par Marie-Anne Chabin, avril 2011. Cet article a été publié en 2013 dans l’ouvrage Vers un nouvel archiviste numérique, sous la dir. de Valentine Frey et Matteo Treleani, (L’Harmattan)

Introduction

Au cours de la table ronde « Archives numériques et numérisées : de nouvelles disciplines en perspectives? » qui clôturait la journée d’études « Sciences humaines et patrimoine numérique » le 25 novembre 2010 à l’Ina, quatre des cinq intervenants ont spontanément évoqué la diplomatique parmi ces nouvelles disciplines ou plutôt disciplines à renouveler pour mieux connaître, gérer et exploiter ces nouvelles archives.
Les archives numérisées, c’est-à-dire les archives sur support analogique que l’on a transférées sur support numérique posent plus de problèmes techniques que de questions de doctrine sur la valeur des archives et sont ici laissées de côté. Mais les archives nativement numériques soulèvent bien d’autres interrogations quant à la définition des objets produits, diffusés et conservés, à la leur signifiance, au degré de fiabilité qu’elles présentent pour leurs destinataires et utilisateurs, aujourd’hui et demain.
La diplomatique, en tant que méthode d’analyse de l’authenticité, de la véracité, de la sincérité, de la fiabilité des documents d’archives, peut donc avoir son mot à dire. Le présent article vise à mettre en regard ce qu’est aujourd’hui la diplomatique avec le besoin de la société numérique en matière d’authenticité et de fiabilité, pour voir comment la diplomatique peut s’adapter à l’information numérique qui sera archivée ou diffusée et contribuer à une meilleure maîtrise des archives numériques.

 

1. La diplomatique : de Mabillon à Duranti

1.1.    L’invention de la diplomatique

« … la critique diplomatique est née dans le prétoire ou sur le forum à l’occasion de débats judiciaires ou de controverses politiques ou religieuses, quand le nœud du litige ou de la polémique était constitué par un document ou une série de documents contestés » écrivait Georges Tessier en 1961 dans le chapitre « diplomatique » de L’Histoire et ses méthodes, volume de l’Encyclopédie de la Pleiade dirigée par Raymond Queneau.
La diplomatique est généralement présentée comme une « science auxiliaire de l’histoire » (ce que sous-entend la présence de ce chapitre dans L’Histoire et ses méthodes) dont le but est la critique historique et l’origine le souci d’une meilleure exploitation des sources de l’histoire. Cette présentation de la discipline, due à l’usage qui a été fait de la diplomatique au cours des deux derniers siècles, est réductrice et ne rend pas compte du contexte qui a donné naissance à la méthode d’analyse et de critique des actes créée par Mabillon au XVIIe siècle.
L’histoire commence au milieu du XVIIe siècle avec un projet de Vies des saints, soutenu par le pape. Un jésuite hollandais impliqué dans le projet, Papenbroeck, a l’idée de comparer les sources littéraires avec les actes des rois mérovingiens et carolingiens pour conforter les faits. Mais Papenbroeck commet une erreur de jugement qui le conduit à décréter comme faux tout un ensemble de diplômes mérovingiens dont plusieurs titres au bénéfice de l’abbaye bénédictine de Saint-Denis, suscitant ainsi une polémique aigue, plus sur fond de contestation religieuse et territoriale que sur l’histoire du Moyen âge.
C’est ainsi que le bénédictin dom Jean Mabillon, de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, dont l’érudition et le sérieux font l’unanimité, se voit confier l’étude critique du corpus de sources mises en cause. Rassemblant plusieurs centaines d’actes et autres documents connexes, il en relève méthodiquement toutes les caractéristiques formelles et textuelles, les classe et en tire les conclusions qui s’imposent quant aux critères d’authenticité des documents étudiés. L’exposé de la méthode est publié en 1681, sous le titre De re diplomatica, acte de naissance de la diplomatique.
Bien sûr la démarche de critique des faux n’a pas attendu Mabillon mais personne avant lui n’avait formalisé une méthode. Le cas le plus célèbre avant l’affaire Papenbroeck est incontestablement celui de la fausse donation de Constantin par laquelle l’empereur accordait au pape d’importants privilèges temporels. La contrefaçon avait été démontrée par l’humaniste Lorenzo Valla au XVe siècle, faisant de lui par la suite le père de la critique textuelle, mais il ne faut pas oublier que le commanditaire de l’analyse était le roi aragonais de Sicile et de Naples, opposant naturel aux prétentions territoriales de la Papauté.
Le De re diplomatica présente l’avantage de donner pour la première fois un outil pour la critique des documents, actes du passé qui ne sont plus qu’une source de connaissance historique mais aussi, et au départ surtout, titres dont l’effet juridique est toujours valide. La recherche diplomatique est lancée et Mabillon fait des émules. Un Nouveau traité de diplomatique est publié, en français cette fois, par les bénédictins dom Tassin et dom Toustain, de 1750 à 1765.

