Archiver, après ? Marie-Anne Chabin, Djakarta, 2007

Chapitre premier - Un geste naturel

« La question de l’archive n’est pas une question du passé. [...] C’est une question d’avenir, la question de l’avenir même, la question d’une réponse, d’une promesse, d’une responsabilité pour demain. »

Jacques Derrida

Je pense, donc j’archive[1]. Archiver est le fait d’un être pensant. Archiver est propre à la nature humaine. Les animaux n’archivent pas ; ils thésaurisent, ils cachent, ils laissent des traces que d’autres animaux utiliseront, mais ils n’archivent pas. Comme l’a écrit Annette Wieworka, « le seul matériau qui définisse l’archive, c’est l’homme »[2].

Dans Le roi des aulnes, Michel Tournier fait inventer à son personnage un petit conte quasi-philosophique : un homme qui a eu affaire à la police ne supporte pas l’idée d’être fiché ; il décide donc d’incendier les locaux du Quai des Orfèvres puis s’emploie à détruire méthodiquement toutes les archives des administrations, convaincu que « les papiers sont un mal absolu dont il convient de délivrer l’humanité ». Jusqu’à ce qu’il constate que « dans les quartiers où il a accompli son œuvre, les gens marchent courbés vers le sol, de leurs bouches s’échappent des sons inarticulés, bref ils sont en train de se métamorphoser en bêtes. Il finit par comprendre qu’en voulant libérer l’humanité, il la ravale à un niveau bestial, parce que l’âme humaine est en papier. »[3]

Archiver est un acte délibéré, celui de mettre une information à part, dans un endroit propice à ce que cette information s’y trouve encore demain, et qu’on l’y retrouve. Cela suppose que ladite information présente un intérêt pour demain, qu’elle sera utile demain, ou de nouveau utile. Sans ce geste d’archiver, l’information risquerait de disparaître, de se disperser, d’être inutilisable ou mal utilisée.

Ne pas archiver, c’est laisser au hasard le devenir des informations que l’on a créées : elles seront perdues, ou peut-être sauvées par d’autres ; elles seront ignorées, ou mises en valeur ou encore déformées, à l’insu de leur propriétaire.

Ne pas archiver peut également être un acte délibéré, issu de la volonté que ces informations ne survivent pas, ne soient pas retrouvées et ne puissent pas être réutilisées ; il se traduit alors par la destruction et l’oubli.

Ce lieu délimité où les documents sélectionnés pourront passer les années en toute sérénité s’appelle « les archives », et parfois « l’archive » sans « s », au sens de l’anglais archive qui désigne toute une collection voire un centre d’archives, ou sous l’influence du singulier collectif des philosophes. Est-ce le local qui a donné son appellation à son contenu où sont-ce les archives entreposées là qui ont prêté leur nom à l’endroit ? La définition des archives est-elle d’abord physique (tous les documents qui se trouvent effectivement dans le local) ou est-elle essentiellement logique (les documents destinés et affectés à ce local) ? Dans la Grèce antique, l’archeion était la résidence des magistrats où ils décidaient de déposer tel et tel document public jugé important. Aujourd’hui, l’emploi courant et même professionnel du mot archives est un peu équivoque et passablement galvaudé, à en juger par l’habitude très fréquente de considérer comme archives tout ce qui se trouve, de fait, derrière la porte portant l’écriteau « Archives », généralement à la cave, sinon au bout du couloir, éventuellement au grenier. Quand on ouvre la porte, on est quelquefois édifié. On ne l’est pas moins quand on « visite » certains serveurs « Archives » de directions informatiques…

Cette décision de mettre aux archives, ou de « mettre en archive » comme le dit volontiers Paul Ricœur, obéit à diverses motivations, selon l’autorité de celui qui archive, sa personnalité, l’époque à laquelle il vit, le théâtre des opérations. Selon les circonstances, la mise en archive est la réponse naturelle à un besoin identifié, le moyen raisonné de résoudre un problème de mémoire, la solution apportée aux incertitudes du temps qui passe.

Tous les êtres humains n’archivent pas car tout individu n’a pas quelque chose à archiver ni la volonté de le faire ni un lieu pour le faire. Mais tous ceux qui effectuent sciemment ce geste satisfont à un besoin tantôt provoqué par l’environnement extérieur tantôt suscité par des aspirations intérieures.

Il serait parfaitement ridicule de vouloir ajouter l’archivage à la liste des cinq besoins fondamentaux de l’homme pour l’accomplissement de son épanouissement, tels que les a formulés et décrits Abraham Maslow. En revanche, il est intéressant de voir comment la pyramide de Maslow peut être transposée aux mobiles de la mise en archive.

