentes civilisations,
  • le cultural heritage de l’UNESCO, patrimoine culturel mondial en français, les trésors que l’humanité se devrait de léguer aux générations à venir, etc.

Il y a aussi l’héritage des métadonnées entre documents numériques, processus automatisé par lequel un document numérique « enfant » reçoit d’un ou plusieurs documents numériques « parents » certains attributs qui l’enrichissent et confortent son cycle de vie. Or, les systèmes d’information ne débordent-ils pas de fichiers numériques tout nus (voir le billet Nudité), privés des éléments de description et de contextualisation qui existaient pourtant et qui les auraient bien aidés dans leur vie d’archive, des fichiers laissés pour compte par ceux qui auraient dû les doter d’un minimum d’attributs et leur procurer un destin ?

Les humains ne sont donc pas les seuls à être déshérités. Piètre consolation…

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Publicité

Le mot publicité a évolué dans un sens qui reflète une certaine évolution de la société, celle d’un droit offert à la collectivité vers un droit imposé à l’individu…

La publicité, c’est initialement le fait de porter à la connaissance du public (la population) une décision, un fait concernant certains membres de la collectivité qui peut avoir des conséquences sur d’autres membres de cette même collectivité. C’est le sens de la publicité foncière (chacun a le droit de savoir à qui appartient légalement telle propriété) et de la publicité dans le domaine de l’état civil (la publication des bans de mariage permet à un tiers de s’opposer pour un motif prévu dans la loi).

La publicité se fait par un écrit mis à disposition dans un espace public dédié, bien délimité, comme un panneau d’affichage ou un service administratif ; ceux qui veulent peuvent aller lire. De même, la publicité des audiences d’une institution correspond à la possibilité des individus de se déplacer dans un lieu précis pour voir et entendre ce qui s’y passe. C’est également le cas avec la procédure dématérialisée de passation des marchés publics, l’avis de publicité d’appel à la concurrence étant déposé dans un lieu public, en l’occurrence sur une plate-forme d’achat public.

La publicité est passée du registre administratif au registre économique il y a déjà un siècle et demi : son objet n’est plus un fait ou une décision mais un produit que l’on fait connaître par moyen d’annonce à un éventuel acheteur. Les lois du commerce étant différentes, cela s’accompagne bien évidemment d’une multiplication et une diversification des lieux : tous les supports de communication sont utilisés : murs, placards (pas encore ceux de la cuisine mais ça va venir), presse, radio, télé, taxis (les taxis londoniens sont beaucoup plus gais que les taxis français, mais là encore, ça vient doucement) et bus, sites web, et messagerie électronique. Par exemple, cette ancienne publicité d’une société (russe) de service en mailing commercial :

que j’ai reçue en 2006 et archivée dans ma collection privée de spams originaux (à noter qu’en russe, publicité se dit « réclame » comme on disait naguère en France, terme repris sans doute de la réclame des imprimeurs d’autrefois, mot désignant les signes en bas d’un cahier appelant le cahier suivant).

Donc, comme il y a de plus en plus de produits à vendre et du plus en plus de support de communication (merci le numérique), il y a plus en plus de pubs. Les enfants sont ravis, l’art s’en mêle, la culture aussi, sans parler des archives. La publicité fait partie de la vie. C’est très bien.

La question qui se pose aujourd’hui à propos de la publicité est : vie publique ou vie privée ?

Il semble que la publicité aussi ait comme slogan : « toujours plus ! ». Au point de glisser peu à peu des lieux publics à la sphère privée. La publicité devient intrusive. La publicité (action de faire connaitre au public) glisse vers la « privicité » (action de faire connaitre aux personnes privées). C’est un progrès notable : vous n’avez plus besoin de vous déplacer, de faire un geste vers l’annonce, d’aller chercher l’information ; elle vient à vous, vous n’avez rien à faire, pas même à donner votre avis. Les pubs qui vous sautent à la figure, chez vous,  à toute heure du jour, ne correspondent pas à votre besoin ? Pas de problème : vous avez le droit de les ignorer,  vous avez le droit de jeter les prospectus qui encombrent votre boîte aux lettres, vous avez le droit de vous inscrire sur la liste rouge, vous avez le droit de fermer les yeux et les oreilles pendant les dix secondes de pub indigeste qui ouvrent la vidéo que vous voulez regarder, vous avez le droit de pester en essayant d’ignorer les pubs « personnalisées » qui clignotent sur l’écran dès que vous vous connectez à Internet, etc. C’est VOTRE DROIT ! C’est votre nouveau droit ! Une vraie conquête sociale, non ?

Tout de même, les pouvoirs publics seraient bien inspirés de subventionner l’installation de vomitopuborium (vomitopuboria au pluriel) dans les appartements pour que les pubobèses puissent se soulager un peu…

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Interopérabilité

« Parlons d’interopérabilité, terme englobant bien mal usité, souvent par facilité, par bien des gens pour masquer leur incapacité à traiter le fond des choses et leur manque d’ingéniosité » m’écrit l’un d’entre vous.

Qu’est-ce que l’interopérabilité ? Un mot, tout d’abord, composé de :

  • un préfixe on ne peut plus contemporain : inter (voir Internet, international, interactif, intérimaire…),
  • une racine ancestrale et agissante : opéra, latin opera de opus, l’ouvrage, le travail,
  • le suffixe à la mode : -bilité (dont j’avoue avoir moi-même abusé dans ces pages), cette possibilité permanente, celle du slogan de la Matmut : « Tout est possible, tout est réalisable », une ouverture vers le futur et ses incertitudes, une façon peut-être de se démarquer du présent, trop net, trop sec, trop peu vendeur.