 

1.2.    Les fondamentaux de la discipline

Tout était à faire. Mabillon a donc élaboré d’une part une démarche, d’autre part un vocabulaire de la discipline.
La démarche diplomatique comporte deux étapes :
1.    l’analyse de l’acte : il s’agit de décrire précisément toutes les composantes physiques et intellectuelles du document étudié, autrement ses caractères externes (le support, le sens de l’écriture, les marges, la langue, les habitudes paléographiques), ses caractères internes (les différentes parties du document, depuis l’identification de l’auteur de l’acte jusqu’aux mentions d’enregistrement par le bénéficiaire, les ajouts éventuels ou les corrections, etc.) ; décrire également comment ces différents éléments sont agencés les uns par rapport aux autres (indication du destinataire, position de la date et de la signature dans le document) ; et enfin de voir en quoi la forme du document renvoie à des règles de rédaction existantes (les formules de chancellerie pour les époques médiévales et modernes) ou à des usages (habitudes personnelles, géographiques, etc.). Cette première étape porte donc sur un document à la fois.
2.    la critique de l’acte, qui vient ensuite, fait appel à la comparaison de l’acte étudié avec des éléments comparables : actes émanant du même souverain (de la même chancellerie), actes attribués au même bénéficiaire, actes de la même époque, de la même zone géographique ou autre critère comparatif pertinent. Toute différence, toute anomalie doit trouver une explication rationnelle, faute de quoi elle introduit une suspicion sur la véracité de l’acte. La critique diplomatique ne s’arrête pas à l’évaluation argumentée de la véracité du document ; elle doit encore, sur cette base, définir sa portée juridique et sa portée historique, les deux choses étant bien distinctes.
La démarche d’analyse est expliquée dans le cours de diplomatique en ligne sur le site de l’Ecole des chartes sous le titre « trois façons de questionner les documents, de mettre en série leurs témoignages » (École, 2011). Il convient d’étudier successivement :
•     « la « forme » qui recense les caractères externes et internes des actes et étudie leur évolution et leur portée ;
•    la « tradition », qui observe les états dans lesquels les textes nous ont été transmis ;
•    la « genèse », qui étudie les processus de création documentaire. Dernière née, celle-ci a été ici placée en tête pour s’intéresser non pas seulement aux milieux des producteurs d’actes, mais encore à la demande globale d’écrit par la société. »
Pour consolider sa démarche, Mabillon définit un certain nombre de termes à même de décrire la réalité concrète des documents et permettre aux différentes personnes impliquées de parler le même langage. Ces termes sont bien sûr liés à la nature médiévale du premier corpus et peuvent donner l’impression d’une discipline confidentielle réservée à quelques érudits, par exemple, certains termes décrivant les parties du discours : invocation, suscription, adresse, salut, préambule, notification, exposé, dispositif, clauses finales, apprécation, salut final, etc.
Au-delà d’un vocabulaire centré sur une petite partie du champ d’application potentiel de la démarche critique des actes, le message fondamental et universel du De re diplomatica de Mabillon tient en trois points :
1.    l’acte est encadré par des éléments d’identification de l’auteur et du destinataire et des éléments de validation (signature, enregistrement) ;
2.    le discours s’articule en trois parties : l’exposé des faits ou du contexte de l’acte, la décision ou le constat proprement dit qui s’exprime au moyen d’un verbe d’action (je donne, nous refusions, j’ai vu et je rapporte que, je déclare, etc.) et les commentaires indispensables pour la mise en œuvre de la décision (conditions d’exécution, modalités de recours ou d’action, échéancier, etc.) ; il est important d’insister ici sur le verbe qui est le centre de gravité de l’acte dont il commande la portée ;
3.    les mentions annexes et ultérieures que la vie du document aura nécessité d’associer au document original : existence d’un autre acte remettant en cause les effets de celui-ci, décès et caducité de l’acte ou autre.