Selon Maslow, chaque individu vise d’abord à satisfaire des besoins vitaux de subsistance, après quoi il va songer à sa sécurité ; vient ensuite le besoin d’appartenance à un groupe, puis le besoin d’estime au sein du groupe ; l’auto-accomplissement de l’individu, notamment via la culture, se situe au sommet de la pyramide.

Selon ce même schéma, on peut observer qu’une personne qui archive agit d’abord pour faciliter son travail et pour poursuivre son activité. Archiver répond aussi à un besoin de sécurité et de défense face à une mise en cause extérieure. Après ces motivations utilitaires, la mise en archive vise à constituer une mémoire collective, à s’enraciner dans l’histoire. Parfois, le désir de témoigner pour les générations à venir, faute de traces tangibles, va conduire à la création du document pour l’archive. Enfin archiver apparaît aussi comme un moyen de valoriser son existence et de promouvoir une action.

Toutes les mises en archive, que ce soit au niveau individuel ou collectif, relèvent finalement d’une de ces attitudes, parfois de plusieurs.

 

Archiver pour agir

Depuis l’invention de l’écriture et plus encore avec les techniques de capture de l’image, du son ou des données scientifiques, les hommes ont pris l’habitude de confier à un support plus ou moins pérenne des traces de leur activité.

Ce sont, par exemple, les plans et descriptifs du parking du centre commercial des Six-Arpents, approuvés par la société mixte d’aménagement et réalisés par l’entreprise C-Bat, au-dessous des boutiques ; ou bien, la liste des 5000 dons reçus cette année par l’association caritative Les enfants du Vent ; ou la radio des poumons de Madame Poldar que le docteur Klein a fait pratiquer à l’hôpital pour essayer de comprendre pourquoi elle tousse en permanence ; ou encore les multiples calculs et notes d’expérimentations que Maria a effectués depuis deux ans en cherchant à améliorer la composition d’un enduit trop liquide et trop corrosif commercialisé par son entreprise.

Quelques années plus tard, le lotissement des Six-Arpents s’est bien développé : la société d’aménagement décide de surélever le centre commercial de deux niveaux : un pour une médiathèque, un autre pour des logements sociaux ; mais les piliers du parking supporteront-ils ce poids ? Au fait, quelle est exactement leur structure ? L’entreprise C-Bat a disparu, ce n’est pas elle qui va nous renseigner. Ne faut-il pas casser un ou deux piliers pour voir ce qu’ils ont dans le ventre ? Pas la peine, dit Jeannot, le technicien qui a suivi la construction, le dossier est aux archives.

Les dons s’essoufflent aux Enfants du Vent ; quatre années continues d’érosion ; la direction veut envoyer un courrier personnalisé à tous ceux qui les ont oubliés, mais qui a la liste des donateurs des années passées ? Pas de problème, dit Ana, la secrétaire, j’ai archivé toutes les listes.

Mme Poldar, apparemment guérie, n’était pas revenue à l’hôpital depuis sept ans mais ses toux infernales ont repris ; le docteur Klein retrouve son ancienne patiente ; nouvelle radio ; la secrétaire médicale est allée chercher le dossier de Mme Poldar, la comparaison des deux radios, à sept ans de distance, est bien utile au diagnostic.

Maria a abandonné ses recherches car son patron lui a fixé d’autres objectifs plus urgents. Dix ans plus tard, l’enduit qu’elle a étudié mais qui n’a toujours pas évolué, crée de sérieux problèmes chez plusieurs clients et les recherches sont de nouveau d’actualité ; Maria a quitté l’entreprise et Mark est chargé de reprendre son travail. Mais où sont les notes de Maria et les cahiers de laboratoires ? Aux archives bien sûr !

Ces historiettes démontrent une chose : c’est que l’action n’exige pas d’archiver mais la poursuite de l’action s’appuie souvent sur les archives.

Mettre la trace de l’activité en archive, c’est organiser la possible réutilisation des informations sur ce qui vient de se passer pour servir d’explication ou de justification à ce qui arrivera demain ou après-demain.

Archiver, c’est d’abord se prémunir aujourd’hui pour éviter de se trouver démuni plus tard d’un savoir utile qu’on ne saurait où trouver ou dont l’exactitude ne serait pas attestée.

Action rime bien souvent avec savoir, et savoir antérieur rime avec archives. Mettre en archive, c’est faire sortir physiquement et mentalement du quotidien sans détruire le cordon ombilical entre la trace de ce qui s’est passé et les évolutions de l’action. L’information ainsi archivée a un double rôle : elle apporte de la connaissance à celui qui la réutilise et elle inspire confiance car elle repose dans un lieu sûr. Mettre en archive, c’est se doter en même temps d’une arrière-boutique et d’un coffre-fort.