Un défi ensuite. Qu’est-ce qui doit être capable de travailler/fonctionner/opérer en relation avec quoi ? Les cas de figure sont nombreux : un sèche-cheveux avec la prise de courant de la salle de bain, un train avec les rails (voir l’intéressante histoire des écartements des voies), un fichier numérique avec un logiciel de lecture, un fichier numérique majeur (i.e. de plus de 18 ans…) avec un logiciel de lecture qui n’existe pas encore… L’interopérabilité est conditionnée par les caractéristiques techniques des outils (dimensions, puissance, codage, etc.) communs aux et aux autres.

Face à la multitude des fabricants, la seule façon de créer l’interopérabilité est la normalisation qui fixe a priori les caractéristiques techniques de l’accostage efficient entre les outils. Dès lors, de deux choses l’une : ou bien les outils sont conçus dès le départ pour fonctionner avec d’autres selon les normes établies, ou bien ce n’est pas le cas. Si ce n’est pas le cas, de deux choses l’une : ou bien on trouve un outil intermédiaire qui corrige l’inadaptation de l’outil initial (de même qu’une écluse permet de compenser une dénivellation de terrain sur le trajet d’un canal), ou bien on n’en trouve pas et on doit abandonner cet outil.

La question de l’interopérabilité semble maîtrisée dans le domaine de l’électricité et du transport ferroviaire mais la marge de progression est immense pour l’information numérique. Le référentiel général d’interopérabilité (RGI) rappelle pour la France les bons principes et les normes existantes mais la normalisation est loin d’être achevée au plan de la communauté utilisatrice c’est-à-dire au plan international.

Par ailleurs, l’interopérabilité dans le domaine de l’information numérique ne doit pas se limiter pas à la normalisation des éléments techniques qui supportent et véhiculent l’information (formats d’encodage, disques, interfaces de programmation, protocoles d’échange). Il est essentiel de progresser sur la maîtrise de la matière numérique elle-même : un fichier numérique doit passer d’un système A (qui l’a produit) à un système B (qui le stocke) puis à un système C (qui le réutilise) ; il faut donc que les outils sachent satisfaire à l’exigence de circulation des données ; mais qu’est-ce que ce fichier ? À qui appartient-il ? Qui implique-t-il ? Est-il le reflet d’une réalité ? Est-il autoportant ou dépendant d’autres fichiers ? À quoi peut-il servir ? Pendant combien de temps ?

La qualification des données est un préalable à l’évaluation de l’interopérabilité car l’interopérabilité n’est pas une fin en soi ; elle n’a de sens que si les données qui circulent sont pertinentes, si elles sont organisées en « paquets d’information » pour reprendre la terminologie de la norme de pérennisation OAIS (ISO 14721).

Parler de l’interopérabilité des systèmes d’information et des plates-formes de conservation numérique sans contrôler la pertinence (et l’évolution de la pertinence) des données gérées, cela peut s’apparenter à brancher un réfrigérateur sur une prise télé ou faire circuler une brouette sur une voie de chemin de fer…

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Évolutivité

« Certains d’entre nous refusent d’évoluer. Les circonstances changent, mais ils refusent de changer avec elles. Ils ne connaissent que les chemins battus, les vieilles tactiques, ordonnées par leurs aïeux et qu’ils s’obstinent à suivre à leur tour, et qu’ils suivront jusqu’à la saint Glinglin. »

Un discours électoral ? Pas exactement. Ce sont les mots que Mark Twain, dans son Roman de Jeanne d’Arc, de 1896 (éd. française, Le Serpent à Plumes, 2002 p 358) prête au capitaine La Hire pour haranguer les chefs de guerre réticents à continuer le combat au moment où Jeanne veut conduire le dauphin à Reims.

Sans changer grand-chose – peut-être remplacer « tactiques » par « techniques » ou « pratiques » – on  pourrait retrouver les mêmes propos chez tout tribun s’efforçant de réveiller une population prisonnière de ses habitudes face au progrès technologique, refusant d’abandonner le métier à tisser à bras pour le métier Jacquard, ou d’accepter les automobiles à la place des voitures hippomobiles, ou encore de délaisser la faux et le fléau au profit de la moissonneuse-batteuse.

Ce pourrait être aussi le discours des défenseurs de l’archivage managérial aux adeptes des archives intermédiaires dans le monde numérique qui est désormais le nôtre, à moins que le « nuage » qui plane au-dessus de nos têtes n’absorbe aussi la saint Glinglin…

Transférer des documents accumulés dans un bureau vers un local d’archives, c’était bien quand ces documents étaient pertinents, bien identifiés et physiquement stables, c’est-à-dire il y a bien longtemps… Mais l’évolution technologique, sociale, politique, culturelle fait qu’aujourd’hui les actes qui engagent la responsabilité (faire, dire, savoir) sont loin d’être toujours tracés correctement, identifiés de façon satisfaisante et stockés en toute intégrité, de sorte que les classeurs et chemises qui attendaient jadis sagement le passage de l’archiviste pour une nouvelle vie dans l’antichambre des archives historiques, ont été remplacés par des kyrielles de bits trop souvent approximatifs, agglutinés sur des supports précaires, rapidement inexpressifs, déformés, inexploitables, sans garantie d’intégrité en attendant d’être tout simplement désintégrés ! Est-il sérieux de penser qu’on peut laisser s’accumuler des fichiers numériques par millions sans se préoccuper de leur production ni de leur qualité puis, quelques années plus tard, les ouvrir un par un pour voir s’ils sont intéressants pour l’histoire ?

