Nativité

Un vingt-six décembre, le mot s’impose. Mais « nativité » est un mot aussi délicat à manipuler que le petit bébé qui vient de naître…

Malgré le suffixe qui suggère une qualité ou un trait de caractère, le mot nativité s’est imposé comme synonyme de naissance, avec un emploi quasiment restreint à l’histoire chrétienne où il désigne le plus souvent la naissance du Christ, parfois celle de la Vierge et plus rarement celle de saint Jean-Baptiste. De là, nativité désigne couramment une représentation artistique de ces événements du Nouveau Testament.

Voilà des bornes sémantiques bien délimitées, et même bien limitées.

À côté de l’événement religieux et de l’œuvre d’art qui lui est associée, nativité s’avère le meilleur terme pour décrire une qualité native des personnes ou des choses (en anglais nativeness). Ainsi, à l’ère numérique peut-on parler de la nativité numérique des documents, par opposition numérisation des feuilles papier.

La nativité numérique, abrégée parfois en numérité a encore du mal à s’imposer car le processus de transformation du fichier numérique en page imprimée puis de la page imprimée en fichier numérique a quelque chose de concret et ludique qui séduit. Tant pis pour la rationalité.

C’est pourquoi, plutôt que d’employer le mot confusant de « dématérialisation » qui englobe à la fois la numérisation et la production numérique, plutôt que de parler de « e-administration » (la hie-administration ?), ne serait-il pas plus pédagogique de parler de nativité numérique ? L’État pourrait d’ailleurs développer une politique publique de natalité numérique des traces de l’action administrative (la 2NT2A), avec des allocations substantielles aux familles documentaires numériques nombreuses, avec des allègements fiscaux, avec des crèches bien organisées, etc.

La nativité numérique des documents a un impact sur leur archivage car, c’est une règle millénaire, on archive toujours les documents sous la forme sous laquelle ils ont été produits, ou plus précisément validés (in English, record creation). Les documents engageants électroniques natifs (les DEENs) sont donc archivés électroniquement. C’est la base. Mais il y a aussi l’exception. Par exemple, la nativité papière (paperale ? papieriste ?) peut occasionner un baptême numérique

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Fragilité

Passer des frissons aux excès de fièvre, voilà de quoi fragiliser une personne, même costaude.

Et il en va des personnes morales comme des personnes physiques.

C’est ainsi que, dans la salle du conseil d’administration, on commença à entendre cette ritournelle célèbre mais quelque peu incongrue dans l’entreprise :

J’ai les dates qui se dilatent
Les données, modifiées
Le classement, désarmant
Les dossiers, c’est pas le pied
Côté loi, c’est pas droit
Côté fisc, que des risques
Côté CNIL, pas tranquille
Pour la veille, c’est pareil

Ah! Bon Dieu! que c’est embêtant
D’être toujours patraque,
Ah Bon Dieu! que c’est embêtant
Je ne suis pas bien portant.

Les standards, je suis en retard
Et les normes, pas conforme !
Les mots de passe, je m’en passe
Pas signé : assigné !
Et les mails qui s’emmêlent
Les contenus, biscornus
Les supports, c’est du sport
Les serveurs, c’est l’horreur
Et mon Cloud is no good
Les fichiers, ça me fait…

Ah! Bon Dieu! que c’est embêtant
J’ai bien peur que ça crâââque
Ah Bon Dieu! que c’est embêtant
Je ne suis pas cohérent !

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Fébrilité

On connaît la fièvre du samedi soir, festive, démonstrative, lascive…

On parle moins de la petite fièvre qui s’empare parfois de certains individus le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi ou le vendredi, aux heures de bureau (éventuellement au petit matin voire tard le soir), tel ce cadre qui vient d’apprendre qu’il est viré, ou ce patron à l’annonce de la venue d’un contrôleur fiscal (le genre de chose qui n’arrivent qu’aux autres).

Scène de la vie ordinaire

Dans moins de deux jours, le bureau de Monsieur Dupondt ne sera plus le bureau de Monsieur Dupondt. Il reste quelques heures à Monsieur Dupondt pour s’acquitter d’un exercice difficile : rendre son PC portable et son Blackberry à la DRH, vider son armoire pour ne rien laisser d’inutile à son successeur (qui est forcément un imbécile). Aïe ! C’est là que les choses se corsent : Monsieur Dupondt doit trier les mails et les notes qui concernent l’entreprise pour les laisser derrière lui (s’il ne le fait pas, il se met en tord vis-à-vis de sa future ex-entreprise). Mais il veut surtout récupérer ou détruire « ses » documents, ceux qui ne doivent pas tomber sous les yeux de n’importe qui. Tout est classé pêle-mêle, documents contractuels, contacts personnels et brouillons mélangés. Monsieur Dupondt sent la sueur lui monter au front… Cela lui rappelle une histoire d’omelette, qu’il avait lue sur un blog. Ah ! cela l’avait bien fait rire ce jour-là, mais aujourd’hui il rit jaune, Monsieur Dupondt (jaune poussin bien entendu…).

Changement de décor

C’est sûr, le contrôle fiscal est pour la semaine prochaine. Vite, dépêchez vous les gars. Non, non, on n’a rien à se reprocher, bien sûr que non, voyons. Mais, vous savez, avec l’administration, il faut être carré ; il faut être propre. Ça veut dire un peu de ménage, voilà, c’est tout ; on va vider les corbeilles pour ces Messieurs. Et tant qu’à les vider, autant profiter de l’occasion pour les remplir. Hein ? C’est vrai, quoi, on n’a pas besoin de toute cette paperasse, et de toute cette électronasse. Allez, on pilonne les dossiers qui traînent, on vide les boîtes mails. Clic. Reclic. Et rereclic ! Le tour est joué.

[Off the record :
Rassurons-nous, tous les mails supprimés sont bien conservés dans la sauvegarde de la direction informatique , mais peut-être que l’inspecteur fiscal n’y pensera pas…
Quant aux plans et aux feuilles de calculs du gros projet en cours, mal classés, qui sont malencontreusement du voyage pour la corbeille puis vers l’au-delà, on ne s’apercevra que trop tard de leur disparition…].

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Frilosité

Il y a les gens qui n’ont jamais froid, ni aux yeux ni ailleurs.

Il y a les gens qui craignent le froid et se couvrent en conséquence.

Et il y a les gens qui croient qu’ils risquent d’avoir froid et qui s’équipent de bonnets et cache-nez en plein été, pour se prémunir contre l’idée du froid. Au propre et au figuré. Ce qui donne l’expression :

Dans le monde de l’information, on distingue la frilosité archivale active et frilosité archivale passive.

La frilosité archivale active (FAA) désigne un comportement compulsif face aux documents. Je produis, je reçois, je manipule, je vois passer : je garde, je classe, j’archive. Sans discrimination. J’archive pour archiver, c’est ma seconde nature. Je me tricote jour après jour une épaisse couverture de mille et un documents qui me procure une chaleur mémorielle confortable grâce à laquelle je pourrai affronter le vent frais de l’oubli. J’emmagasine systématiquement pour être sûr d’avoir toujours tout ce dont j’ai besoin : un fichier à l’endroit, une feuille à l’envers, les validés et les inachevés, les annulés et les remplacés, les scannés et les imprimés, les zippés et les agrafés. Tout est bon qui se laisse archiver. La masse rassure…

On note que la FAA a pour conséquence l’infobésité, en général un enveloppement informationnel bien réparti mais néanmoins fâcheux.

La frilosité archivale passive (FAP) renvoie à l’immobilisme devant les masses documentaires périmées qui ne demandent qu’à disparaître. On la rencontre surtout chez certains supérieurs hiérarchiques. Elle ne se manifeste pas lors de la production des documents mais longtemps après, face aux masses documentaires insondables, sédimentées au cours des années, amenées là par des gens qu’on n’a pas connus et dont on n’a pas envie d’assumer l’héritage. N’est-il pas dangereux d’endosser la responsabilité de détruire des archives ? Et si on allait éliminer quelque chose d’important, quelque chose qui pourrait servir ? Par exemple, dans le service de Madame Lechef, il y a quinze mètres linéaires de notes de frais des collaborateurs des années 1980 qui moisissent dans le petit bureau du fond qui pourrait être réaménagé. Tout le monde dit qu’il faut vider le local et benner ces vieux trucs ; il suffit que Madame Lechef signe l’ordre de destruction. Mais Madame Lechef, elle n’était pas là en 1980 ; pourquoi signerait-elle ? Après tout, on ne sait pas ce qui se cache dans ces boîtes d’archives… Il y a peut-être un loup ? Garou, de surcroît? Cette simple pensée lui fait froid dans le dos, pauvre Madame Lechef !