Les valeurs de mémoire, de gestion et de preuve sont indissociables de l’archive et pratiquement indissociables entre elles. Si l’action est bien tracée, le document porte une date ; s’il y a une date, c’est déjà un début de preuve.

L’anticipation de l’action est également une raison d’archiver. Il s’agit de mettre en archive, non pas les traces d’une action réalisée en vue de gérer ses conséquences éventuelles, mais de la documentation au sujet d’une action que l’on sera peut-être amené à conduire. On archive alors en vue d’une utilisation et non d’une réutilisation. Quand Joseph Fouché, ministre de la Police de Napoléon, fait des fiches sur la plupart des personnages de la cour impériale, il n’en a pas nécessairement l’utilité au moment où il les crée, ces fiches sont personnelles, elles ne résultent ni d’un contrat, ni d’une plainte ou d’une autre démarche productrice d’un document au vu et su de l’intéressé, ni même de la réglementation policière. Si Fouché créé ces fiches et les archive dans un coffre, c’est de manière préventive, en vue d’une possible action.

On retrouve cette idée de collecter de la documentation sur les autres et de l’archiver en vue d’une action ultérieure dans la réflexion d’un internaute, Dany, sur le forum LinuxFr en mai 2005. Agacé de constater que chaque fois qu’une association de consommateurs ouvre un dossier, le ministre concerné organise une conférence de presse de circonstances mais en général sans lendemain, Dany s’écrie : « A quand le site qui archiverait ce type de déclarations pour les confronter à la réalité douze ou vingt-quatre mois plus tard ? » Ces conférences de presse sont certes archivées au ministère mais, en dépit de la législation française qui autorise le citoyen à consulter les discours des ministres, l’accès à l’information qu’on a soi-même archivée peut être jugé plus sûre ou du moins plus rapide.

Archiver pour agir est une attitude que l’on trouve peu ou prou chez tous les acteurs de la vie économique et sociale. On archive pour soi, en tant qu’individu ou personne morale, et non pour les autres.

Archiver pour se défendre

Individus, entreprises ou institutions archivent pour agir, mais aussi pour réagir à une menace venue de l’extérieur, pour assurer leur défense face à un événement non désiré, provoqué par une autorité de contrôle, une partie adverse ou une catastrophe.

La perspective d’un contrôle fiscal incite sans nul doute à l’archivage, ce qui n’est pas simple car l’enquête se disperse volontiers au gré des ramifications de la documentation : une écriture comptable pointe sur une facture d’achat de dix véhicules qui renvoie à une commande correspondante laquelle s’appuie sur un devis qui fait référence à un catalogue de prix et à un autre catalogue de prix (moins cher), ce que l’on peut interpréter comme une absence de mise en concurrence, dont il est question dans un compte rendu de réunion qui a été approuvé par un courriel du directeur, etc.

Face à une administration tatillonne, friande de lever un lièvre, de dépister un appel d’offres de complaisance, des avantages salariaux non déclarés ou une négligence dans la rédaction d’un contrat, quel est le bon degré d’archivage ? C’est ainsi qu’une entreprise en vient à se demander si elle ne doit pas archiver les factures détaillées des téléphones portables de ses équipes technico-commerciales dont le travail est de sillonner la région : cela représente chaque année une pile d’un mètre de haut, sans grand intérêt vu que la facture a été validée et payée. Mais si jamais l’Urssaf exigeait de les voir ? Ne vaudrait-il pas mieux archiver aussi ces millions de petits numéros ?

La mode contentieuse, aiguillonnée par les enjeux financiers, fait aujourd’hui flèche de tout bois, jusqu’au petit bois tombé du fagot…

A côté des contentieux classiques d’ordre commercial ou relatifs à la propriété se développent des affaires liées à l’environnement et surtout à la santé des personnels, plus dramatiques et aussi plus déroutantes car on ne sait pas aujourd’hui ce qui prouvera quoi dans le futur. Que faut-il archiver pour répondre demain à d’éventuelles mises en cause ou pour réclamer réparation des dommages subis ? On constatera que les clauses des contrats sont lacunaires ou équivoques. Les consignes de travail étaient-elles conformes à la réglementation et aux normes de l’époque ? Comment se sont passées les visites médicales ? Le salarié portait-il toujours son équipement de protection ? Quel salarié était sur quel site à risque à quelle date ?

