Articles par tag : mémoire

Obo

Si vous êtes plutôt versé dans la finance, cliquez sur cet obo-ci.

Si vous êtes branché et assoiffé, votre obo se trouve là.

Mais si (les trois options ne sont d’ailleurs pas exclusives les unes des autres) vous êtes enclin(e) à respecter la mémoire des défunts, a fortiori en cette période de Toussaint et de Fête des morts, votre obo sera plus ceci :

Les obos sont des tas de pierres qui jalonnent les routes chez les peuples de l’Altaï (de l’Asie centrale à la Mongolie extérieure), plus ou moins liés au chamanisme et surtout plus anciens que lui. Un obo (ici une photo que j’ai prise il y a une vingtaine d’années, en marge d’une mission aux Archives nationales de Mongolie, peu après le départ des soviets, à la fonte des neiges) rassemble les pierres jetées en sacrifice là où les esprits d’un lieu sont censés résider et veiller sur les défunts. La coutume veut que tout voyageur qui passe devant un obo s’y arrête, en fasse trois fois le tour dans le sens des aiguilles d’une montre et jette son propre caillou pour entretenir le monument et saluer la mémoire des anciens. On peut même lui envoyer une giclée d’aïrak ou de vodka (ou à défaut, d’obo), au moment où l’on en prend soi-même une gorgée pour se réchauffer (ou se désaltérer).

Cette image d’amoncellement pyramidal me rappelle quelque chose…

Ah oui !

La ressemblance est ténue mais le parallèle laisse à penser.

Les habitudes qui deviennent des coutumes sont respectables, si elles ont un sens… Quel est le sens de l’empilage systématique de feuilles de papier (autrement dit de documents dès lors qu’elles ne sont pas vierges) sinon une noyade inconsciente par négligence ? Dans la plupart des bureaux, on empile machinalement tout et n’importe quoi, on laisse s’empiler (le tas appelle le tas), sans respect du lieu, de la mémoire des personnes concernées, de la continuité des choses et, finalement, sans respect de soi-même.

Alors que l’on pourrait, sans que cela prenne plus de temps (le temps est précieux, bien sûr), juste en faisant un peu attention à ce qu’on fait, construire pierre à pierre (i.e. document à document, document engageant à document de savoir) un « monument » qui ait du sens, une construction qui porte la mémoire et la continuité de qu’on fait et de ce qu’on est, échafaudé au travers d’une série de gestes individuels d’observance et de contribution à la communauté.

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Recueil « Serendipité et autres curiosités »

Le billet « Temporalité », qui a inauguré ce blog le 28 juin 2012, évoque le raccourcissement de la mémoire dans la société numérique. Le billet « Traçabilité », la semaine dernière, souligne l’impact du numérique sur la production des documents et l’usage de l’information et, partant, sur le traitement documentaire et archivistique des traces, sur la conservation des données.

Entre les deux, je me suis efforcée de montrer, gentiment, combien les technologies numériques perturbent, malicieusement, la vie quotidienne des personnes, individus ou entreprises, pour le plus grand bien de ceux qui maîtrisent l’information, et au grand dam de ceux qui la subissent. D’un côté, de nouvelles possibilités de s’exprimer, de commercer, d’apprendre ; de l’autre, de nouvelles contraintes avec la pression du temps, l’infobésité, la cybercriminalité, etc.

Comme quoi, dans le rapport entre les progrès technologiques et les comportements humains, nihil novi sub sole, mais ça va mieux en le (re)disant car le temps passe si vite qu’on a tôt fait de l’oublier.

Voici donc le recueil de mes 59 billets en –ité, intitulé « Sérendipité et autres curiosités », que vous pouvez télécharger en cliquant ici.

Le recueil présente les billets dans l’ordre des dates de publication et constitue en quelque sorte les « Archives » du blog bien que je récuse cette acception purement chronologique du mot archives mais il faut bien sacrifier de temps en temps à la mode…

Bonne lecture de ces ité-rations, et surtout : consommez avec modé-ration !

Il reste beaucoup de mots en –ité qui se prêteraient à la critique mais il faut varier les plaisirs et les suffixes.

J’enlève donc l’ité et, la semaine prochaine, je remets le « o » !

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Univer-cité

Cette affaire Guttenberg a donné un coup de projecteur supplémentaire sur le phénomène du « copié-collé », pratique ancestrale à laquelle les technologies ont donné un formidable coup de pouce : il est aujourd’hui facile de repérer un texte sur Internet, extrêmement facile de reproduire un paragraphe au format Word, HTML, XML et même PDF, et relativement facile de détecter des phrases identiques dans deux fichiers numériques distincts. Ah ! On est loin de La Fontaine et de son Ésope d’inspirateur !
Il faut citer ses sources. Qui oserait aujourd’hui prétendre le contraire ?
Chaque auteur peut prétendre au respect de ses idées et se doit de respecter celles des autres, a fortiori dans l’enceinte de l’université où l’on est censé acquérir la maîtrise des idées et de l’expression. La citation des sources s’opère facilement au moyen de conventions typographiques et de mise en page plus ou moins universelles. La reproduction de l’œuvre d’autrui sans référence, laissant croire au lecteur que l’auteur prétendu est l’auteur réel et que l’œuvre proposée est originale et authentique, peut être qualifié de plagiat.Cette règle sacro-sainte est régulièrement bafouée par des ignorants, des indélicats voire des faussaires, ce qu’illustre très bien le blog http://archeologie-copier-coller.com/.