La FAP provoque également l’infobésité, mais plutôt sous la forme d’excroissances collectives malsaines.

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Employabilité

C’est un mot moche mais il fait son chemin.

L’employabilité est définie comme la capacité d’un individu à trouver et conserver un emploi « dans des délais raisonnables tenant compte de la situation économique ». Ce qui suppose des qualités personnelles (mobilité, sociabilité, adaptabilité…) et que la formation des futurs employés corresponde aux emplois réels et potentiels offerts par le monde du travail.

Si vous étiez poinçonneur du métro, vous trouverez peut-être un nouvel emploi de figurant dans un film sur Gainsbourg (si vous habitez Les Lilas, ce sera un plus !). Si vous vous destinez à travailler dans les centraux téléphoniques parce que votre arrière-grand-tante était demoiselle du téléphone et qu’elle fourmillait d’histoires amusantes, vous avez intérêt à émigrer au Maroc ou en Inde car l’emploi dans ce secteur s’est déplacé, en espérant que vous ne redoutez pas le stress.

Les systèmes scolaire et universitaire sont en décalage avec le monde réel. C’est un peu normal car il y a un temps nécessaire de répercussion des évolutions. Mais quand ce décalage est « beaucoup normal », on se demande ce que font les pouvoirs publics, les responsables éducatifs et les médias.

Le décalage est à la fois plus accusé et moins visible dans les domaines où les technologies numériques révolutionnent les usages et redistribuent en profondeur les responsabilités. L’archivage est de ceux-là.

Lors d’une récente manifestation du CR2PA, un expert en sûreté illustrait les enjeux de l’archivage par ce témoignage : un constructeur automobile est mis en cause lors d’un accident de voiture survenu en Amérique pour défaut de conception d’un véhicule mis sur le marché près de vingt ans auparavant. Pas moyen de retrouver le compte rendu des tests dans les archives ; plus exactement, on trouve bien un PV de tests mais qui fait état de test négatifs… Les ingénieurs savent bien que la pièce incriminée a passé avec succès les tests de qualité ; seulement voilà, on ne peut pas le prouver. Ce n’est pas qu’on ait oublié d’archiver le PV ou qu’on l’ait détruit trop tôt. C’est tout bonnement qu’il n’a jamais existé ! Les premiers tests étaient négatifs, on en a fait un compte rendu et les ingénieurs ont travaillé et corrigé les dysfonctionnements ; les seconds tests ont été positifs mais, dans la joie de la réussite, personne n’a songé à consigner ce constat par écrit…

Cette anecdote est symptomatique des enjeux de l’archivage et des compétences requises aujourd’hui pour y répondre de façon satisfaisante et prospective, c’est-à-dire en prenant le problème à la racine et non au bout des branches. Hélas, force est de reconnaître que la formation dans ce domaine oscille entre l’outrageusement poussiéreux et l’exagérément technologique. Ici on se propose de vous former à faire consciencieusement le tri des pièces en double dans les dossiers d’archives du XIXe siècle des petites communes (wouahh ! quel métier d’avenir !). Là, vous apprendrez à tout numériser, à appliquer des sceaux électroniques à droite et à gauche, et à tout envoyer dans les nuages du côté de Saint-Cloud ou d’ailleurs.

Comment se fait-il qu’il n’y ait pas en France un seul master (ni même un seul projet de master) consacré à la gestion de l’archivage (records management) alors que des dizaines de milliers d’entreprises, d’établissements publics, d’administrations, sont confrontés aux risques de défaut d’archivage et subissent les bouleversements introduits par le numérique dans la gestion et la conservation des documents engageants ?

Le CNAM a eu la bonne idée de créer en 2008 un « certificat » pour « La maîtrise de l’archivage à l’ère numérique », le CS32 en jargon CNAM, valorisé à 180 heures et 15 crédits ECTS, avec 24 reçus à ce jour (5 en 2010 et 19 en 2011) mais il faudrait aller plus loin.

En attendant que cette lacune générale percute les neurones des grands décideurs, les cours du CS32 reprennent fin février 2012. Venez nombreux !

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Identité

Connaissez-vous Popo le Chien ?

Non ? Vraiment? Vous donnez votre langue au chat ?

Eh bien, ce n’est ni la mascotte d’un salon de toilettage, ni le porte-parole aux oreilles tombantes de programmes télévisés. Non, il s’agit tout bonnement d’un humain dont la fonction est « administrateur de Wikipédia » (version française).

On peut comprendre celui ou celle qui signe une lettre dénonciation « le corbeau » plutôt qu’avec son véritable nom. On peut comprendre l’adoption d’un pseudonyme pour échapper à la censure tel Voltaire, les noms de plumes comme Saint-John Perse, Marguerite Yourcenar, San Antonio, ou le coup littéraire d’Émile Ajar. Mais pourquoi masquer son identité derrière un surnom insignifiant quand on participe à un ouvrage qui se veut public et encyclopédique ? À moins que ce ne soit un indice d’incertitude (de ce que vaut une source non identifiée…).

Il y a un quart de siècle, les citoyens dénonçaient volontiers le fait que les signatures des courriers administratifs étaient illisibles et ne comportaient pas les nom et prénom du signataire, de sorte qu’on ne savait pas vraiment auprès de qui réclamer, le cas échéant ; ce qui avait conduit le Premier ministre, en l’espèce Michel Rocard, à signer une circulaire datée du 23 février 1989 et consacrée au renouveau du service public (tiens, tiens…). On lit au chapitre IV, intitulé « Une politique d’accueil et de service à l’égard des usagers » : « L’effort de personnalisation des relations entre les agents et les usagers doit être poursuivi sans relâche. Il faut veiller en particulier à ce que dans toute correspondance administrative figurent clairement le nom de l’agent chargé du dossier, l’adresse de son service et le numéro de téléphone permettant à l’usager de contacter la personne compétente pour obtenir des informations complémentaires. ». Et le ministre de se référer à sa circulaire du 25 mai 1988 relative à la méthode de travail du Gouvernement, où il insistait sur « le respect de la société civile et sur le respect de l’Administration ».

Une génération plus tard, on constate l’usage excessif, pour ne pas dire pervers, des signatures manuscrites numérisées, manipulées comme un vulgaire tampon enjoliveur. Autres temps, autres mœurs…

Tous ces désordres seraient charmants à observer s’ils ne trahissaient pas une certaine incapacité chronique de la société à formaliser les relations entre les personnes.

Pour revenir aux pseudos qui prolifèrent et s’épanouissent sur les réseaux comme des champignons à l’automne, on ne peut qu’être frappé du côté « abracuculapralinesque » de la majorité d’entre eux. C’est le choix des internautes ; c’est leur liberté. Soit.

Finalement, c’est peut-être l’indice d’un nouvel âge : il y a un millénaire, la plupart des gens ne portaient qu’un nom de baptême ; puis sont venus le patronyme et l’état civil ; on peut imaginer d’ici quelque temps l’abandon de ces derniers au profit du seul pseudo… Mais attention aux homonymes ! Combien de Coco13, d’ArthurRimbaud, ou de Fantômette ?

En attendant, les écrits des pseudonautes ressemblent trop souvent à du Pipi de Chat !

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Fiabilité

À qui se fier ? Voilà la question du siècle !

Aux étiquettes sur les boîtes de conserve ? Au journal gratuit dans le métro ? À la météo ? Au Journal officiel ? À sa concierge ? Au commercial en costume-cravate ? À Cassandre ? Au dernier qui a parlé ? À la vidéo plébiscitée sur Youtube ? Au Petit Larousse ? À la télévision publique ? À la télévision privée ? À twitter ? À Wikipédia ?…

La norme internationale ISO 15489 sur le « records management » place la fiabilité, juste après l’authenticité et avant l’intégrité et l’exploitabilité, dans la liste des quatre caractéristiques du document d’archives, avec la définition suivante : « Un document fiable est un document dont le contenu peut être considéré comme la représentation complète et exacte des opérations, des activités ou des faits qu’elles attestent, et sur lequel on peut s’appuyer lors d’opérations, d’activités ou de faits ultérieurs. »

Ce qu’on demande à un document, c’est de pouvoir se fier à l’information qu’il porte, de pouvoir s’appuyer sur son contenu, de pouvoir transformer les faits décrits en une connaissance solide, aussi solide que la première brique du mur que l’on veut construire. C’est pouvoir se dire qu’on peut avancer sans danger de se tromper de route, de se retrouver dans des sables mouvants ou de se faire mordre par un serpent.