Gilbert répare des chaufferies dans toute la ville ; c’est un ouvrier méthodique qui conserve soigneusement son exemplaire des feuilles de pointage hebdomadaires utilisées pour le calcul des indemnités ;il sait que son entreprise les détruit au bout de cinq ans, ça ne sert plus à rien vu qu’il a été payé, sauf que Gilbert, lui, trouve que c’est bien de les garder ; il est fier de montrer à son petit-fils la liste de toutes les chaufferies sur lesquelles il a travaillé depuis 25 ans ; ça n’était pas facile, il a respiré pas mal de saletés avec ce boulot, ce n’est pas étonnant qu’il tousse si souvent, il devrait peut-être en parler au docteur.

Dans une autre ville, Madame Veuve Pietri attaque l’entreprise de son défunt mari au motif que celui-ci aurait contracté le cancer qui l’a emporté, dû à l’amiante, sur le chantier 103 de l’usine A, huit ans plus tôt mais elle n’a pas la preuve de ce qu’elle avance, elle a perdu son mari, c’est tout ; vérification faite dans les listes de chantiers de l’usine A, archivés par l’entreprise, M. Pietri n’a jamais travaillé sur le chantier 103 mais sur d’autres chantiers…

A côté des actes établis explicitement « pour valoir ce que de droit » et dont on peut dresser la liste en quelques pages, les informations susceptibles de servir demain à la justification de ses droits ou à sa défense ou à la riposte lors d’une investigation judiciaire sont légion et on n’aurait jamais fini de les recenser. Est-ce à dire qu’il faut tout conserver, tout archiver ? Certains sont tentés de répondre « oui », ignorant les conséquences d’une telle décision.

Les conséquences de la destruction involontaire des archives sont proportionnelles à leur valeur de preuve et d’information, mineures s’il s’agit d’une perte financière modérée, majeures s’il y va de la vie d’une personne. Si l’enjeu est élevé, il faut non seulement archiver, mais encore archiver en double, créer une copie de sécurité, dupliquer les données dans deux lieux distincts pour prévenir une destruction matérielle ; cela est devenu la règle pour un nombre croissant d’entreprises. C’est ainsi que le 11 septembre 2001, la plupart des sociétés installées dans les Twin Towers ont perdu tous leurs biens mobiliers mais ont récupéré l’essentiel de leurs données archivées et sauvegardées ailleurs et ont pu redémarrer leur activité.

En ce début de millénaire marqué par une inflation vertigineuse de la production et de la diffusion de l’information, par la mondialisation et la libéralisation des échanges et un climat d’insécurité des États occidentaux face au terrorisme international, la question s’est posée en Europe, en dépit des exigences de protection de la vie privée, de la conservation systématique et obligatoire des données de trafic téléphonique, pendant une durée de trois mois à un an, aux fins d’aider les autorités judiciaires dans l’identification des malfaiteurs. Il s’agit d’une sorte d’archivage défensif par délégation : l’État, n’étant pas détenteur des données, ne peut les archiver lui-même et en vient à imposer cette tâche aux opérateurs, moyennant une indemnisation financière à préciser[4].

 

Archiver pour s’enraciner

Engranger des munitions informationnelles pour les actions à venir et contre les impondérables de l’existence représente la motivation la plus immédiate d’une mise en archive mais l’archivage ne s’arrête pas là. Après l’action et la défense des intérêts économiques, politiques ou personnels, intervient la volonté d’archiver pour la mémoire, pour transmettre aux générations futures le témoignage de ce qui a été.

La connaissance que nous avons du passé s’appuie largement sur les documents archivés naguère et jadis, de même que la connaissance à venir de notre présent s’appuiera largement sur les informations archivées aujourd’hui. Ainsi le fil de la mémoire humaine ne sera pas rompu.

Toutes les sociétés ressentent ce besoin de s’enraciner dans le passé et d’enraciner l’avenir dans la réalité du moment. Les racines sont un facteur de stabilité, de cohésion avec l’environnement. Si la culture est orale, la tradition orale est organisée pour assurer cette transmission. Si la culture est écrite, les documents historiques sont versés aux Archives pour que ces traces pérennes racontent demain ce qui s’est passé hier. Si la culture est numérique, elle est enregistrée, capturée et recopiée pour être retransmise à la génération suivante, comme dans une course de relais, dans un schéma qui rejoint finalement la culture orale.

La mission de constituer des racines nationales par la mise en archive des traces d’un passé collectif est officielle dans presque tous les pays, avec quelques variantes sur les méthodes de sélection de l’information, selon que l’on donne ou que l’on croie donner plus d’importance au pouvoir ou plus d’importance au peuple, tout ceci dans la limite, bien sûr, de l’information produite ou productible : « Dis moi ce que tu archives, je te dirai qui tu es ».

On peut distinguer trois niveaux d’enracinement : l’organisation de la société avec les droits et devoirs de ses différentes composantes, les événements marquants de la vie collective et la vie des gens.