Cette évolution des traces archivables exige une évolution des méthodes d’archivage.

Évolutivité : capacité à évoluer, adaptabilité à l’environnement. C’est aujourd’hui une qualité que l’on attribue plus souvent aux machines qu’aux humains. On parle de l’évolutivité des ordinateurs et des applications informatiques pour qualifier leur aptitude à répondre à la demande, à satisfaire des besoins croissants de performance, au travers de composants différents (une carte, un processeur, une mémoire…).

On se dit que l’humanité ferait bien de s’inspirer de l’ordinateur dans son aspiration à évoluer. Mais est-ce vraiment à la technique de montrer l’exemple à l’humain ? Ne devrait-ce pas être l’inverse ?

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Fidélité

Donc (voir le billet de la semaine dernière), pour les copies, la notion de fidélité aurait damé le pion à celle de conformité.

L’article 1348 du code civil, issu de la loi du 12 juillet 1980, dit : « Les règles ci-dessus [production d’une preuve écrite] reçoivent aussi exception lorsqu’une partie ou le dépositaire n’a pas conservé le titre original et présente une copie qui en est la reproduction non seulement fidèle mais aussi durable. »

À l’époque, le texte vise la réalisation de microfilms et de photocopies (papier). C’est clair. Puis est venu le numérique et l’article 1348 a été mis en avant pour favoriser la numérisation suivie d’une destruction du papier numérisé (argument à l’origine de nombreux projets de GED). Enfin est arrivée la reconnaissance légale de l’écrit sous forme électronique, « admis en preuve au même titre que l’écrit sur support papier, sous réserve que etc. » (loi du 13 mars 2000).

Quelques années plus tard apparaissent des formulations curieuses.

L’instruction fiscale du 11 janvier 2007 décrit les conditions auxquelles les entreprises peuvent conserver sous forme électronique le double des factures clients émises sous forme papier. Optime ! Mais, comme le fait très justement remarquer Me Thierry Piette-Coudol dans un article consacré à la « copie fidèle et durable », le texte, en se référant à l’article 1348, confond « copie » et « double » ; il est vrai les fondamentaux de la diplomatique ont été injustement malmenés par l’usage du numérique.

L’arrêt de la Cour de Cassation du 4 décembre 2008 (voir le commentaire de Me Isabelle Renard) condamne la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de la Marne, dans le litige qui l’oppose à la société Continent France, au motif que le courrier produit par la CPAM comme preuve de sa bonne foi, est présenté sous la forme d’une impression postérieure à la date présumée dudit courrier – de surcroît non signée – et n’en est donc pas une « copie fidèle ». Certes ce fichier Word et son impression ne valent pas tripette, dépourvus qu’ils sont de traces de validation et de date. Cependant, l’argument, là encore, s’accorde mal avec une analyse diplomatique.

Question : le double d’un courrier émis a-t-il jamais valablement prétendu être une « copie fidèle », ou plutôt une « copie » tout court ? Rédiger le brouillon (ou projet) d’un courrier qui sera mis en forme après validation de sa teneur et enregistré, geste séculaire dans le travail de bureau, ne correspond pas à la production d’une copie mais d’une minute. Les milliers de volumes de copies-lettres, peluriers ou chronos de courriers, autant de doubles (non signés) qui ont accompagné des décennies de secrétariat étaient-ils irrecevables ? Non, bien sûr, dès lors que les règles minimales d’enregistrement (numéro séquentiel, date) étaient respectées.

Dans Gaspard, Melchior et Balthazar, Michel Tournier montre le roi de Nippur (Balthazar) s’émerveillant de la beauté des tatouages et scarifications des compagnons noirs du roi de Méroé. Gaspard lui répond : « Je tiens compte de cela quand je choisis mes hommes. Jamais un tatoué ne m’a trahi. », provoquant la remarque de Balthazar : « Étrange métaphore qui identifie tatouage et fidélité. »

Voilà enfin une définition ! La fidélité s’oppose à la trahison, et se matérialise par le tatouage et non par le clonage. La fidélité ne réside pas dans une reproduction à l’identique mais dans la trace irréversible du lien entre les deux parties. C’est bien par la traçabilité (identifiant, tatouage numérique…) que passe la fidélité entre un document et son double ou sa copie, et non par une apparence d’identité.

C’est à se demander si, en matière de fidélité, la littérature n’est pas plus pertinente que la loi…

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Conformité

Conformité.  De quoi ? À quoi ?

Dans conforme, il y a con, et il y a forme.

Con, c’est facile, tout le monde connaît ; ça veut dire… « avec » en latin et c’est le préverbe ou le préfixe de l’accompagnement, du partage : convivial, complice, confédération, convergence…

Forme, c’est une autre paire de manches… C’est très « informe » comme concept : s’agit-il des mensurations ? De l’agencement des composants ? De l’élan (genre « superforme » ?)