La fiabilité ne se prouve pas comme l’authenticité. Elle s’apprécie. Les éléments intrinsèques au document sont le plus souvent insuffisants ; c’est la confrontation à l’environnement documentaire, à des indices extérieurs, qui permet cette appréciation. Le petit bonhomme vert vous signale que vous pouvez traverser la rue mais n’empêche pas un éventuel chauffard d’ignorer le feu rouge correspondant et de vous écraser en toute légalité.

Madame X a rédigé un testament par lequel elle lègue son tableau de Gauguin à son petit-fils. Le testament est manuscrit, daté, signé ; nul ne conteste son authenticité. Cependant, est-il fiable ? Peut-être que le tableau ne lui appartient pas, ou qu’il est faux. Peut-être que Madame X a rédigé depuis un autre testament qui annule le premier avec d’autres dispositions…

Maurice Jarre est décédé le 29 mars 2009. Le lendemain, les journalistes, parmi d’autres curieux, trouvent dans l’article de Wikipédia (en) consacré au musicien une citation bien opportune où l’artiste expose « La musique était toute ma vie, etc. ». Plusieurs journaux anglais s’empressent de citer la citation… qui s’avère être un canular lancé par un étudiant irlandais, Shane Fitzgerald, dans le dessein de tester les réactions des journaux face à une information gratuite car non sourcée. Et ça marche !

Cette anecdote relate une expérience originale (la supercherie de la « fausse nécrologie » à des fins expérimentales est datée) visant sincèrement (l’étudiant n’a pas chercher à tromper) à démontrer le caractère non fiable (la citation ne correspond pas à la réalité) d’un texte constitué d’une suite de phrases ou d’illustrations rédigées ou retranscrites par X personnes plus ou moins identifiables au travers de leur pseudo, exprimant une vision souvent partielle voire partiale, dans un ordre à peu près tracé dans l’historique de l’article, assemblage dont on ne peut valablement évaluer l’authenticité.

C’est bien la fiabilité qui est en cause dans cette histoire. La faille est d’une part dans l’absence de sources vérifiables incluses dans l’énoncé de la citation, d’autre part dans l’absence d’esprit critique de ceux qui sont censés informer la population mais qui ont recopié sans se poser de questions, aveuglés par l’appât du scoop.

À qui se fier ? À ce qui est authentique ? À ce qui est sincère ? À ce qui est original ? À votre instinct qui vous dit de ne pas prendre tout et n’importe quoi pour argent comptant peut-être…

Ce billet fait partie du quartet : authenticité sincérité originalité – fiabilité
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Originalité

« L’original est mort, vive la trace numérique » déclarait Isabelle Renard dès 2003. La formule illustre on ne peut mieux combien les technologies numériques perturbent la notion d’originalité tout en en maintenant l’essence.

L’originalité a souvent partie liée avec l’authenticité mais sa spécificité est différente. Alors que l’authenticité insiste sur la véracité, sur la possibilité de prouver que tel document ou tel objet tel qu’il se présente est réellement ce qu’il dit représenter, l’originalité s’intéresse à la naissance, au processus de création du document ou de l’objet. Le modèle du sac à main Speedy 30 (dessin, maquette, première pièce produite) est original ; chacun des multiples sacs produits par les ateliers Louis Vuitton selon ce modèle est authentique, par opposition aux contrefaçons.

Le document ou l’objet original s’oppose aux copies qui en ont été faites ou qui peuvent en être faites après sa création. Il y a là une notion d’unicité de l’original, par opposition à la multiplicité potentielle des copies, mais il y a surtout la notion d’antériorité de l’original sur la ou les copies, reproductions, réimpressions…

Dans le monde de l’écrit analogique, l’original est défini comme la première rédaction d’un document de la main de son auteur, par exemple un testament autographe, ou un courrier imprimé doté d’une signature manuscrite. Et il est relativement aisé de distinguer le brouillon manuscrit de la lettre dactylographiée, ou la lettre reçue par la Poste de sa photocopie, ou encore la deuxième ou troisième génération d’une bande vidéo en raison de la dégradation de l’image due à la copie analogique.

Le numérique supprime la composante manuscrite. Le numérique supprime la perte de qualité visuelle de la copie. Que reste-t-il pour différencier la copie de l’original, pour caractériser et prouver l’antériorité ? Réponse : la trace ! C’est-à-dire, l’enregistrement des événements dans le temps universel, l’horodatage de la naissance d’un document ou d’un objet produit par un auteur. C’est ce qu’on appelle parfois fort justement la notarisation électronique : un tiers (ici un outil informatique mais piloté par un humain) note systématiquement le temps et lieu de l’acte de validation d’un contenu par un auteur. L’originalité n’est plus visuelle mais immatérielle. Autres temps, autres mœurs.

Bien que la reconnaissance légale de l’écrit numérique ait plus de dix ans, l’antériorité du papier sur le numérique comme technique d’écriture entretient volontiers cette idée erronée que le papier est l’original et le numérique la copie… Les projets de numérisation des dossiers en entreprise (à distinguer de la gestion de la numérité) s’accompagnent souvent de la question : « Peut-on détruire les originaux papier après numérisation ? ». La question est ambiguë. Combien de ces documents papier que l’on veut numériser sont-ils déjà des copies d’originaux conservés ailleurs voire des impressions de fichiers numériques natifs ?

Reste fondamentalement le cas des doubles originaux ou originaux multiples.

Dans le monde du travail, un contrat « papier » est (normalement…) établi en autant d’exemplaires originaux qu’il y a de parties prenantes. Si le contrat est signé numériquement, on peut imaginer n’avoir qu’un seul fichier (copies de sauvegarde non comprises évidemment), chaque partie ayant un accès particulier à ce fichier unique partagé. On revient là encore à la tradition notariale : lorsqu’un contrat est passé par devant notaire, on a bien qu’un seul original (la minute), les parties se voyant délivrer une « copie authentique ».

Dans le domaine artistique, la question se pose différemment car les originaux multiples ne sont liés qu’à une personne, l’artiste, et ils sont réservés aux arts « indirects » c’est-à-dire qui doivent passer par un support intermédiaire, l’œuvre d’art étant un tirage à partir de ce support (la gravure qui passe par la plaque métallique, la photographie qui passe par le négatif, le bronze qui passe par le moule, etc.). La date du tirage peut être différente de la date du support créé par l’artiste. Il existe ainsi douze exemplaires originaux en bronze des Bourgeois de Calais d’Auguste Rodin dont le dernier a été réalisé en 1995, soixante-dix-huit ans après la mort de l’artiste… Ce nombre est fixé par la loi et peut aller jusqu’à trente (voir le Code des impôts, annexe 3, art. 98 A), en lien bien sûr avec la valeur marchande de l’objet.

Quid de tout cela dans l’environnement numérique ? On met beaucoup en avant le caractère dynamique de l’œuvre d’art numérique, sa permanente révision et appropriation par le « e-spectateur ».

Le support numérique ne supprime pas la possibilité de mesurer l’antériorité d’un objet sur un autre ni celle d’identifier l’auteur de cet objet, au contraire. L’horodatage d’un objet figé associé à un auteur est le même procédé technique pour l’œuvre d’art et pour le contrat.

La question est peut-être celle de savoir si les artistes du numérique veulent que leurs créations perdurent ou qu’elles se transforment en permanence, ou qu’elles traversent l’espace à la manière d’une étoile filante…

Ce billet fait partie du quartet : authenticité sincérité – originalité – fiabilité (la semaine prochaine)

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Sincérité

Il est des documents qui ne sont pas objectivement authentiques, bien que parfaitement datés et pleinement assumés par l’auteur prétendu. C’est ce qu’on appelle en diplomatique les « faux sincères ».