 

1.3.    La diplomatique aux XIXe et XXe siècles

Après la période agitée de la Révolution française où la compétence de critique des titres de propriétés a été recherchée (profession de feudiste), la critique diplomatique s’est recentrée sur l’étude du corpus de chartes médiévales et la connaissance de l’Histoire. Discipline fondatrice de l’École nationale des chartes en 1821, la diplomatique française va s’orienter vers la publication de recueils de chartes et catalogues d’actes relatifs à l’histoire de France, essentiellement de la période médiévale. Un courant comparable se développe en Allemagne, l’autre pays de la diplomatique.
On remarque aujourd’hui encore que la bibliographie relative à la diplomatique en ligne sur le site de l’École des chartes s’arrête à la Révolution française dans son champ d’étude, alors qu’il existe une chaire d’archivistique et de diplomatique contemporaine (entendez pour les XIXe et XXe siècles) à l’École depuis plus de trente ans mais pas de page web mettant en ligne des éléments bibliographiques.
Il semble qu’il y ait une différence de perception de la diplomatique dans les pays francophones et les pays anglophones. C’est du moins ce qui ressort d’une comparaison des articles « diplomatique » sur le wikipedia en français et « diplomatics » sur wikipedia en anglais. L’essentiel du contenu des articles est le même mais on est cependant frappé par les différences : la notice française insiste d’une part sur l’évolution des problématiques de la diplomatique dans la seconde moitié du XXe siècle, « portant son attention sur l’histoire culturelle, l’histoire des usages de l’écrit », d’autre part sur l’importance d’Internet mais comme « vecteur de diffusion de l’édition diplomatique de textes » ; la notice anglaise, quant à elle, précise que si « the study of diplomatics is important for history”, « diplomatics occasionally comes into play in law”; plus loin, au titre des exemples de faux célèbres, le faux journal d’Hitler est associé à la fausse donation de Constantin.
Outre la période étudiée, on note dans l’orientation prise par les travaux de diplomatiques aux XIXe et XXe siècles qu’il s’agit plus de diplomatique appliquée que de recherche diplomatique fondamentale, et de diplomatique spéciale (dédiée à un type d’acte ou à une région) que de diplomatique générale. Ce qui fait dire à Georges Tessier : « Se voyant refuser toute fin propre, la diplomatique a pris rang parmi les sciences que l’opinion éclairée et la langue administrative courante qualifient d’auxiliaires de l’histoire. » (Tessier, 1961).
A la fin du XXe siècle, la diplomatique est donc logiquement définie comme «[…] la science qui étudie la tradition, la forme et la genèse des actes écrits en vue de faire leur critique, de juger de leur sincérité, de déterminer la qualité de leur texte, d’apprécier leur valeur exacte en les replaçant dans la filière dont ils sont issus, de dégager de la gangue des formules tous les éléments susceptibles d’être exploités par l’historien, de les dater s’ils ne le sont pas et enfin de les éditer.» [Bautier, Encyclopedia Universalis]
Et Georges Tessier de conclure : « Depuis les jours déjà lointains où Mabillon publiait le premier traité de diplomatique, plusieurs tendances se sont manifestées parmi les érudits et les savants dont les documents d’archives ont piqué la curiosité. D’aucuns ont cherché simplement à les divulguer en les publiant correctement. D’autres en ont relevé les particularités avec une mentalité d’antiquaires, comme ils auraient fait de pièces de musée. A l’extrémité opposée, des juristes ont cherché à en déterminer la valeur comme moyens de preuve ou comme éléments générateurs d’obligations. Beaucoup d’historiens se sont contentés de leur appliquer la méthode critique, et la diplomatique ne leur est apparue que comme l’art de discerner le vrai du faux. Enfin des diplomatistes de vocation et de métier ont développé des considérations doctrinales, posé des principes de classement, mis au point des méthodes d’analyse. Mettons-nous à leur école… » (Tessier, 1961).