Bref, conformité a deux sens. Le premier, un peu désuet, renvoie à l’identité de deux entités indépendantes que l’on compare : dans une paire de manches (voir ci-dessus et ci-dessous), les deux manches peuvent conformes ou pas (ici, oui) :

La comparaison s’applique non seulement à des éléments matériels ou à des objets manufacturés, mais aussi à des idées, aux mœurs… C’est ainsi que dans le grand projet de fédération des États élaboré par Henri IV et Sully il y a quelques siècles (l’idée d’Europe ne date pas d’hier), Sully avait d’abord proposé d’inclure la Russie et ses habitants avant d’y renoncer, à cause, entre autres motifs, « des mille pratiques superstitieuses qui ne leur laissent presque aucune conformité avec nous ». Sic.

Le second sens, plus fréquent aujourd’hui, désigne le respect d’une relation hiérarchique entre deux choses : la seconde se doit d’être en accord avec la première, à laquelle elle se réfère ou à laquelle on la rattache. Ce cas se divise encore en deux « sous-cas » :

  • la re-production d’un objet ou d’un document au plus près de l’original : conformité physique d’un vase par rapport à son moule, conformité d’une copie par rapport à l’acte d’origine ;
  • la production ou l’existence d’un objet ou d’un document au regard d’un cadre de référence pré-existant ou pré-défini: travaux conformes à la réglementation, construction conforme au plan, loi conforme à la constitution, opération conforme à la procédure, état d’un livre d’occasion conforme à la petite annonce, etc. Il n’y a pas ici de « forme » à proprement parler ; il y a des exigences auxquelles il convient de se soumettre. Le constat de non-conformité, dans ce dernier sens, entraîne en général une action de « mise en conformité ».

Pour revenir aux documents, il est curieux de constater que la « copie certifiée conforme » pratique administrative bien ancrée dans les mœurs s’est émoussée depuis une vingtaine d’années, pour disparaître complètement au tournant du siècle, tandis que la « copie fidèle » a fait son entrée dans le code civil en 1980 et a renforcé son statut avec la loi du 13 mars 2000 sur la reconnaissance de l’écrit électronique.

La conformité serait-elle papière (voire paperassière) et la fidélité numérique ? À suivre…

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Sexualité

Les archives ont-elles un sexe ?

Voilà une question qui pour une période de campagne électorale est suffisamment neutre.

Comment ça, neutre ? !

Pour nos amis anglophones peut-être (the record and its metadata), ou pour nos amis germanophones (das Archiv) voire latinophones (archivum). Mais en français, pour sûr, les archives ne sont pas neutres. Elles sont féminines !

Archives est un féminin pluriel, comme le sont les doux mots amours, délices ou orgues, les trois mots hermaphrodites de la langue française. Sauf qu’on ne dit pas « un archive » au singulier. Archives n’existe pas officiellement au singulier ;  l’Académie ne l’autorise pas. Ou plutôt le singulier du mot archives est « un document d’archives », comme l’indique très justement le Dictionnaire des archives publié par l’Afnor en 1992, sous la direction de Bruno Delmas. Depuis, archive au singulier prolifère, avec des sens variés, dans les institutions mêmes où, il y a dix ou quinze ans, on clouait au pilori celui (ou celle…) qui osait parler « d’archive ». Autres temps, autres mœurs…

Mais revenons à la sexualité, avec ses deux volets : la reproduction et le plaisir.

La reproduction des archives est un phénomène assez bien étudié au cours des âges.

Il a fallu quelques siècles pour passer de la copie manuscrite (avec ses nuances d’écriture) à la copie auto-carbonée, pâle et dégradée. Puis tout cela a été balayé par les photocopieurs avec leur accélération de reproduction, qui fait penser aux lapins ou aux souris. Enfin la reproduction numérique a quasiment remplacé ces vieilles pratiques analogiques : avec les scanners et la messagerie électronique, les archives se reproduisent sans même avoir le temps de dire « ouf ! ». Ce n’est plus de la reproduction ; c’est du clonage industriel. La gémellité d’antan (l’original et son double) est complètement dépassée ; à l’ère numérique, on a aisément des quintuplés, des sextuplés, des  centuplés… La comparaison avec les mammifères, même les plus féconds, n’est plus de mise ; l’image du  poisson s’impose.

Et le plaisir dans tout ça ?

Oh ! Il suffit d’être un tantinet voyeur pour réaliser qu’il y a là-dedans toutes les apparences du plaisir : ici, des dossiers bien musclés  se vautrent dans les archives,  des métadonnées s’agrippent à leur fichier, d’autres  données, lassées de leur format, le quittent pour un autre… Ailleurs, des répertoires d’un jour s’emboîtent dans des arborescences  libres de toutes règles, des documents nus s’entassent dans des zips de hasard. Là, des pièces, parfois étrangères, sont attachées à des mails particulièrement  engageants et ils/elles s’empilent les uns sur les unes avec une application licencieuse alors même que l’application a perdu toute licence… Plus loin, des écrits de tous poils s’enlacent, s’entrelacent et se prélassent dans des chemises de couleur. A l’étage, des feuillets de papier se collent à la pochette plastique qui les serre de trop près, des originaux et des copies sont imbriqués les unes dans les autres de sorte qu’il devient difficile de démêler le tien du mien … Un vrai kamasutra archival !

Sans oublier tous ces documents implacablement soumis aux durées légales de conservation…

Et le poète de chanter : l’archive est l’avenir du document, la la la.