On attribue au roi Louis XI l’institution, ou du moins l’officialisation, du « secrétaire de la main », un homme de confiance (dans le « secret » du roi) qui non seulement rédige mais surtout signe les actes royaux à la place du roi, en imitant sa signature. Le procédé est commode et constitue une réponse efficace à diverses situations : l’auteur théorique est peu enclin aux tâches administratives ou les juge trop fastidieuses ; il n’est pas disponible et la délégation en bonne et due forme n’est pas admise ou pas acceptable eu égard au destinataire ; le signataire officiel n’est pas présent et l’envoi ne peut attendre, etc. Au plus haut sommet de l’État, l’usage pourrait paraître dangereux mais finalement le risque est limité dans la mesure où le signataire officiel reconnaît la signature qui en réalité n’est pas de lui. Et si le secrétaire de la main outrepasse la volonté de son mandataire, l’acte pourra être invalidé et son inauthenticité facilement établie.

Il était une fois (souvenir de stage estudiantin) un ministre de Valéry Giscard d’Estaing qui, à la tête d’un gros ministère, avait chaque soir une grosse pile de parapheurs à signer. Ayant trouvé l’homme ad hoc, il le nomma officieusement secrétaire de sa main, ce qui lui permettait de quitter son bureau de ministre plus tôt le soir, pour s’adonner à des activités plus ludiques… Jusqu’au jour où le secrétaire de la main tomba malade, obligeant le ministre à le remplacer. Ce sont des aléas prévisibles. Sauf qu’un fonctionnaire avisé du Conseil d’État remarqua la différence  de signature (une signature manuscrite évolue au cours des années) et rejeta le courrier comme faux… Ce ne fut pas une affaire d’État et le ministre, un peu piteux sans doute, arrangea rapidement les choses.

Quand, de temps à autre, les journalistes  accusent un ministre de ne pas se rappeler avoir signé un courrier de forme (distinction honorifique par exemple), peut-être celui-ci a-t-il de bonnes raisons de ne pas se le rappeler…

Pour les courriers qui ne comportent pas de décision mais qui sont simplement la transmission d’une information (par exemple les extraits de naissance délivrés par le service central d’État civil du ministère des Affaires étrangères à Nantes), l’évolution technique et technologique des dernières décennies a conduit à utiliser le tampon encreur reproduisant la signature manuscrite, surmonté d’un autre tampon officiel (les tampons, ça ne fait jamais de mal !), puis l’image de la signature manuscrite du signataire officiel. La tendance, semble-t-il, est de croire que la copie d’une signature d’un personnage important fait plus d’effet sur l’administré ou le client que l’original d’une signature « par délégation », pourtant plus honnête. Et le destinataire de s’extasier : « Vous vous rendez compte, c’est le directeur général lui-même qui m’a répondu ! ».

Avec la signature numérique, le procédé reste le même : il suffit de donner sa clé ou son code d’identification à qui on veut faire passer pour soi. Il n’y a même plus besoin de procuration en bonne et due forme ! En dépit du discours officiel d’égalité des supports devant la loi, force est de constater le décalage entre les pratiques de la signature papier et celle de la signature électronique. Exemple : vos parents sont âgés et vous les assistez dans la tenue de leur compte bancaire, cas de figure banal. Comment faire ?

  • Pour signer un chèque, il vous faudra une procuration établie en trois exemplaires, signée devant témoins dans les bureaux de la banque (s’arranger pour que le rendez-vous ait lieu avant que l’intéressé(e) ne se casse le col du fémur…), etc.
  • Imiter la signature fait prendre le risque d’un rejet du chèque (même si vous êtes ministre…).
  • Suggérez à vos parents de demander leurs codes Internet à la banque (même s’ils n’ont pas d’ordinateur, pas besoin de fournir d’adresse IP ou quelque justificatif que ce soit) et de vous les confier (la confiance est un préalable bien sûr). Avec ces petits numéros, vous pouvez en trois clics faire un virement, sans aucune autre formalité.

Vive le numérique !

Le faux-sincère est un sport plus pratiqué qu’on ne croit. Et vous, vous êtes débutant, confirmé ou simple spectateur ?

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Authenticité

L’authenticité est une caractéristique que partagent :

-       une montre Cartier de 1910,

-       le journal où Louis XVI a écrit « Rien » au soir de la prise de la Bastille,

-       un coupon de toile de Jouy.

Ces trois objets impressionnent le spectateur ou suscitent son admiration, non par ce qu’ils disent ou par ce à quoi ils servent, mais par ce qu’ils sont. La beauté plastique peut s’ajouter à l’authenticité mais ne se situe pas sur le même plan.

L’authenticité, pour les documents, est définie au niveau international (norme ISO15489) comme la propriété d’un document « qui peut prouver qu’il est ce qu’il prétend être, qu’il a été créé ou envoyé par la personne qui prétend l’avoir créé ou envoyé, et qu’il a été créé ou envoyé à la date prétendue ».

L’authenticité est une et indivisible, comme la vérité. L’authenticité s’oppose à la non-authenticité qui connaît, elle, divers degrés, depuis la forgerie complète (les faux carnets d’Hitler en 1983) jusqu’à l’absence ou la présence d’un indice, sur ou dans le document ou l’objet, qui suffit à introduire le doute sur sa provenance et sa crédibilité. C’est le cas de bon nombre d’objets qu’on trouve dans les brocantes et bon nombre de documents qu’on trouve dans les archives des entreprises.

Le droit français présente deux particularités en matière d’authenticité. D’une part, le concept d’authenticité des documents est restreint à l’acte authentique, c’est-à-dire l’acte passé devant un officier public (le notaire ou l’huissier) dont la fonction est de garantir l’identité du ou des auteurs, le lieu et la date d’établissement de l’acte. Pourtant, un testament peut répondre aux critères d’authenticité ci-dessus même s’il n’est pas passé par devant notaire ; la différence est que, en cas de contestation, l’authenticité sera peut-être plus difficile à établir…

D’autre part, l’article 1316 du code civil qui reconnaît la validité de l’écrit électronique au même titre que l’écrit papier insiste sur l’identification de la personne dont émane l’écrit mais sans doute pas assez sur la formalisation de la date de création du document. Ainsi que le souligne l’arrêt de la Cour de Cassation du 4 décembre 2008 au sujet du contentieux opposant la CPAM de la Marne à la société Continent, il ne suffit pas, pour qu’un document numérique soit recevable, d’établir l’identité de son auteur, il faut aussi qu’il ait été horodaté, avant d’être conservé dans des conditions propres à en maintenir l’intégrité.

L’authenticité est une qualité native. Elle ne s’acquiert pas. Peut-on imaginer un faux que l’on rendrait authentique au moyen d’une opération de chirurgie esthétique ? C’est un non sens. Le seul résultat possible est un faux, un très beau faux sans doute, mais un faux encore plus faux.

En revanche, l’authenticité peut se perdre si les éléments d’identification de l’auteur et de date se délitent au point que, au bout d’un certain laps de temps, la preuve de la provenance ne soit plus possible. C’est toute la question de la conservation et de l’intégrité, question traditionnelle pour les archives mais qui a pris une acuité toute particulière avec l’archivage électronique, du fait de la fragilité du support numérique.

Les outils d’archivage électronique mettent en avant des garanties d’intégrité des documents. C’est bien. Mais qu’est-ce que l’intégrité sans l’authenticité ? À quoi bon investir dans une solution technique sophistiquée si c’est pour y mettre des documents dont on n’a pas contrôlé en amont la qualité formelle ou qui ne sont que des copies ou des documents de travail sans pertinence pour l’archivage ?

Le coffre-fort électronique qui rend authentique un document qui ne l’est pas à l’origine est à ranger dans la même catégorie que la pierre philosophale ou le filtre d’amour…

C’est pourquoi, si les concepts avaient une devise, celle de l’authenticité serait : « J’y suis, j’y reste !», pour reprendre le titre de la célèbre pièce de Raymond Vincy et Jean Valmy qui a égayé des décennies de programmation théâtrale.

Ce billet fait partie du quartet : authenticité – sincérité originalité – fiabilité (le 14 novembre)

 

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Nudité

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la vraie-fausse nudité du document numérique sans jamais oser le demander…

Lors d’un stage organisé par les Archives nationales il y a près d’une décennie, une jeune femme, conservateur de musée en Belgique, faisait cette réflexion dépitée : avec les outils bureautiques, le document qui apparaît à l’écran a perdu tous les éléments visuels qui accompagnaient naguère le texte document papier : signature manuscrite avec ses courbes et ses hastes, tampons dateurs des différents services récepteurs, visas des supérieurs hiérarchiques agrémentés d’instructions plus ou moins sèches, annotations de gestion… Bref, avec le numérique on a affaire à un document nu, un document qui ne parle pas.