 

1.4.    Les travaux d’InterPARES

InterPARES, www.interpares.org, ou groupe de recherche internationale sur l’authenticité et la pérennité des documents dans les systèmes électroniques, a été fondé en 1999 à l’initiative de Luciana Duranti, professeur à l’Université de Colombie britannique à Vancouver.
Dix ans auparavant, Luciana Duranti publiait, en six livraisons de la revue Archivaria, un fort long article intitulé : « Diplomatics : new uses for an old science » (Duranti, 1989). Cet article est doublement important : d’une part, à une époque où la bibliographie sur la diplomatique en langue anglaise est quasi inexistante, il porte à la connaissance des professionnels anglophones des archives et du « records management » la quintessence de la discipline diplomatique telle que l’ont formulée Mabillon et ses successeurs, en s’appuyant également sur la vision plus générale de Georges Tessier ; d’autre part, il donne une nouvelle impulsion à la diplomatique à partir de cette affirmation de Luciana Duranti selon laquelle « le records management trouve ses racines dans la diplomatique ». Compte tenu du flou qui entoure en France cette expression anglo-saxonne, pas toujours comprise et parfois dévoyée, la formule mérite sans doute un commentaire : pour archiver à bon escient, c’est-à-dire archiver les bons documents, ceux qui portent la responsabilité du producteur, il convient de les identifier au milieu d’une quantité toujours plus grande d’informations diverses, d’inégales valeurs ou redondantes ; cette sélection s’appuie sur les critères de forme du document (document achevé et validé) ainsi que sur des critères de contextualisation (document complet et exploitable), donc sur des critères diplomatiques, le thème de l’affaire étant à ce stade secondaire.
Dans cet article, Luciana Duranti évoque assez peu les supports numériques tout juste naissants mais l’idée commence à émerger ici et là que les défis de gestion dans le temps des bases de données ont peut-être à s’inspirer des méthodes de la diplomatique, le numérique étant, dans sa fragilité, possiblement plus proche du manuscrit que de l’imprimé. C’est notamment le thème d’un colloque franco-américain organisé en 1992 et 1993 entre l’a bibliothèque historique Bentley de l’université de Ann-Arbor (Michigan) l’École nationale des chartes (École, 1996).
Le groupe de recherche InterPARES est donc créé en 1999 (année de la directive européenne sur la signature électronique). Son objectif est de développer les connaissances fondamentales pour la pérennisation de l’authenticité des documents créés et/ou conservés sous forme électronique, et à fournir des bases pour des normes, des politiques, des stratégies et des plans d’action capables d’assurer la longévité de ces archives et la confiance des utilisateurs dans leur authenticité. Un des leitmotivs du groupe de recherche est que la seule façon de pérenniser des documents d’archives électroniques authentiques est d’en faire des copies authentiques.
InterPARES a connu trois projets depuis sa création. Le premier, entre 1999 et 2002, portait sur la définition des critères d’authenticité et d’intégrité des documents archivés électroniquement. Le deuxième projet, entre 2002 et 2007 a poursuivi les travaux en analysant plus précisément les questions de fiabilité des documents d’archives tout au long de leur vie, particulièrement  dans les environnements numériques complexes des domaines artistique, scientifique et administratif. Le troisième projet, démarré en 2007 et devant s’achever en 2012 entend passer de la théorie à la pratique et élaborer des supports de formation.
Parallèment, Luciana Duranti a lancé une initiative visant au rapprochement entre la diplomatique numérique et l’investigation légale numérique (digital forensics) (Duranti, 2010). Le défi est celui de l’identification des documents probants parmi l’ensemble des objets numériques existants.

 

2.    Les besoins d’authenticité dans la société numérique

Le développement des technologies numériques et des réseaux n’est pas sans conséquences sur la qualité et l’exploitabilité de l’information qui circule, celle qui est proposée aux utilisateurs et celle que les utilisateurs recherchent. On pourrait décrire la relation entre le e-utilisateur et le monde numérique en trois tableaux : au départ on est aveuglé par la masse d’information ; on a ensuite bien du mal à identifier ce qui a du sens ; enfin, on peut être tenté de s’attacher à un morceau de document qui clignote sur le devant de la scène, au détriment de l’analyse et de la critique d’un objet signifiant.