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Illimité

D’étymologie toute simple (préfixe latin « in » pour dire « sans », et limite), l’adjectif « illimité » possède une définition constante dans les dictionnaires de langue française depuis le XVIIIe siècle : « Qui n’a point de bornes, point de limites ». On peut distinguer deux applications : l’une pour la description de la nature ou la qualification de concepts pour exprimer qu’on n’en connaît pas la limite, avec une approche plutôt spatiale : étendue illimitée, liberté illimitée ; l’autre, appliquée à une action humaine pour exprimer que l’on n’a pas fixé de limite, en général temporelle : congé illimité, grève illimitée.

On constate aujourd’hui des emplois dérivés de l’adjectif « illimité » qui se présentent comme des signes d’une dérégulation du temps humain (voir aussi le billet temporalité).

En téléphonie et services web, l’argument de l’illimité est passé au premier plan : appels illimités, SMS illimités, accès illimité, bande passante illimitée, musique illimitée, wifi illimité, jusqu’à « forfait illimité » qui sonne comme un oxymore… Les fournisseurs de services de messagerie électronique vous proposent un « stockage illimité pour héberger vos fichiers et vos e-mails ». On trouve même l’offre d’un « Centre de bronzage illimité » avec « UV illimité » : rien que l’idée, à force de chaleur éternelle, fait froid dans le dos…

Il faut croire que l’accroche commerciale de l’illimité se révèle plus efficace que le classique « à volonté » dont c’est pourtant le sens, comme dans le domaine de la restauration « buffet à volonté ». Car il y a bien une limite, temporelle à ces services : même en ne dormant plus, même en étant hyper-agile de ses deux pouces, même en utilisant tous les artifices de la diffusion à de multiples destinataires, même en sous-traitant à vos amis Facebook (dont le nombre est illimité) pour vous relayer sur votre iPhone pendant que vous faites une pose déjeuner (attention aux frites à volonté !), vous serez toujours limité par le nombre d’heures dans une journée, le nombre de jours dans la semaine, de mois dans l’année, etc. L’illimité dans la publicité correspond donc à une sympathique illusion de liberté, complètement factice, un mirage de liberté qui devient vite un esclavage mais où le consommateur, par peur de ne pas bénéficier du service qu’il pense avoir payé, aime à se précipiter. Grand bien lui fasse.

Dans un autre ordre d’idée, on voit souvent dans les tableaux récapitulatifs des durées de conservation des documents d’archives : « durée de conservation : illimitée ». De deux choses l’une : ou bien les documents doivent être conservés sans limitation de temps par qu’ils ont été sélectionnés au titre du patrimoine historique ; ou bien, ils ont une valeur limitée dans le temps mais dont la borne n’a pas été fixée.

Si les archives relèvent du patrimoine commun, le terme illimité est inutile. Il suffit de regarder les circulaires de tri et de traitement des archives historiques de la direction des archives de France (DAF) / Service interministériel des archives de France (SIAF) : la notion d’illimité n’y figure pas, et c’est bien naturel. À partir du moment où les documents sont versés aux archives historiques, ils font partie du patrimoine, point ; avec tout ce que cela comporte en termes de préservation.

Si en revanche, les documents présentent une valeur pour celui qui les a émis ou reçus, il est hautement souhaitable de définir cette borne de conservation, même si elle relève du long terme (vie des organisations, vie des équipements, vie des personnes) car la définition d’une règle argumentée incite à la bonne gestion de l’archivage, tandis que la « durée de conservation illimitée » incite à la déresponsabilisation. Les records managers américains utilisent l’expression « permanent retention period », l’adjectif permanent, pour autant que les mots soient un vecteur de sens, étant plus incitatif car il évoque davantage une assistance de tous les instants, autrement dit, pour l’archivage, un contrôle et un reporting réguliers de l’état de conservation et de la disponibilité des documents archivés.

La longueur de ce billet étant limitée, on s’en tiendra là pour ce lundi. Bonne semaine !

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Connectivité

La connectivité des citoyens du monde passe, comme la pyramide de Maslow, par cinq degrés successifs :

  1. la connectivité passive, ou plutôt la connectibilité, le fait d’avoir théoriquement accès aux réseaux téléphonique, numérique, télévisé, au moyen d’un appareil aussi simple qu’un téléphone en 1900 ; on est dans le champ du possible, dans les moyens que les États se doivent de mettre à disposition des administrés ;
  2. la connectivité « normale », celle du citoyen ordinaire qui exécute en ligne un bon nombre des gestes administratifs (mon compte en ligne), commerciaux (mon panier) et sociaux (mes amis) ;
  3. la connectivité avancée quand l’environnement numérique est l’environnement naturel où l’on pense numérique sans être un robot, où l’on peut faire plusieurs choses à la fois sans s’éparpiller, où l’on gagne du temps pour mieux le dépenser autrement ;
  4. l’hyper-connectivité remarquable chez les sujets qui se sont fait greffer un smartphone au bout du bras, ou sous le poumon gauche voire sous la boîte crânienne afin de vivre à fond la communication avec le monde (ce qui présente l’avantage de ne voir les humains qu’au travers du réseau et plus dans la rue, dans le bus ou au guichet…) ;
  5. la déconnexion volontaire, le must après avoir épuisé toutes les sensations des réseaux, très tendance en ce moment…

À côté de la connectivité sociale (et parfois asociale diront certains…), il y a la connectivité technique qui se moque des bouderies des utilisateurs aussi bien que des usages excessifs car son rôle, à elle, est de rendre possible la circulation des données, par principe, sans préjuger de la qualité de ces données ou du profil des utilisateurs, ni de la temporalité.