Mais il faut noter aussi que l’esprit de la règle est parfois perverti, quand la citation cesse d’être l’outil d’une démonstration pour devenir une fin en soi.
De nos jours, un exposé brillant sans citations est forcément suspect, alors qu’un mémoire farci de citations rassure, même si elles ne sont rien de plus que des phrases juxtaposées, étrangères à tout raisonnement sur le fond du sujet censément traité.
Le système universitaire fait plus que défendre la citation ; il l’encourage, de manière un tantinet vicieuse, puisqu’il en fait un indicateur de performance des universitaires, comme si les guillemets avaient le pouvoir de remplacer les idées, comme si l’objectif n’était plus d’éprouver les connaissances d’un étudiant et sa capacité à réfléchir mais d’évaluer son habileté à faire de belles et multiples citations…
Au bout du compte, personne, ou presque, ne s’insurge plus devant une citation creuse. Qui s’émeut encore quand, en entendant la Chevauchée des Walkyries, quelqu’un cite le film Apocalypse Now, au lieu de citer la source originale de la bande originale, à savoir l’opéra de Richard Wagner ?
Finalement, ne faudrait-il pas désormais se contraindre à citer Ésope quand on cite La Fontaine ?…
Le comble dans le genre est, pour le membre d’un jury, de trouver dans le mémoire à évaluer des citations non sourcées de ses propres écrits ! Expérience vécue, amusante au demeurant, suscitant diverses réactions : « Pas mal cette phrase, bon travail ! », puis : « Bizarre, j’ai l’impression d’avoir vu ça quelque part… Bah ! Ce n’est peut-être qu’une manifestation de l’intertextualité, preuve que l’étudiant s’est bien imprégné de ses lectures » et enfin : « Tout de même, voyons voir ce qu’en dit l’ami Google… Ah oui, c’est de moi, j’avais oublié… ».
Quoi qu’il en soit, il ne faut pas badiner avec les sources !
Ou plutôt :
Quoi qu’il en soit [Platon], il ne faut pas [Victor Hugo, passim] badiner [Alfred de Musset] avec les sources [Isabelle Aubret] !

Suite et fin lundi prochain

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Temporalité

Le temps se raccourcit.

Les mémoires informatiques sont de plus en plus puissantes,  et celles des individus de plus en plus plates, étendues mais peu profondes. On observe un phénomène de vases communicants entre les volumes d’informations qui augmentent prodigieusement et le mode de sédimentation de ces informations dans la mémoire des individus ; plus on est abreuvé de données et plus on à de mal à les tamiser, à les capitaliser, à se repérer dans une mémoire collective.

L’information se déverse à une telle vitesse qu’elle ruisselle, s’étale, sans avoir le temps de se fixer durablement dans les esprits, comme une pluie d’orage sur une terre asséchée, n’affectant que la surface. En conséquence, la mémoire qu’on associait autrefois à l’image d’une racine s’apparente aujourd’hui à celle d’un nénuphar :

Ce phénomène induit une nouvelle perception du temps, qui transparaît dans une tournure linguistique de plus en plus répandue dans les médias, du fait des journalistes ou de ceux qu’ils interrogent, significative d’une nouvelle perception du temps : « On n’a jamais vu ça depuis deux ans ! » ou « Du jamais vu depuis dix ans ! », à propos de la météo, d’une victoire sportive ou d’un bouchon sur l’autoroute.

Naguère et jadis, on aurait dit : « On n’a jamais vu cela » tout court, ou « … de mémoire de Bourguignon », ou « … d’aussi loin qu’il me souvienne ». Ou alors, on aurait dit simplement : « On n’avait pas vu cela depuis dix ans ». La locution « ne… jamais » aurait donc tendance à prendre le sens de « ne… pas ». Pourquoi pas ? La langue évolue, c’est la preuve qu’elle est vivante. Mais justement, c’est là un indice d’évolution de la dimension temporelle de la mémoire. Il semble que le monde numérique, par sa surabondance, sa course à la nouveauté, à une pseudo-actualité, écrase la mémoire humaine, la déracine doucement, et la rend ainsi plus vulnérable car coupée de ses fondations.

Il serait utile de compenser ce glissement, induit par l’environnement technologique, par une démarche volontariste de ré-ancrage de la mémoire dans un passé mieux perçu, mieux discerné, mieux évalué. Cela passe par l’éducation à la critique et à l’archivage raisonné.

Voir la Journée FULBi du 21 janvier 2010
« Je me souviens…. de l’Internet. Traces et mémoires du numérique. »
http://www.fulbi.fr/?q=content/2010

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