 

2.1.    De l’inforrhée à l’électronasse

La première caractéristique de l’information numérique est l’explosion des données, sous l’effet d’une part d’une démocratisation de la production de l’information doublée d’une réglementation plus complexe qui incite à documenter toujours davantage ce qu’on fait, et d’autre part du fait même des technologies qui savent si facilement capturer les signaux (médicaux, géographiques), photographier et dupliquer les données. Ainsi le nombre de producteurs d’information augmente, le nombre d’informations créées par producteur augmente ; le nombre de traces créées automatiquement par des outils augmente de manière vertigineuse, les capacités de stockage et de recherche d’information augmentent de manière formidable (au sens latin du terme).
Le flux d’informations n’est pas en soi une bonne ou une mauvaise chose ; il peut être parfaitement justifié (par exemple dans le domaine médical), purement gratuit, potentiellement dangereux. L’inforrhée est inhérente à notre époque comme l’électricité ou le Coca-cola. La question est celle de la qualité de l’information, de sa pertinence, de sa valeur, de l’évolution de cette valeur, des conséquences d’y accéder ou pas ; et la qualité de l’information, via sa fiabilité, son authenticité, son intégrité, dépend de la qualité de sa gestion, quel que soit son support et son lieu de stockage.
Si la technologie conduit à remplacer la paperasse par l’électronasse, elle participe d’une régression collective car la paperasse, au moins, est compartimentée et localisée par producteur, ce qui limite objectivement le désordre.
Si on ne sait pas répondre aux questions de plus en plus fréquentes du type : « Où est la bonne version ? », « Ou est-ce mail d’il y a quatre ans qui nous éviterait un procès de 300 000 € ? », « Est-on sûr d’avoir détruit toutes les copies de cette information périmée ? », Est-on conforme aux exigences de la CNIL ? », alors c’est le règne de l’électronasse.
La réponse de la technologie est séduisante mais insuffisante : le cloud computing ? Oui mais il ne gère pas réellement la qualité de l’information. Les moteurs de recherche ? Oui mais si le document recherché est papier ou gravé sur un DVD oublié dans un tiroir, le résultat ne sera pas fiable.
Quant aux critères d’archivage automatique proposés par majorité des solutions du marché, il sont simplement consternants : sous couvert de l’appellation fallacieuse d’archivage, les outils de messagerie empilent un peu plus loin dans la mémoire informatique les messages de plus de trois ou six mois, comme si la valeur de l’information qui doit commander sa règle de gestion était liée à son âge, innovation déplorable de la société numérique, après des millénaires de bon sens… On vit aujourd’hui sous la dictature de la fraîcheur qui culpabilise celui qui détient une information énoncée il y a deux ans, même si elle est plus pertinente que la bêtise proférée il y a une heure.
On peut lire sous la plume d’un spécialiste l’avertissement suivant au sujet du web 2.0 : « Vous savez déjà que ce qui n’est pas googlisé n’existe pas. Mais une nouvelle tendance apparait. Être googlisé ne suffit plus ! … L’information qui n’est pas en mouvement, n’est pas captée par les flux, et donc n’existe pas. »  [Bondu, 2009]. Comment ne pas voir l’effet pervers d’un tel postulat ?
Mais si la société numérique est confrontée à cette difficulté d’identification de la bonne information au milieu de l’électronasse, c’est peut-être que la réponse n’est pas technologique mais d’abord humaine, procédurale, organisationnelle, avec le support de la technologie.

 

