«  – Eh ! dites, Edith !
– Oui ?
– Avez-vous édité votre profil ?
– Euh…
– Have you mis à jour your CV ?
– Ah ! Yes ! Fallait le dire ! »

“Éditer” a ici le sens franglais et informatique de “modifier”, a priori éloigné du sens classique du métier d’éditeur.

L’éditeur définit la ligne éditoriale (des orientations de contenu, de forme et de public), choisit des textes et des auteurs, travaille puis finalise les manuscrits, fabrique et commercialise ses produits que sont ses livres. L’éditeur « papier » est un médiateur puisque c’est lui qui donne accès aux contenus, mais c’est aussi souvent (enfin, parfois) un véritable créateur par les choix qu’il exprime.

Avec les outils aujourd’hui disponibles, l’internaute, utilisateur-auteur, modifie à loisir, sans l’intervention d’un tiers, ses propres contenus ou ceux qui sont proposés à la communauté sur les nombreux wikis, à commencer par Wikipédia.

On y gagne certes en interactivité, mais on risque d’y perdre en ligne éditoriale, les articles étant tiraillés entre les ajouts et modifications de divers contributeurs aux connaissances inégales, aux visions hétérogènes et aux styles différents. La portée du discours peut s’en trouver altérée.

11-editeL’offre publique en matière d’accès à la connaissance semble avoir pris deux voies parallèles : d’un côté les encyclopédies collaboratives qui font des synthèses mais ne proposent pas vraiment l’expression de thèses (théories), de l’autre les « Archives ouvertes » (anglicisme) où les auteurs font « l’auto-archivage » (quel mot affreux !) de leurs articles successifs (l’air du temps universitaire est à la quantité, il faut publier !).

Ne pourrait-on concilier les deux, ou du moins envisager une troisième voix ? Le chercheur, au lieu (ou en plus) d’égrener ses idées dans une suite d’articles ou d’accumuler les publications sans prendre le temps de la synthèse globale, pourrait mettre à jour, réécrire, rééditer son discours, au fur et à mesure de l’avancée de ses recherches dans un document unique (i.e. un document par thème de recherche), comme on entretient une plante qui donne chaque saison de nouvelles feuilles. L’auteur y gagnerait sans doute en appropriation de son propre savoir, et le lecteur y gagnerait en temps de découverte d’un auteur, en évitant de s’appesantir sur des éléments caducs.

Si le professeur Georges Dumézil (1898-1986), créateur de la thèse de la structure trifonctionnelle des sociétés indo-européennes et académicien, était encore parmi nous, il saisirait sans doute cette possibilité que nous offre la technologie : à Didier Eribon qui lui faisait remarquer que, finalement il réélaborait sans cesse des livres déjà publiés, Dumézil répondait : Ce sont les mêmes « lieux géométriques » que j’étudie. Simplement, ils font des petits. Si vous voulez, on commence par avoir une vue globale et confuse. Et en précisant tel ou tel point, on en voit d’autres, jusqu’alors obscurs, s’éclairer. Et de nouveaux problèmes surgissent. Je ne laisse pas derrière moi une collection de livres également accomplis ; mon travail a tâché d’être un progrès continu et dans nos recherches, même si elle porte sur une autre chose, chaque découverte colore différemment ce qui avait été établi précédemment, reconnaissant que l’idéal serait de pouvoir réécrire ses livres après chaque découverte.

Se poserait alors à poser la vraie question de l’archivage : comment garder la trace du cheminement du chercheur ? Faut-il conserver toutes les versions et modifications du texte de référence, à la façon d’un logiciel bureautique qui ne fait pas la différence entre la correction d’une faute de frappe et une correction de fond ? Faut-il demander au chercheur de définir ce qu’il veut garder et pourquoi ? Peut-on définir des règles pour le faire à sa place ? Question déjà soulevée par Bertrand Müller au sujet de la production des revues.