Les actes du pouvoir souverain, les lois, les décisions des institutions, la description du territoire et de ses propriétaires, les inventions ou les enquêtes nationales constituent historiquement le cœur de la mémoire écrite. Quand ces documents ont achevé leur vie d’administration, ils continuent de porter la mémoire du passé commun et contribuent au fil du temps à consolider l’existence d’un pays, de même que les racines de l’arbre ancrent d’autant mieux celui-ci dans la terre qu’elles sont profondes.

A cette première strate organique se superpose la documentation d’événements significatifs de l’époque : opérations militaires, actions humanitaires, scandales, fêtes, grands procès, etc. Au moment de la mise en archive, les événements documentés sont jugés bons ou mauvais, ceux dont on peut à bon droit s’enorgueillir et qui seront un exemple pour les enfants de nos enfants, ou ceux qui constituent des défaites ou des erreurs dont il faut bien assumer l’héritage et dont la vertu pédagogique contribuera peut-être au progrès de la société. Du reste, les événements peuvent s’avérer tour à tour bons ou mauvais selon que la mode mémorielle est à la fierté ou à la pénitence, comme l’a montré le récent débat sur la perception de la colonisation.

La mémoire collective s’enrichit du cumul des mémoires individuelles. Le destin des grands hommes, des princesses, des généraux, des espionnes ou des bandits façonne un passé commun. Mais l’identité de tout un chacun, la filiation, les origines dessinent des racines d’un autre ordre, plus proches, plus efficaces. L’engouement pour la généalogie, qui ne se dément pas depuis plus de trente ans, montre assez l’importance des registres paroissiaux et d’état civil parmi les archives publiques. Et cependant, pour la plupart, ces centaines de millions d’actes sont parfaitement banals, dans leur individualité, au regard de l’Histoire.

Enfin, au gré des circonstances, des archives privées, mémoire d’une famille, d’une entreprise, d’une association, viennent régulièrement donner du relief, de l’éclairage, de la couleur, aux archives publiques.

L’organisation de la mise en archive, incluant la sélection, la conservation et la mise à disposition de l’information, relève de chaque État, de chaque gouvernement, de chaque collectivité locale, de chaque organisme, ou de chaque entreprise. La volonté politique d’archivage pour la préservation de la mémoire collective se concrétise par la création d’une structure d’archivage, autrement dit d’un service d’archives, avec les moyens humains et matériels appropriés.

Les fonds d’archives survivent aux institutions. En cas de déshérence et d’abandon de mémoire par disparition du propriétaire initial (renversement de régime politique, faillite d’entreprise, extinction d’une lignée familiale), on peut assister à une adoption ou à une appropriation des archives existantes. Ce fut bien sûr le cas en 1790 avec la confiscation non seulement des archives royales mais aussi des archives de l’Église et de nombreuses archives seigneuriales. Paradoxalement, cette possession permet d’asseoir la légitimité du nouveau propriétaire vis-à-vis de l’Histoire, d’assumer et d’assurer la continuité de la mémoire, d’enfoncer plus creux les racines et de s’en trouver raffermi.

L’archivage connaît aujourd’hui une nouvelle extension avec l’épanouissement de l’Internet. Le numérique perturbe bien des choses dans la notion de mémoire et d’archivage. Qui dit mémoire dit pérennité. Or le numérique constitue un vrai défi. La question récurrente : « Pourrons-nous, saurons-nous relire ces informations dans cinquante ans, et même dans dix ans ? » n’a pas encore trouvé de réponse satisfaisante.

L’information sur Internet connaît une croissance exponentielle. Les données y sont pour partie les héritières de documents produits auparavant sous forme de dépliants ou de brochures. D’autres, comme les pages personnelles et les forums de discussion, sont un pur produit de l’Internet et ne prennent le relais d’aucun écrit, d’aucun enregistrement de même portée ; sans le réseau mondial, ces informations n’auraient pour la plupart jamais été exprimées ou se seraient limitées à une oralité locale ou à une mémoire particulière. Dès lors qu’elles ont une existence publique, ces idées, ces confessions, ces revendications, sont autant de potentiels éléments constitutifs de la mémoire collective.

La Bibliothèque nationale de France et l’Institut national de l’audiovisuel, chargés de l’archivage des sites web, ont déclaré se limiter aux documents publics de l’Internet et ne pas prendre en compte la sphère privée trop tentaculaire [5] tandis que l’Unesco a publié une Charte sur la conservation du patrimoine numérique [6] et que la Commission européenne insiste sur l’accessibilité des bibliothèques numériques[7].