Que deviennent dans l’environnement numérique tous ces signes de validation, ces mentions marginales, ces éléments additionnels qui participent d’abord de la valeur de preuve attachée à un acte et, plus tard, de l’attrait visuel de l’archive historique telle qu’on la présente dans une exposition (on rejoint là le goût de l’archive d’Arlette Farge) ?

Deux questions se posent : le document numérique natif est-il vraiment nu ? A-t-il besoin d’être habillé ?

La nudité peut « revêtir » plusieurs significations. Elle est relative au contexte et à la personnalité de l’individu : passe-t-on ses vacances sur une plage naturiste ? Est-on chez soi ou dans un espace public ? Fait-il 35° C ou -10°C ? Que disent les convenances ici ?

Pareillement, les formes d’habillage du document vont, selon les choix et les circonstances, des ratures sur un brouillon de compte rendu à l’enregistrement de la minute notariale d’un acte, en passant par les commentaires sur un rapport en cours, les remarques sur un document achevé, les ajouts lors de transmission (y compris les mails qui, aujourd’hui, remplacent volontiers une apostille) et tout ce que les systèmes enregistrent chronologiquement dans la coulisse dès que l’utilisateur se connecte ou ouvre un fichier…

On doit donc se demander pour tout document numérique s’il s’agit d’un document de travail ou d’un document contractuel, s’il est émis ou reçu, s’il est destiné à être conservé longtemps ou non, etc., et choisir les apprêts et les accessoires correspondant à l’objectif et aux usages.

Les technologies numériques n’ont pas été inventées pour imiter les pratiques d’écriture du papier (voir le billet Numérité). Elles proposent leur propre mode et leurs propres modalités.

De ce point de vue, l’image numérique d’une signature manuscrite insérée dans un texte Word n’est qu’un pauvre cache-sexe car elle ne prouve pas grand-chose (il est si facile d’insérer une signature dans une image de contrat !).

En revanche, un document numérique engageant, associé à l’empreinte mathématique produite par la signature électronique qui le valide, au certificat du signataire et aux données d’horodatage de l’ensemble peut paraître nu à la consultation sur l’écran mais est en réalité richement vêtu.

On ne peut pas, avec la révolution numérique comme avec le reste, avoir le beurre et l’argent du beurre !

Avec le numérique, on perd certes en visibilité immédiate, mais on gagne en traçabilité avec le suivi des modifications des documents textes, le versionnage automatique, etc. L’un dans l’autre, il n’est pas sûr qu’on perde au change. Au contraire, les documents numériques auraient plutôt tendance à rajouter des épaisseurs inutiles voire indiscrètes et dangereuses… Quant aux apparences et à l’attrait visuel du document numérique historique, faisons un peu confiance aux inventeurs et aux éditeurs pour développer de nouveaux outils de consultation.

Pour résumer la comparaison vestimentaire, on pourrait dire qu’un document numérique probant est comparable à un mannequin nu sous un vison virtuel, invisible à l’œil nu (lui aussi…). Alors, chaussez vite vos e-lunettes pour voir tout ce que vous voulez voir !!!

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Traductibilité

La question de la traduction trouve son origine dans la destruction de la tour de Babel. Au cours de l’histoire, des langues meurent, des dialectes se créent ; le besoin de traduire est permanent. Mais peut-on vraiment tout traduire ?

À cette question, Rada Iveković, reprise par des chercheurs roumains, répond positivement : « Entre deux termes, deux langues, deux cultures, il y a toujours la possibilité d’une traduction relativement réussie, insuffisante, mais donnant à espérer mieux car entrouvrant la porte d’un sens. La traduction n’est qu‘une ouverture de sens, jamais une promesse d’exhaustivité. Il n’y a pas, cependant, identité entre les deux termes, langues, cultures, jusque dans la traduction réussie. Et c’est peut-être le prix de sa réussite: qu’elle ne soit pas parfaite, et que donc elle soit encore nécessaire ».

La traduction est aussi une posture. Que veut le traducteur ? Traduire pour traduire ou donner à comprendre le sens, transmettre la valeur d’un texte au lecteur ? On peut gloser sur le sujet : les belles infidèles des latinistes, la théorie des verres colorés et des verres transparents, etc.

Quant à la traduction spécifique des mots, plusieurs cas de figure se présentent :

-       le concept ou l’objet n’existe pas pour les locuteurs de la langue d’arrivée, exemples : wapiti, ou taïga ;

-       les autorités de la langue d’arrivée imposent ou tentent d’imposer un mot ou une expression en ligne avec la politique linguistique nationale ;

-       le mot existe en français mais est trop polysémique et le mot étranger est alors plus précis, exemple : disclaimer pour « avertissement en bas d’un mail » ;

-       plusieurs mots existent en français, correspondant à divers contextes ou à divers regards, ce qui est de nature à enrichir la traduction voire à questionner le texte d’origine, mais par snobisme ou complexe (infériorité ou supériorité ?), on en préfère importer le mot étranger ou inventer une expression de toute pièce…

La traduction de l’anglais record (d’origine latine) est un cas intéressant.

Un dessin valant mieux qu’un grand discours, laissons parler l’excellente illustration du très pédagogue Jon Garde, rédacteur de la norme européenne MoReq2010® – Exigences modulaires pour les systèmes d’archivage (figure 1e p 20).

On voit bien l’opposition entre la liste de courses et le ticket de caisse.

A gauche, un document personnel, sans auteur ni date. A droite, un document probant, issu d’une machine paramétrée selon un processus bien défini, comportant l’identification du magasin, la date, le descriptif des produits et le montant de l’achat.

Le ticket est la trace d’une transaction qui engage la responsabilité du magasin, enregistrée et archivée par l’entreprise (pour des motifs à la fois comptable, fiscal et d’anticipation du contentieux) et par ailleurs preuve de l’achat pour le client, commencement de preuve par écrit en cas de réclamation, rôle que la liste de courses ne peut pas jouer.

Exceptionnellement, l’expertise de l’écriture manuscrite, les empreintes digitales, la comparaison avec d’autres listes ou enveloppes du même suspect ou de la même victime, le cas échéant, permettront à un enquêteur d’alimenter son dossier ou à un juge de se faire une opinion.

Il existe plusieurs traductions en français de « record », correctes et explicites : document d’archives, document à conserver, document à archiver, document engageant, document probant… Mais il y a ceux qui aiment à dire qu’ils s’occupent de records (ça fait « sport » sans doute). D’autres encore ont jeté leur dévolu sur le saugrenu « document d’activité », expression récemment promue par l’AFNOR, bien qu’elle ignore manifestement le sens majeur du mot record, à savoir la valeur de traçabilité et l’action d’archivage liée à ce statut de trace. Il en ressort de la confusion qu’on ne peut que dénoncer.

C’est comme si le traducteur de We all live in a yellow submarine, au motif qu’il a le mal de mer dans les sous-marins, tournait la question en disant « Nous vivons tous dans un moyen de transport jaune ». Un Français non anglophone pensera naturellement à une voiture de La Poste et conclura que les Beatles sont des garçons bizarres !

D’aucuns diront que tout cela, c’est du baratin. Et ils n’auront pas vraiment tort : le plus important avec les normes (quand elles sont bonnes…), c’est de les traduire dans les faits ! À condition quand même de ne pas confondre La Poste avec la Marine nationale…

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Rétroactivité

La loi n’est pas rétroactive, d’accord. C’est écrit dans le Code civil. Encore faut-il bien distinguer ce sur quoi porte la loi, et ne pas confondre un fait, qui est daté, et l’état d’une chose, qui perdure et peut donc rester d’actualité.

Imaginons une loi de 2010 qui stipule que voler un œuf est passible d’emprisonnement (un œuf de Fabergé, pas un œuf de caille !) et que la détention d’œufs dont la provenance n’est pas clairement établie vous expose à une forte amende. Si vous avez volé un œuf en 2009 (à supposer qu’à l’époque ce n’était pas répréhensible), vous ne risquez rien car la loi n’est pas rétroactive mais si en 2011 vous êtes en possession d’œufs de provenance douteuse, quelle que soit la date à laquelle vous les ayez acquis, vous seriez sans doute bien inspiré de vous en débarrasser.

L’âge des archives n’est pas un fait mais un état qui évolue chaque jour ; les dispositions réglementaires relatives à la durée de conservation des documents (à distinguer du délai de prescription des faits) visent donc tous les documents qui existent à la date de ladite réglementation. Comment justifier de ne les appliquer qu’aux documents créés après la nouvelle réglementation ?