Si Internet est bien le réseau des réseaux, la connectivité concerne aussi les innombrables systèmes d’information et les passerelles entre les encore plus innombrables systèmes de production, de diffusion ou de stockage des données, avec un aspect spatial (faire communiquer les applications entre elles aujourd’hui) et un aspect temporel (lire et exploiter les données produites hier ou avant-hier avec des technologies devenues obsolètes), les deux aspects étant résumés par le maître-mot : interopérabilité.

Et il y a fort à faire face à la croissance exponentielle des données non structurées (textes, images, vidéos), couplée à une fragmentation extrême des contenus, comme le souligne EntropySoft, spécialiste de la connectivité en entreprise.

Pour contrebalancer la construction exaltée d’une tour de Babel des formats numériques, les connecteurs ont pour objectif de fédérer les différents réceptacles d’information à l’aide de voies de communication ad hoc et de rendre la tuyauterie transparente pour les utilisateurs.

La connectivité, c’est espéranto des applications, le morse des systèmes métiers, la lingua franca des éditeurs de logiciels, en espérant qu’elle ne deviendra pas un globish informatique…

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Touité

Twitter est une mode, un formidable outil de communication et une invitation à l’exercice de style.

Rien de plus facile que de touiter : on ouvre un compte l’instant de le dire et l’on devient « touitauteur » en envoyant des touits (ne pas confondre avec les oiseaux) à ses affiliés, ou simple « péritouiteur » en s’abonnant aux touits de ceux que l’on a choisis de suivre, ou encore les deux.

Les phrases circulent et tourbillonnent, s’égaient et égaient d’un même clic, puis vont généralement s’échouer dans les e-profondeurs de la superficialité ou fécondent une idée, un lien, un rebond. L’objectif de Twitter généralement mis en avant est « d’augmenter le trafic », d’alerter en temps réel et, pourquoi pas, de communiquer.

Le plus intéressant dans l’histoire est la règle des 140 caractères maximum que doit contenir le touit car cette contrainte peut obliger à condenser son discours ; tout dépend de ce que l’on touite. Or on touite toutes sortes de choses.

« Ce matin, j’ai 39 de fièvre et une démangeaison dans la fesse droite » tient aisément dans le cadre imposé ; c’est une information factuelle, simple et brève, qui peut dans certains cas présenter un intérêt certain : Louis XIV s’adressant à ses courtisans, des médecins statisticiens prenant le pouls de leur réseau, etc.

Résumer une pièce de théâtre en 140 caractères est en revanche un véritable exercice de style. Hamlet nous fournit un bon exemple de touitérature.

En 2009 paraît Le petit guide de Twitter (The Little Book Of Twitter) de Tim Collins, résumé de la littérature classique à raison de 140 caractères le livre (voir l’article de Kate Jackson, journaliste au Sun). Hamlet y est ainsi tourné : « La mère d’un type danois épouse le frère du père assassiné. Il voit le fantôme de son père. Tout le monde meurt. Échec. » (Danish guy’s mum marries his murdered father’s brother. He sees his dad’s ghost. Everyone dies. Fail).

De ce point de vue, le touit est un art, et l’art, contrairement à l’outil, n’a pas d’âge. Ainsi, il y a quatre-vingts ans, l’écrivain italien Giovanni Papini (1881-1956) s’exerçait au touit sans le savoir. En 1931, dans les premières pages de Gog, il donne un époustouflant résumé des chefs d’œuvre de la littérature, et notamment, pour Hamlet : « Un lâche qui, pour venger son père assassiné, fait mourir une jeune fille qui l’aime et divers autres personnages ». Le chef-d’œuvre de Shakespeare, l’époque et la personnalité des commentateurs expliquent sans difficulté l’écart substantiel entre ces deux condensés d’Hamlet. Mais on en redemande !

Toutefois, contrairement à Tim Collins, Papini ne donne pas les titres originaux ni les auteurs de sa bibliothèque universelle, laissant au lecteur le soin de deviner… On y trouve : « Des hordes, dites héroïques, de gens qui s’étripent, dix ans de suite, sous les murs d’une bourgade, à cause d’une vieille femme séduite » (137 caractères) ou encore « Un fou sec et un fou gras qui s’en vont par le monde à la recherche de coups de bâton » (85 caractères seulement !), etc. Vous voyez ?


 

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Infobésité

Sommes nous réellement menacés d’infobésité ?

Infobésité est un mot-valise, forgé en 1995, pour traduire l’anglais information overload,expression remontant aux années 1970 ; on dit aussi sur-information ou surcharge d’information, expressions plus molles mais aussi plus exactes. En effet, « infobésité » suggère l’ingestion par le sujet d’une quantité excessive d’informations qu’il ne parvient pas à digérer et à éliminer, faisant alors de la rétention d’information (au sens médical du terme), au détriment de son agilité intellectuelle et de son confort documentaire. Or, l’idée initiale est que le sujet, dans cette société de l’information, de la consommation et autres sommations numériques, est environné, entouré, surplombé de trop de données pour pouvoir les ingérer correctement.