 

Archiver pour témoigner

Les situations évoquées jusqu’ici ont toutes en commun la préexistence de l’information archivée à l’acte d’archivage. Les documents ont été créés à un moment donné dans le but de supporter une action ou de diffuser une connaissance et non dans l’unique but d’être archivés. On apprend dans les écoles d’archivistes qu’on ne crée pas des archives de toutes pièces car les archives sont produites par un processus organique qui, par principe, est distinct du processus d’archivage. La justification de ce précepte est simple : on ne peut être à la fois juge et partie. Si on crée les documents pour l’archivage, d’une certaine manière, on triche car on ne conserve plus la mémoire, on la fabrique. Logiquement, les documents ont leur vie propre, au service de leur auteur pour qui ils sont des instruments de décision, de transaction, d’information, de gestion. Après leur création, en fonction de leur valeur intrinsèque de preuve ou de mémoire, on les archivera ou on ne les archivera pas. La réalité est bien sûr plus subtile.

Le désir de laisser à la postérité un témoignage de ce que l’on a vu, de ce que l’on a entendu ou de ce qu’on a été, peut justifier, puisqu’il n’en existe pas de trace organique tangible, la décision de créer cette trace afin de pouvoir l’archiver.

En 1909, le banquier alsacien Albert Kahn traverse la Chine en compagnie de son chauffeur qui y réalise une série de clichés en noir et blanc. L’idée des « Archives de la planète » est lancée : fixer par la photographie « des aspects, des pratiques et des modes de l’activité humaine dont la disparition fatale n’est plus qu’une question de temps ». Pendant plus de vingt ans, Albert Kahn finance de nombreux reportages dans une cinquantaine de pays des cinq continents, jusqu’à ce que sa ruine mette fin à ce projet ambitieux mais dont tout le monde se réjouit aujourd’hui de pouvoir admirer le résultat : 72.000 autochromes et 170.000 mètres de films conservés à Boulogne-Billancourt. Ces archives, puisque leur créateur leur a donné ce nom, documentent effectivement aujourd’hui quelque chose qui a disparu et qui n’est enregistré nulle part ailleurs. Les Archives de la Planète sont d’abord des archives de création, destinées à porter témoignage d’une réalité historique, mais elles sont aussi des archives traditionnelles dans le sens où, produites par une activité de documentation et de coopération à l’échelle internationale, elles permettent de mieux cerner l’idéal et les objectifs de leur initiateur.

On retrouve une démarche similaire dans le projet Rosetta lancé en l’an 2000 pour préserver la mémoire linguistique de l’humanité. On estime que dans un siècle, 50 à 90 % des langues du monde d’aujourd’hui auront disparu. Devant ce constat, une équipe de spécialistes des langues, soutenues par plusieurs fondations et l’Université de Stanford, s’est donné pour but de créer une collection de textes représentatifs de toutes les langues du monde et accessibles à tous via l’Internet. Près de 100 000 pages de textes en près de 3000 langues différentes constituent déjà cette « Archive linguistique ». Le projet a été baptisé Rosetta, en référence à la pierre de Rosette, dont elle pourrait jouer le rôle un jour, quand ces nombreuses langues seront devenues des langues mortes. Pour assurer sa longévité, cette archive numérique est enregistrée sur un disque de nickel lisible au microscope.

La création d’archives intervient aussi pour compléter des archives existantes mais jugées incomplètes ou perfectibles eu égard à la fois au désir de transmettre l’histoire et aux possibilités techniques et financières dont on dispose.

Au milieu des années 1970, le Service Historique de l’Armée de l’Air (intégré depuis 2005 dans le service historique de la Défense) a entrepris de recueillir des interviews d’officiers généraux, pilotes et techniciens des deux guerres : des centaines de témoins, des milliers d’heures d’enregistrement. Il est certain que les dossiers personnels des militaires et les comptes rendus d’opérations ne disent pas la même chose que les souvenirs, ou du moins ils le disent autrement. La perception des hommes diffère de la froideur de l’institution. La rigueur de la machine administrative se confronte aux souvenirs formulés avec le recul du temps. L’anecdote personnelle réveille la routine paperassière. Bref, les deux s’avèrent avantageusement complémentaires pour éclairer l’Histoire.

Depuis, de nombreuses institutions ont suivi l’exemple du Service Historique de l’Armée de l’Air et constitué des collections d’interviews, conservées sous forme d’enregistrement sonore ou retranscrites, pour enrichir une documentation trop austère et trop littérale. Les archives orales ont aujourd’hui gagné leurs lettres de noblesse et sont devenues une spécialité de la conservation patrimoniale, qu’elle vise les généraux ou la classe ouvrière.