Les dossiers médicaux fournissent un bon exemple de ce cas de figure. Un règlement de 1968 fixait des durées de conservation variées selon les types de document, en résumé : conservation de 70 ans pour les dossiers médicaux relatifs à des maladies graves et de 20 ans pour les dossiers médicaux relatifs à des maladies bénignes. Mais, au XXIe siècle, qui ose affirmer que telle maladie est bénigne ou grave ? À la faveur des questions de responsabilité posées par l’hébergement chez des tiers de données médicales (merci au passage au numérique quand il dope la réglementation !), un décret de janvier 2006, modifiant le code de la santé publique, fixe de nouvelles durées de conservation pour les « données médicales hébergées » : les dossiers médicaux sont conservés pendant 20 ans à compter du dernier passage du patient dans l’établissement hospitalier, avec des aménagements à la hausse ou à la baisse pour les cas particuliers (mineur, décès…). En réalité le texte vise tous dossiers médicaux (papier et numériques), conformément à la définition légale des archives qui transcende le support. Il est précisé que ces nouvelles durées ne seront applicables qu’un an après la publication du décret, soit à partir de janvier 2007.

La question de la rétroactivité de ces dispositions a été posée à l’époque dans des forums par des responsables d’archives (des centaines de kilomètres linéaires de dossiers médicaux papier, des téraoctets de données et d’images médicales à la clé…) mais les réponses qui y ont été faites restent assez floues, suggérant que la question est mal formulée. L’instruction interministérielle d’application du décret, datée d’août 2007, est très claire, sauf sur ce point… Il y est dit que les dispositions sont applicables à compter du 5 janvier 2007 dans les mêmes conditions à tous les dossiers médicaux, « y compris ceux ouverts avant cette date ». Les dossiers médicaux fermés avant cette date (des millions) ont forcément été ouverts encore avant…, mais le flou de la formulation entretient un doute inutile. La revue de ce qui est accessible sur Internet à ce sujet laisse dubitatif sur la compréhension et l’application de ce décret cinq ans après sa parution.

Retour aux œufs. Si la loi dit le 1er octobre 2011 : « les œufs (de poule, d’autruche…) de plus de trois mois doivent être détruits car ils sont pourris, cela s’applique aux œufs pondus le 30 juin 2011 mais aussi à tous les œufs pondus avant cette date, et ce depuis…

Cela dit, si vous êtes Chinois, cuisinier ou gastronome, vous connaissez la saveur des œufs de mille ans et vous savez qu’il faut faire une exception !

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Numérité

La « numérité » désigne l’état, la qualité des documents nativement numériques, c’est-à-dire conçus et validés par des systèmes informatiques, par opposition à la qualité, l’état des documents numérisés, c’est-à-dire conçus bien souvent à l’aide de la technologie, mais validés, donc créés comme originaux, sous forme papier, avant d’être numérisés, soit dans la plupart des cas scannés. Le concept de numérité vise donc principalement les documents dits bureautiques (courriers, rapports, comptes rendus…) pour lesquels le passage du papier au tout numérique prend son temps, même après la reconnaissance juridique de l’écrit électronique en 2000.

Le mot, nous disent les Infostratèges, a été forgé par Marie-Anne Chabin, en 2000 comme l’indique une autre source d’Internet… Numérité est plus explicite que « numéricité », terme de construction plus régulière, mais ambigu à cause de sa signification mathématique ou proprement informatique.

Une constante dans l’histoire des techniques et des technologies est que leur plein usage passe par une période d’adaptation, le progrès étant généralement d’ordre culturel plus que d’apprentissage de la technique. La technologie numérique native n’échappe pas à la règle et l’observation des pratiques met en évidence une analogique curieuse entre l’appropriation du numérique natif dans les bureaux et l’introduction de la fourchette en Occident au début du XIVe siècle.

1. Un banquet à la cour du roi de France à la fin du XIVe siècle : le premier exemplaire de cet instrument métallique à dents destiné à piquer la nourriture pour éviter d’y mettre la main (température, aspect pratique) est arrivé en France en 1315 avec la reine Clémence de Hongrie mais son usage se diffuse très lentement et l’habitude de manger avec « la fourchette du père Adam » perdure ; la phase intermédiaire correspond à la scène où un convive, fort de posséder et de savoir se servir de sa fourchette, désireux d’épater l’assistance, tend l’instrument au-dessus du plat, harponne un morceau de viande, le rapatrie au-dessus de son assiette, fait une pause pour laisser à son entourage le temps d’apprécier son geste et, satisfait, oubliant la fourchette (chassez le naturel…), saisit le morceau de viande à pleines mains, pour le découper à pleines dents !

2. Des bureaux de travail et un secrétariat au début du XXIe siècle : le courrier papier entrant et sortant se raréfie au fur et à mesure de l’implantation des outils numériques : ordinateurs individuels équipés de logiciels bureautiques sophistiqués pour la production des documents, messagerie électronique par laquelle transite l’essentiel de l’information échangée, outils collaboratifs, Intranet, mais aussi, pour la gestion, outils de sauvegarde, outil de gestion électronique de document et système d’archivage. Cependant, les habitudes de manipulation du papier s’accrochent et s’immiscent dans la moindre faille. Les mails arrivent, sous forme électronique, mais on les imprime souvent (ce ne serait pas nécessaire mais on ne sait jamais…) ; le papier est là et s’impose au détriment du fichier numérique laissé à son triste sort. Ah ! tous ces dossiers papier qui nous encombrent et qu’il faut « archiver »… Mais, fi du papier ! Aujourd’hui, on est moderne, on archive électroniquement, c’est si simple : on prend les mails imprimés et…. on les scanne… avec autant de conscience que le seigneur pique la viande avec sa fourchette puis abandonne son bel outil au milieu de son geste.

La phase d’adaptation à la numérité est incontournable mais on pourrait la raccourcir, d’une part en sensibilisant davantage les collaborateurs à la notion de cycle de vie des documents numériques natifs, d’autre part en exigeant des outils plus efficaces pour l’archivage électronique (dans des fourchettes de prix attractives, bien sûr !).

A quelques jours du Salon Document Numérique au CNIT, c’est une bonne question, non ?

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Touité

Twitter est une mode, un formidable outil de communication et une invitation à l’exercice de style.

Rien de plus facile que de touiter : on ouvre un compte l’instant de le dire et l’on devient « touitauteur » en envoyant des touits (ne pas confondre avec les oiseaux) à ses affiliés, ou simple « péritouiteur » en s’abonnant aux touits de ceux que l’on a choisis de suivre, ou encore les deux.

Les phrases circulent et tourbillonnent, s’égaient et égaient d’un même clic, puis vont généralement s’échouer dans les e-profondeurs de la superficialité ou fécondent une idée, un lien, un rebond. L’objectif de Twitter généralement mis en avant est « d’augmenter le trafic », d’alerter en temps réel et, pourquoi pas, de communiquer.

Le plus intéressant dans l’histoire est la règle des 140 caractères maximum que doit contenir le touit car cette contrainte peut obliger à condenser son discours ; tout dépend de ce que l’on touite. Or on touite toutes sortes de choses.

« Ce matin, j’ai 39 de fièvre et une démangeaison dans la fesse droite » tient aisément dans le cadre imposé ; c’est une information factuelle, simple et brève, qui peut dans certains cas présenter un intérêt certain : Louis XIV s’adressant à ses courtisans, des médecins statisticiens prenant le pouls de leur réseau, etc.

Résumer une pièce de théâtre en 140 caractères est en revanche un véritable exercice de style. Hamlet nous fournit un bon exemple de touitérature.

En 2009 paraît Le petit guide de Twitter (The Little Book Of Twitter) de Tim Collins, résumé de la littérature classique à raison de 140 caractères le livre (voir l’article de Kate Jackson, journaliste au Sun). Hamlet y est ainsi tourné : « La mère d’un type danois épouse le frère du père assassiné. Il voit le fantôme de son père. Tout le monde meurt. Échec. » (Danish guy’s mum marries his murdered father’s brother. He sees his dad’s ghost. Everyone dies. Fail).