Il serait donc plus précis de distinguer et d’analyser séparément les deux concepts sous-jacents :

  1. l’inforrhée : il pleut des informations comme vache qui pisse, le ruissellement provoquant des torrents et des inondations ; l’inforrhée galope ; le dérèglement du climat informationnel provoque le tsunami numérique ;
  2. l’inforésistibilité : on subit la pluie de plein fouet et, soit on se laisse transpercer jusqu’à l’os, soit on se protège de l’humidité grandissante grâce à un auvent (naturel ou fabriqué), un parapluie (divers modèles en magasin), un vêtement de pluie voire un onguent approprié, sans parler des pompes, de l’écope, du sèche-cheveux, etc.

L’humain oscille toujours entre le désir d’avoir toujours plus (peur de manquer, de rater quelque chose) et la volonté de rester maître de ses mouvements et de ses pensées. La relation entre l’individu, l’information sollicitée ou non, et les outils qui permettent de la gérer, de l’ingérer ou de l’éliminer reste à peu près la même quelle que soit la masse d’informations ; c’est une question d’acclimatation et d’organisation. Et de volonté… Sur le plan collectif comme sur le plan individuel.

Les solutions sont multiples, depuis des principes l’hygiène minimale, tels que le stoppage des flux superflus et la vidange des trop pleins de demi-infos, jusqu’aux outils de tri et de classement automatique (mais résolvent-ils vraiment la question ?), en passant par la diététique informationnelle, le RMI ou Refus Méthodique d’Information de Pascal Frion, la suppression des messageries électroniques comme le proposait Thierry Breton, président d’Atos, il y a six mois (illusoire si c’est pour déplacer le problème vers un autre outil) voire des remèdes plus radicaux comme celui de taxer l’expéditeur des mails (ça, c’est intéressant)…

L’infobésité proprement dite est finalement un phénomène très relatif.

Tout est relatif, comme disait Einstein. Au fait, Frank ou Albert ? Blague de potache, sauf que dans le contexte, ici, on voit bien le risque : un Frankenstein d’informations qui vous enserre inexorablement dans ses griffes mortifères, qui vous étouffe par ses exhalaisons fétides, qui vous injecte son venin par tous les pores de la peau…

Mais on n’est pas obligé de se faire du cinéma. Désolée Frank, merci Albert !

 

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Édité

«  – Eh ! dites, Edith !
– Oui ?
– Avez-vous édité votre profil ?
– Euh…
– Have you mis à jour your CV ?
– Ah ! Yes ! Fallait le dire ! »

« Éditer » a ici le sens franglais et informatique de « modifier », a priori éloigné du sens classique du métier d’éditeur.

L’éditeur définit la ligne éditoriale (des orientations de contenu, de forme et de public), choisit des textes et des auteurs, travaille puis finalise les manuscrits, fabrique et commercialise ses produits que sont ses livres. L’éditeur « papier » est un médiateur puisque c’est lui qui donne accès aux contenus, mais c’est aussi souvent (enfin, parfois) un véritable créateur par les choix qu’il exprime.

Avec les outils aujourd’hui disponibles, l’internaute, utilisateur-auteur, modifie à loisir, sans l’intervention d’un tiers, ses propres contenus ou ceux qui sont proposés à la communauté sur les nombreux wikis, à commencer par Wikipédia.

On y gagne certes en interactivité, mais on risque d’y perdre en ligne éditoriale, les articles étant tiraillés entre les ajouts et modifications de divers contributeurs aux connaissances inégales, aux visions hétérogènes et aux styles différents. La portée du discours peut s’en trouver altérée.

L’offre publique en matière d’accès à la connaissance semble avoir pris deux voies parallèles : d’un côté les encyclopédies collaboratives qui font des synthèses mais ne proposent pas vraiment l’expression de thèses (théories), de l’autre les « Archives ouvertes » (anglicisme) où les auteurs font « l’auto-archivage » (quel mot affreux !) de leurs articles successifs (l’air du temps universitaire est à la quantité, il faut publier !).

Ne pourrait-on concilier les deux, ou du moins envisager une troisième voix ? Le chercheur, au lieu (ou en plus) d’égrener ses idées dans une suite d’articles ou d’accumuler les publications sans prendre le temps de la synthèse globale, pourrait mettre à jour, réécrire, rééditer son discours, au fur et à mesure de l’avancée de ses recherches dans un document unique (i.e. un document par thème de recherche), comme on entretient une plante qui donne chaque saison de nouvelles feuilles. L’auteur y gagnerait sans doute en appropriation de son propre savoir, et le lecteur y gagnerait en temps de découverte d’un auteur, en évitant de s’appesantir sur des éléments caducs.

Si le professeur Georges Dumézil (1898-1986), créateur de la thèse de la structure trifonctionnelle des sociétés indo-européennes et académicien, était encore parmi nous, il saisirait sans doute cette possibilité que nous offre la technologie : à Didier Eribon qui lui faisait remarquer que, finalement il réélaborait sans cesse des livres déjà publiés, Dumézil répondait : Ce sont les mêmes « lieux géométriques » que j’étudie. Simplement, ils font des petits. Si vous voulez, on commence par avoir une vue globale et confuse. Et en précisant tel ou tel point, on en voit d’autres, jusqu’alors obscurs, s’éclairer. Et de nouveaux problèmes surgissent. Je ne laisse pas derrière moi une collection de livres également accomplis ; mon travail a tâché d’être un progrès continu et dans nos recherches, même si elle porte sur une autre chose, chaque découverte colore différemment ce qui avait été établi précédemment, reconnaissant que l’idéal serait de pouvoir réécrire ses livres après chaque découverte.