L’enregistrement des grands procès pour crime contre l’humanité est encore un autre cas de figure. En France, la loi du 11 juillet 1985 autorise la captation des audiences de procès en vue de « la constitution d’archives audiovisuelles de la justice ». Cette loi n’a été appliquée que trois fois jusqu’à présent : pour les procès Barbie, Touvier et Papon mais la pratique par les États est plus ancienne notamment avec procès de Nuremberg en 1946. Il s’agit bien de créer des archives à des fins de témoignage historique. Toutefois, l’enregistrement audiovisuel du débat judiciaire n’est pas un document autonome qui trace à lui seul l’événement filmé. Le dossier judiciaire existe, tel qu’il existerait sans enregistrement (à supposer que la présence de la caméra ne modifie le comportement des parties) ; l’enregistrement constitue une annexe du dossier. Ainsi l’enregistrement du procès est-il aussi un document d’archives au sens administratif du terme, produit dans l’exercice de la justice. Il s’agit en fait d’un « prolongement d’archives » plutôt que d’une création. Et si la conservation de ces images a été confiée à l’Institut national de l’audiovisuel (qui ne gère pas d’autres archives organiques audiovisuelles), c’est simplement parce que les Archives nationales ne disposent pas des équipements matériels propres à la conservation de ces enregistrements.

Créer pour les archives, on le voit, implique volontiers l’utilisation de l’image et du son. C’est que la photographie et l’audiovisuel sont plus suggestifs que le texte, mais aussi plus précis, plus vrais, plus rapides également.

La production du témoignage concerne généralement les autres, les gens d’ailleurs, les anciens. La création d’une archive pour laisser une trace non des autres mais de sa propre personne, est peut-être plus rare car elle suppose une idée de soi et un recul peu communs. Valéry Giscard d’Estaing en donne un exemple intéressant. Au printemps 1974, au moment où débute la campagne pour les élections présidentielles, le candidat Giscard d’Estaing demande au cinéaste Raymond Depardon de faire un film sur sa campagne. On y voit le futur président en déplacement en province, en conversation avec son équipe de campagne, commentant les résultats du premier tour, devant la télévision pendant l’annonce de son élection. Le temps passe. Dix-huit ans plus tard, le film « Une partie de campagne » est diffusé dans les salles. On peut gager que si Giscard n’avait pas été élu, le film n’aurait pas connu le même sort. Interviewé à ce sujet sur France Inter le 20 février 2002, l’ancien président a cette phrase étonnante : « Ce film, je l’ai fait pour moi et pour les archives ».

 

Archiver pour s’épanouir

Archiver pour documenter une action à venir, pour prévenir un besoin de justification, pour ancrer une mémoire collective dans des traces tangibles, quoi d’autre ?

Quand on observe, dans la presse ou sur le Web, l’utilisation et le contexte d’emploi des mots archive, archivage ou archiviste, on remarque depuis une quinzaine d’années une démocratisation certaine de la mise en archive, dans deux directions.

D’une part, le mot est volontiers utilisé pour décrire toute opération de préservation d’une mémoire, qu’il s’agisse d’archives traditionnelles, de livres ou de documents divers.

D’autre part, le geste d’archiver n’est plus réservé à l’administration, à la mémoire institutionnelle ou à l’érudition savante. Dans le discours journalistique et sur le Web, l’archive est devenue une notion plus positive que poussiéreuse, plus dynamique que fossilisée, plus immédiate qu’historique. Archiver signifie toujours collecter, conserver et mettre à disposition des informations voire des objets, mais il ne s’agit plus d’une démarche organisée au sein d’une structure hiérarchisée mais d’une démarche de documentation relative à une association, à un groupe, à une communauté, à laquelle celui qui archive appartient ou s’identifie. Des documents existent ; ils sont dispersés du fait de leur production éclatée ; ils ne sont inscrits dans aucun processus d’archivage de sorte qu’ils pourraient disparaître s’ils n’étaient rattrapés par une volonté de soutenir l’action d’une communauté à travers eux.

La mise en archive correspond ici à une initiative indépendante, sans référence à un modèle ou à des pratiques établies et qui se décline tantôt sur le mode individuel, ludique et passionnel, tantôt sur le mode collectif, constructif et revendicatif.

Claude Lambert est un supporter de longue date du Club Sportif Sedan-Ardennes. Il ne manque aucun match, fait des photographies, achète la presse, collectionne les écharpes et les maillots, se fait le héraut du club quand un journaliste d’ailleurs écorche le nom du club ou celui du stade de Sedan. Selon les sources, « il possède une bibliothèque personnelle impressionnante de documents sur Sedan », «le sous-sol de sa maison est une caverne d’Ali Baba pour tout fan du club » ou encore, comme le dit le journaliste de France-Info qui en a fait son sujet du jour le 30 mai 2005, « Claude Lambert archive tout », il est « une véritable mémoire vivante ».