De ce point de vue, le touit est un art, et l’art, contrairement à l’outil, n’a pas d’âge. Ainsi, il y a quatre-vingts ans, l’écrivain italien Giovanni Papini (1881-1956) s’exerçait au touit sans le savoir. En 1931, dans les premières pages de Gog, il donne un époustouflant résumé des chefs d’œuvre de la littérature, et notamment, pour Hamlet : « Un lâche qui, pour venger son père assassiné, fait mourir une jeune fille qui l’aime et divers autres personnages ». Le chef-d’œuvre de Shakespeare, l’époque et la personnalité des commentateurs expliquent sans difficulté l’écart substantiel entre ces deux condensés d’Hamlet. Mais on en redemande !

Toutefois, contrairement à Tim Collins, Papini ne donne pas les titres originaux ni les auteurs de sa bibliothèque universelle, laissant au lecteur le soin de deviner… On y trouve : « Des hordes, dites héroïques, de gens qui s’étripent, dix ans de suite, sous les murs d’une bourgade, à cause d’une vieille femme séduite » (137 caractères) ou encore « Un fou sec et un fou gras qui s’en vont par le monde à la recherche de coups de bâton » (85 caractères seulement !), etc. Vous voyez ?


 

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Infobésité

Sommes nous réellement menacés d’infobésité ?

Infobésité est un mot-valise, forgé en 1995, pour traduire l’anglais information overload,expression remontant aux années 1970 ; on dit aussi sur-information ou surcharge d’information, expressions plus molles mais aussi plus exactes. En effet, « infobésité » suggère l’ingestion par le sujet d’une quantité excessive d’informations qu’il ne parvient pas à digérer et à éliminer, faisant alors de la rétention d’information (au sens médical du terme), au détriment de son agilité intellectuelle et de son confort documentaire. Or, l’idée initiale est que le sujet, dans cette société de l’information, de la consommation et autres sommations numériques, est environné, entouré, surplombé de trop de données pour pouvoir les ingérer correctement.

Il serait donc plus précis de distinguer et d’analyser séparément les deux concepts sous-jacents :

  1. l’inforrhée : il pleut des informations comme vache qui pisse, le ruissellement provoquant des torrents et des inondations ; l’inforrhée galope ; le dérèglement du climat informationnel provoque le tsunami numérique ;
  2. l’inforésistibilité : on subit la pluie de plein fouet et, soit on se laisse transpercer jusqu’à l’os, soit on se protège de l’humidité grandissante grâce à un auvent (naturel ou fabriqué), un parapluie (divers modèles en magasin), un vêtement de pluie voire un onguent approprié, sans parler des pompes, de l’écope, du sèche-cheveux, etc.

L’humain oscille toujours entre le désir d’avoir toujours plus (peur de manquer, de rater quelque chose) et la volonté de rester maître de ses mouvements et de ses pensées. La relation entre l’individu, l’information sollicitée ou non, et les outils qui permettent de la gérer, de l’ingérer ou de l’éliminer reste à peu près la même quelle que soit la masse d’informations ; c’est une question d’acclimatation et d’organisation. Et de volonté… Sur le plan collectif comme sur le plan individuel.

Les solutions sont multiples, depuis des principes l’hygiène minimale, tels que le stoppage des flux superflus et la vidange des trop pleins de demi-infos, jusqu’aux outils de tri et de classement automatique (mais résolvent-ils vraiment la question ?), en passant par la diététique informationnelle, le RMI ou Refus Méthodique d’Information de Pascal Frion, la suppression des messageries électroniques comme le proposait Thierry Breton, président d’Atos, il y a six mois (illusoire si c’est pour déplacer le problème vers un autre outil) voire des remèdes plus radicaux comme celui de taxer l’expéditeur des mails (ça, c’est intéressant)…

L’infobésité proprement dite est finalement un phénomène très relatif.

Tout est relatif, comme disait Einstein. Au fait, Frank ou Albert ? Blague de potache, sauf que dans le contexte, ici, on voit bien le risque : un Frankenstein d’informations qui vous enserre inexorablement dans ses griffes mortifères, qui vous étouffe par ses exhalaisons fétides, qui vous injecte son venin par tous les pores de la peau…

Mais on n’est pas obligé de se faire du cinéma. Désolée Frank, merci Albert !

 

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Édité

«  – Eh ! dites, Edith !
– Oui ?
– Avez-vous édité votre profil ?
– Euh…
– Have you mis à jour your CV ?
– Ah ! Yes ! Fallait le dire ! »

« Éditer » a ici le sens franglais et informatique de « modifier », a priori éloigné du sens classique du métier d’éditeur.

L’éditeur définit la ligne éditoriale (des orientations de contenu, de forme et de public), choisit des textes et des auteurs, travaille puis finalise les manuscrits, fabrique et commercialise ses produits que sont ses livres. L’éditeur « papier » est un médiateur puisque c’est lui qui donne accès aux contenus, mais c’est aussi souvent (enfin, parfois) un véritable créateur par les choix qu’il exprime.

Avec les outils aujourd’hui disponibles, l’internaute, utilisateur-auteur, modifie à loisir, sans l’intervention d’un tiers, ses propres contenus ou ceux qui sont proposés à la communauté sur les nombreux wikis, à commencer par Wikipédia.

On y gagne certes en interactivité, mais on risque d’y perdre en ligne éditoriale, les articles étant tiraillés entre les ajouts et modifications de divers contributeurs aux connaissances inégales, aux visions hétérogènes et aux styles différents. La portée du discours peut s’en trouver altérée.

L’offre publique en matière d’accès à la connaissance semble avoir pris deux voies parallèles : d’un côté les encyclopédies collaboratives qui font des synthèses mais ne proposent pas vraiment l’expression de thèses (théories), de l’autre les « Archives ouvertes » (anglicisme) où les auteurs font « l’auto-archivage » (quel mot affreux !) de leurs articles successifs (l’air du temps universitaire est à la quantité, il faut publier !).

Ne pourrait-on concilier les deux, ou du moins envisager une troisième voix ? Le chercheur, au lieu (ou en plus) d’égrener ses idées dans une suite d’articles ou d’accumuler les publications sans prendre le temps de la synthèse globale, pourrait mettre à jour, réécrire, rééditer son discours, au fur et à mesure de l’avancée de ses recherches dans un document unique (i.e. un document par thème de recherche), comme on entretient une plante qui donne chaque saison de nouvelles feuilles. L’auteur y gagnerait sans doute en appropriation de son propre savoir, et le lecteur y gagnerait en temps de découverte d’un auteur, en évitant de s’appesantir sur des éléments caducs.

Si le professeur Georges Dumézil (1898-1986), créateur de la thèse de la structure trifonctionnelle des sociétés indo-européennes et académicien, était encore parmi nous, il saisirait sans doute cette possibilité que nous offre la technologie : à Didier Eribon qui lui faisait remarquer que, finalement il réélaborait sans cesse des livres déjà publiés, Dumézil répondait : Ce sont les mêmes « lieux géométriques » que j’étudie. Simplement, ils font des petits. Si vous voulez, on commence par avoir une vue globale et confuse. Et en précisant tel ou tel point, on en voit d’autres, jusqu’alors obscurs, s’éclairer. Et de nouveaux problèmes surgissent. Je ne laisse pas derrière moi une collection de livres également accomplis ; mon travail a tâché d’être un progrès continu et dans nos recherches, même si elle porte sur une autre chose, chaque découverte colore différemment ce qui avait été établi précédemment, reconnaissant que l’idéal serait de pouvoir réécrire ses livres après chaque découverte.

Se poserait alors à poser la vraie question de l’archivage : comment garder la trace du cheminement du chercheur ? Faut-il conserver toutes les versions et modifications du texte de référence, à la façon d’un logiciel bureautique qui ne fait pas la différence entre la correction d’une faute de frappe et une correction de fond ? Faut-il demander au chercheur de définir ce qu’il veut garder et pourquoi ? Peut-on définir des règles pour le faire à sa place ? Question déjà soulevée par Bertrand Müller au sujet de la production des revues.

 

 

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Linéarité

La linéarité qualifie un processus qui se déroule de matière séquentielle, d’un point A à un point B : on parle de la linéarité de la lecture (que les liens hypertextes auraient mis à mal, mais ceci est une autre histoire), de la linéarité de la langue (celle que l’on parle) ou de la linéarité en physique et en mathématiques.

Plus concrètement, la linéarité renvoie à une unité de mesure de la longueur de ce qui est disposé en ligne, par opposition à la mesure de la surface, du volume ou du poids. On parlera donc, du moins là où le système métrique prévaut, de mètres linéaires, par opposition aux mètres carrés, aux mètres cubes et aux quintaux.