Se poserait alors à poser la vraie question de l’archivage : comment garder la trace du cheminement du chercheur ? Faut-il conserver toutes les versions et modifications du texte de référence, à la façon d’un logiciel bureautique qui ne fait pas la différence entre la correction d’une faute de frappe et une correction de fond ? Faut-il demander au chercheur de définir ce qu’il veut garder et pourquoi ? Peut-on définir des règles pour le faire à sa place ? Question déjà soulevée par Bertrand Müller au sujet de la production des revues.

 

 

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Cordialité

En matière de politesse épistolaire, nous sommes passés en guère plus deux siècles de l’humilité à la cordialité, via la fraternité et la distinction.

Pendant longtemps, dans l’Occident chrétien, tout le monde était officiellement le serviteur de son interlocuteur, à commencer par le pape (servus servorum Dei). On terminait donc naturellement ses lettres par « Je suis… » ou « J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur », formule systématique et donc assez démocratique.

La Révolution française marque une rupture : « Salut et fraternité » écrivait Danton, volontaire et expéditif. La France a conservé la fraternité dans les frontons républicains mais pour ce qui est de s’adresser au préfet ou au ministre, la déférence a rapidement repris ses droits. Le profond respect et la considération distinguée se sont imposés, au moins dans la correspondance administrative (bien que l’humble serviteur ait perduré jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle), avec des nuances selon les circonstances comme le montrent les ouvrages du préfet Gandouin régulièrement réédités depuis les années 1960.

Un site Internet actuel qui offre 8000 modèles de lettres propose toujours des formules soigneusement codifiées selon le titre ou la fonction du destinataire : les « salutations distinguées » sont de mises pour un professeur d’université, un sous-préfet ou un docteur, mais les « cordiales salutations » suffisent pour un responsable de l’assurance maladie ou un professeur des écoles… (subtilités que l’Ancien Régime ignorait).

Depuis une quinzaine d’années, la messagerie électronique fait prendre un tournant radical à la correspondance. Comme on écrit aujourd’hui vingt mails pour un échange qui naguère se contentait de deux courriers papier (mis en forme par une secrétaire), le raccourcissement des formules était inévitable. « Cordialement », adverbe jusque-là peu usité dans les formules de politesse, s’est répandu assez vite, équivalent de l’anglais sincerely, avec de petites variantes : « Bien cordialement », « Très cordialement » voire « Cordialités », plus rare mais propre, étymologiquement, à vous stimuler le cœur pour toute la journée, à la manière d’un cordial roboratif. Et c’est vrai qu’on en reprendrait bien un petit verre !

Il est curieux d’observer comment l’outil façonne les mœurs et le rôle que jouent la langue et la culture dans l’affaire, le français réagissant assurément différemment de l’anglais, du russe ou du japonais…

 

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Temporalité

Le temps se raccourcit.

Les mémoires informatiques sont de plus en plus puissantes,  et celles des individus de plus en plus plates, étendues mais peu profondes. On observe un phénomène de vases communicants entre les volumes d’informations qui augmentent prodigieusement et le mode de sédimentation de ces informations dans la mémoire des individus ; plus on est abreuvé de données et plus on à de mal à les tamiser, à les capitaliser, à se repérer dans une mémoire collective.

L’information se déverse à une telle vitesse qu’elle ruisselle, s’étale, sans avoir le temps de se fixer durablement dans les esprits, comme une pluie d’orage sur une terre asséchée, n’affectant que la surface. En conséquence, la mémoire qu’on associait autrefois à l’image d’une racine s’apparente aujourd’hui à celle d’un nénuphar :

Ce phénomène induit une nouvelle perception du temps, qui transparaît dans une tournure linguistique de plus en plus répandue dans les médias, du fait des journalistes ou de ceux qu’ils interrogent, significative d’une nouvelle perception du temps : « On n’a jamais vu ça depuis deux ans ! » ou « Du jamais vu depuis dix ans ! », à propos de la météo, d’une victoire sportive ou d’un bouchon sur l’autoroute.

Naguère et jadis, on aurait dit : « On n’a jamais vu cela » tout court, ou « … de mémoire de Bourguignon », ou « … d’aussi loin qu’il me souvienne ». Ou alors, on aurait dit simplement : « On n’avait pas vu cela depuis dix ans ». La locution « ne… jamais » aurait donc tendance à prendre le sens de « ne… pas ». Pourquoi pas ? La langue évolue, c’est la preuve qu’elle est vivante. Mais justement, c’est là un indice d’évolution de la dimension temporelle de la mémoire. Il semble que le monde numérique, par sa surabondance, sa course à la nouveauté, à une pseudo-actualité, écrase la mémoire humaine, la déracine doucement, et la rend ainsi plus vulnérable car coupée de ses fondations.

Il serait utile de compenser ce glissement, induit par l’environnement technologique, par une démarche volontariste de ré-ancrage de la mémoire dans un passé mieux perçu, mieux discerné, mieux évalué. Cela passe par l’éducation à la critique et à l’archivage raisonné.

Voir la Journée FULBi du 21 janvier 2010
« Je me souviens…. de l’Internet. Traces et mémoires du numérique. »
http://www.fulbi.fr/?q=content/2010

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