Jean-Luc Buguet est agent d’entretien de l’office d’HLM de Lons-le-Saunier. En 1995, il a créé Jadis une association de sauvegarde du patrimoine écrit et passe tout son temps libre à prospecter dans les bennes à ordures, les greniers ou les déchetteries, à la recherche de tout papier porteur d’une mémoire : livres, catalogues commerciaux, correspondance, formulaires administratifs, autographes et même de vieux parchemins, qu’il soigne, analyse et classe. Il a ainsi accumulé soixante-dix tonnes de papiers qui lui valent un différend avec la mairie dont il squatte quelques caves. Interviewé par Libération (le 26 janvier 2006) qui lui décerne le poétique titre de « ressusciteur de lettres mortes », il confesse : « Je garde tout parce que c’est la vie des gens » et surtout : « Aller à la benne, ça m’a permis de pousser plus loin dans l’existence », faisant de la mise en archive de ces informations en déshérence une activité prophylactique. Et ce n’est pas une passion solitaire puisqu’il organise des expositions où les gens peuvent toucher les documents, « pour mieux sentir leur vécu ».

La démarche délibérée de collecte et de conservation de tout ce qui touche à un thème, à un groupe, à un lieu, est aussi une démarche collective. De nombreuses associations cherchent à appuyer leur action militante sur une documentation en relation avec les buts poursuivis. Ces associations produisent des informations qui alimentent la mémoire du groupe : les adhérents, les manifestations, les relations avec les pouvoirs publics, etc. Mais ces archives-là, administratives, n’ont pas d’intérêt immédiat pour elles. En revanche, tout témoignage allant dans le sens de l’action affichée peut être versé au crédit de l’association et renforcer par là même son action.

Citons, à titre d’exemple, l’Académie Gay & Lesbienne, créée en 2000 par des personnes qui avaient collecté depuis vingt-cinq ans 20 000 tracts, posters, articles et autres lettres relatifs à l’homosexualité. En 2005, l’association fait savoir qu’elle « remercie par avance toutes celles et ceux qui peuvent lui apporter aussi d’autres témoignages, documents (y compris des photocopies) pour compléter son fonds d’archives »[8]. Le Centre d’Archives et de Documentation Homosexuelles de Paris de son côté cherche également à collecter des documentations personnelles. La somme des archives individuelles est censée produire l’archive du groupe. Le rôle des individus est particulièrement important dans cette démarche, au point de faire du participe passé « archivé » ou « archivée » un substantif, un nom commun pour désigner la personne dont la documentation a été officiellement versée au pot communautaire : il faut tenir compte des « préoccupations spécifiques des archivé(e)s »[9].

Bien qu’il n’y ait aucun point commun entre ces différentes initiatives individuelles et collectives, la démarche d’archivage présente des similitudes. Tout d’abord, le critère de sélection de l’information : ce n’est plus l’auteur du document ou la source de l’information qui importe, c’est son contenu. Traditionnellement, la mise en archive s’opère dans le respect du principe de provenance qui veut qu’un fonds d’archives soit constitué de tous les documents émanant organiquement d’une entité légale. Depuis deux siècles, ce principe archivistique s’oppose au principe de pertinence qui se moque de la provenance du moment que le thème traité répond à l’intérêt en jeu. On constate un retour en force de cette notion de pertinence de l’archive.

La fonction d’archivage militant ou passionné rompt avec les clichés qui ont longtemps collé à la peau de l’archiviste : ici, pas de manche de lustrine, l’activité de collecte n’est pas spécialement discrète, l’ouverture des archives à la collectivité est évidente.

Dans ces exemples, l’appétit d’archivage semble proportionnel au désir de reconnaissance, à la combativité, à l’enthousiasme.


[1] cf Marie-Anne Chabin, Je pense, donc j’archive. L’archive dans la société de l’information, L’Harmattan, 1999

[2] cf Actes du colloque « Les Français et leurs archives » du 5 novembre 2001

[3] Michel Tournier, Le roi des aulnes, NRF, 1970, p 45

[4] Voir le décret 2006-358 du 24 mars 2006 relatif à la « conservation des données des communications électroniques »

[5] Le Figaro économie, 21/06/04, page VIII, « L’INA et la BNF peinent sur l’archivage des sites Web »

[6] http://portal.unesco.org/ci/fr ; voir aussi le colloque de La Haye, bibliothèque royale des Pays-Bas, 4-5 novembre 2005, http://www.unesco.nl/main_6-3.php

[7] Recommandation 2006/585/CE de la Commission européenne du 24 août 2006, http://europa.eu/scadplus/leg/fr/lvb/l24226i.htm

[8] www.archiveshomo.info [consulté en janvier 2006]

[9] Id.