Le mètre linéaire sert à évaluer d’une part des objets souples que l’on déroule comme du tissu, du ruban ou du boudin ; d’autre part des objets conditionnés que l’on stocke sur des étagères : petits pois, livres, médicaments…

L’abréviation du mètre linéaire est « ml », à ne pas confondre avec le millilitre ; il est vrai que la concurrence règne férocement dans le monde des sigles mais le développement de l’abréviation va souvent de soi (en matière de boudin, le millilitre ne permettrait même pas de se faire une idée du goût !).

Pour des raisons logistiques évidentes, les archives papier se mesurent elles aussi en mètres et en kilomètres, correspondant à la longueur de rayonnages qu’il faut pour les stocker correctement avec des équivalences standard dans les autres unités de mesure (1 m3 vaut 10 ml, 1 kilomètre nécessite une surface de 170 m² ou 80 m² si le rayonnage est mobile, etc.).

Les boîtes d’archives, c’est bien. Mais, « une boîte d’archives… qu’y a-t-il à l’intérieur d’une boîte d’archives ? » aurait fredonné Charles Trenet. Ces archives, que sont-elles ? Que disent-elles ? Que tracent-elles ? Quelle est leur densité ? Quelle est leur représentativité ? Quelle valeur possèdent-elles ? Pour qui ?

Un passage du rapport « Quel avenir des Archives de France ? » présenté au Premier ministre en mars dernier par Maurice Quénet, Conseiller d’État en service extraordinaire, laisse à penser. Page 26, consacrée à la collecte des archives des cabinets ministériels par les Archives nationales, l’auteur fait remarquer qu’elle est très inégale et que nous n’avons « aucune exhaustivité de la mémoire des différents gouvernements » et précise « 20,8 mètres linéaires collectés pour le cabinet d’Alain Richard, 70 ml collectés pour celui de Michèle Alliot-Marie, les deux versements couvrant chacun une période de cinq ans ». Ce qui nous fait une moyenne annuelle de 18,16 mètres linéaires par ministre de la Défense. Mais quel est la mesure de référence ?

Cette inflation de 333 % entre deux cabinets a-t-elle du sens ? Faut-il tenir compte de coefficients de genre (un ministre femme susciterait plus de papier) ou de support (écriture serrée sur papier fin et impression modérée de mails pour Richard, rédaction et impression allègre avec abus de chemises et sous-chemises pour Alliot-Marie) ?

Le critère logistique, le mètre linéaire, est-il le seul possible pour apprécier la mémoire de la France ? Peut-on imaginer la scène suivante un de ces jours au comptoir des Archives nationales : « Bonjour Madame, je voudrais 18 mètres de Jack Lang, s’il vous plaît », ou encore : « Je m’intéresse beaucoup à Jean-Pierre Raffarin, vous en avez combien de mètres ? ».

Au fait, vous préférez le boudin aux pommes ou le boudin aux oignons ?

 

 

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Exploitabilité

Une fois qu’on a lu les données et compris l’information, la troisième étape consiste à exploiter l’information pour en tirer des connaissances, un savoir sur quoi se fondera une décision en « connaissance » de cause, ou une action à bon « escient ».

Le suffixe en –able ou –ible souligne la possibilité de faire quelque chose. Il s’applique un objet, une personne, une matière, un terrain qui présente les caractéristiques souhaitées face à une action qui la ou le vise : lisible, constructible, éligible, malléable, téléchargeable…

Mais l’exploitabilité n’est pas liée qu’à l’objet, elle dépend également de l’exploitant, de l’existence des instruments et des conditions nécessaires à l’exploitation. Être éligible veut dire que l’on possède les qualités requises pour pouvoir être élu ; mais qu’est-ce que l’éligibilité s’il n’y a pas d’élection ? Qu’est-ce que l’exploitabilité d’une forêt si l’exploitant n’a pas le permis d’exploiter ?

L’exploitabilité, pour l’information, est d’être localisée et décrite, ainsi que le précisent les normes, en supposant a) que les exploitants aient le droit ou l’autorisation de le faire et qu’ils disposent des « engins » propres à transformer la matière ; b) que les informations ne soient ni fausses ni périmées, faute de quoi l’exploitabilité, techniquement possible, serait vaine voire fallacieuse pour l’utilisateur.

On distinguera donc au sein de toute structure quatre grands ensembles d’informations : les informations exploitables et exploitées à juste titre, les informations peut-être intéressantes mais malheureusement inexploitables, les informations sans intérêt mais quand même décrites et localisées, et les informations inexploitables et sans intérêt, avec des flux subtils entre les zones, très intéressants à observer.

Ne serait-il pas raisonnable de supprimer les informations inexploitées et inexploitables ?

Sûrement, mais on le fait rarement, pour deux raisons :

  1. au plan financier, la destruction raisonnée est une forme d’exploitation des informations qui suppose qu’elles soient identifiées ; le serpent se mord la queue ; car si produire de l’information inutile coûte presqu’autant que d’en produire de la bonne, détruire les informations périmées au sein d’un ensemble non géré (non localisé, non décrit, non qualifié) revient à prendre le risque de jeter le bébé, caché derrière les bulles de savon, avec l’eau du bain ; or, qualifier l’information numérique a posteriori, autrement dit trier des amas de fichiers désorganisés, coûte en moyenne dix fois plus cher que de les stocker dix ans de plus ;
  2. au plan affectif, on se dit qu’on aura peut-être besoin de ces informations demain. Il y a de grandes chances que non et de toutes petites chances que oui. Alors, dans le doute, on les entasse dans des bric-à-brac numériques, comme d’autres entassent clous, bouts de ficelles, vaisselle cassée et colifichets en tous genres.
    Il y a au moins un avantage manifeste à l’affaire : on pourra bientôt organiser en fin de semaine des « vide-serveurs » : un « DSCN6449.jpg » à 20 centimes, une série de documents en Word 95 à 2,50 euros, etc.

Ce billet fait partie d’un triplet : lisibilité intelligibilité – exploitabilité

 

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Intelligibilité

Ce n’est pas parce que vous détenez des données que vous possédez des informations.

La donnée est brute, c’est un ensemble de signes que l’on peut rattacher à un système d’écriture mais qui n’est pas suffisant pour faire passer une information à un utilisateur. La donnée isolée ne parle pas. Ce n’est qu’un morceau d’énoncé, un bout de message qui doit être contextualisé, un indice qui doit être complété pour apprendre quelque chose au lecteur, de préférence la même chose que ce que l’auteur a voulu écrire ou enregistrer.

Les trois lettres OCA désigneront, selon le contexte métier et linguistique, un tubercule péruvien, l’Observatoire de la Côte d’Azur (dont le logo ci-dessus n’est pas forcément très lisible), une oie italienne (oca) ou une guêpe russe (oca en lettres cyrilliques aussi bien que latins- prononcez « assa »).

« 23 » sera, selon les cas, le poids en kilos d’un enfant lors de sa visite médicale, la note sur 40 d’un devoir très moyen, le numéro du département de la Creuse, la température en degrés Celsius dans le jardin (ou en degrés Fahrenheit, mais alors prenez une petite laine) ou encore, dans un document plus personnel, le nom codé de l’actuel archevêque de Paris…

Un groupe de mots organisés conformément aux règles de la syntaxe peut lui-même être inintelligible, ou du moins polysémique. La phrase « La souris bloque sur la bécane » évoque-t-elle une petite pépée qui refuse un tour en moto ? Ou l’accessoire informatique qui n’est pas reconnu par l’ordinateur ? Ou la bestiole de laboratoire qui panique dans sa roue métallique ? Évidemment, une image à la place de la phrase éviterait cette ambiguïté (sur la lisibilité et donc l’intelligibilité des photographies, voir le billet d’André Gunthert).

Donc, toute information écrite qui se respecte exige deux choses :

-       que les données qui la composent soient liées à des listes de valeurs prédéfinies ; et

-       que ces données soient agencées en référence à un contexte connu et accessible par l’utilisateur.

Le numérique perturbe les bonnes habitudes, notamment pour les données dites « structurées ». En effet, l’archivage des tables d’une base de données en même temps que les données elles-mêmes, comme élément contextuel, ne va pas toujours de soi, alors qu’il ne viendrait pas à l’esprit d’arracher les en-têtes de colonnes d’un registre pour l’archiver.

Ce billet fait partie d’un triplet : lisibilité – intelligibilité – exploitabilité (lundi prochain)

 

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