2.2.    La dilution de l’acte dans les flux d’octets

Une autre évolution liée à la technologie numérique et aux réseaux est la double dilution du document en tant qu’objet cohérent traçant une action, une volonté, une idée :
1.    dilution de la trace signifiante dans plusieurs voire plusieurs dizaines d’éléments ou de composants ; là où naguère, du fait de la contrainte des supports et des distances, on produisait une note ou un courrier bien pensé, condensant sur un format A4 tous les éléments d’identification de l’auteur, du destinataire, de discours contextualisé et engageant, de date du discours, de validation de d’énoncé, on va aujourd’hui, sous la pression des nouveaux outils et des nouvelles formes d’organisation et de travail collaboratif, produire l’équivalent (il y a toujours à un moment ou un autre une décision ou une affirmation engageante) sous la forme d’une succession de messages électroniques embarquant des liens hypertextes, des pièces jointes, des enregistrements de date, de signature, de données d’identification, de paramètres de sécurité, etc. ;
2.    dilution de cet objet composite dans la masse qui l’engloutit trop souvent sans indicateurs visuels de repérage pour le différencier à la fois des objets étrangers à son propos, c’est-à-dire relatifs à une autre action, et de ses avatars que sont les versions préparatoires, les copies, les reproductions, les citations, etc. produites avant, pendant et après la production de l’objet principal, autrement dit l’objet à valeur d’original, celui qui est validé par son auteur et engage sa responsabilité. La logique numérique relève de la technique du nénuphar : on s’étale, on essaime toujours plus, au détriment de l’entretien des racines (Chabin, 2010).
Les exemples sont nombreux où l’information trouvée sur un serveur ou sur un des composantes de l’Internet ne dit pas clairement ce qu’elle est vraiment, sans qu’il y ait mauvaise intention de la part des acteurs de l’affichage, simplement par le jeu des outils et de leurs règles mécaniques alors que le besoin est d’abord dans l’intelligence. L’auteur affiché est celui qui a posté le document sur le site où on peut le consulter et non le véritable auteur, la date est la date du mouvement et non la date de l’information première, etc. Pour le public non averti, utilisateur intuitif de l’Internet, c’est la première information qui sort qui est là bonne. Pour les autres, il devient lassant lors d’une recherche de récolter des informations impertinentes parce que mal tracées : tiens, il y a une information récente sur ce sujet, clic, clic, clic, et voici une Nième resucée d’un article original lu il y a cinq ans. Tant mieux s’il a été recopié, c’est qu’il intéresse du monde, mais on voudrait avoir la vraie information plus vite sans se perdre en clics fastidieux.
Et la question se pose de la même façon pour l’image à laquelle la société numérique accorde une place grandissante, ainsi que le souligne Patrick Peccatte : « Les questions évoquées (authenticité, intégrité, etc.) peuvent être reformulées en quelques interrogations récurrentes pour ce qui concerne l’image numérique, et tout particulièrement pour la photographie numérique d’actualité : l’image a-t-elle été retouchée, manipulée, altérée ? si oui : comment, quand, par qui, dans quel but ? la légende et les informations qui accompagnent l’image la décrivent-elles correctement ? l’image est-elle utilisée (éventuellement transformée) dans une publication ou sur un site ? l’image fait-elle partie d’une série ? existe-t-il d’autres images similaires mais non identiques ? Toutes ces questions constituent on le voit une transposition au domaine de l’image numérique des interrogations de la diplomatique concernant les actes manuscrits – ou, pour sa version numérique, du records management. » (Peccatte, 2009).
L’utilisateur, qu’il recherche une connaissance ou une preuve, a besoin de pouvoir faire confiance à l’information, d’avoir des garanties sur sa fiabilité, laquelle fiabilité passe par des indices d’authenticité : cette information est-elle bien ce qu’elle prétend être, son auteur est-il bien celui qui s’affiche ici ? a-t-elle bien été créée et validée par cet auteur à la date qui apparaît sur l’écran ?
On se plait à rêver d’un bouton sur les ordinateurs qui permettrait de croiser la puissante d’un moteur de recherche avec la rigueur d’un « authenticomètre ». Hélas, l’instrument reste à inventer…

 

2.3.    La tentation du zoom

Un corollaire de cette dilution de l’objet signifiant dans une nébuleuse d’éléments (lesquels peuvent chacun relever d’un autre objet signifiant ou n’être qu’un avatar de l’un deux) est la tentation de prendre un morceau de document pour un document entier, de confondre la partie avec le tout, ou, pire, de reconstituer à partir d’un morceau un tout qui n’est pas le tout initial mais qu’on donne pour tel. Tout est possible mais la rigueur intellectuelle voudrait qu’avant de parler de quelque chose, on précise de quoi on parle et pourquoi on en parle.
L’actualité est prolifique en exemples de décontextualisation de l’information, c’est-à-dire de présentation d’une information détachée du tout auquel elle se rattache, sans description physique de l’objet dans son entier ni analyse des parties du discours, sans questionnement sur les règles existantes dans la production de ce type de document, ou sans analyse des pratiques et usages dans ce domaine, chez d’autres acteurs.
Dans l’actualité récente, l’affaire de plagiat au sujet de la thèse du très médiatique ministre de la Défense d’Angela Merkel, Karl-Theodor zu Guttenberg, a retenu mon attention. Guttenberg avait obtenu en 2007, de l’université de Bayreuth, le titre convoité de docteur avec une thèse de doctorat en droit international : 475 pages, 1200 notes de bas de pages. Le 16 février 2011, le Süddeutsche Zeitung publie l’accusation de plagiat d’un professeur de droit de Brême qui a relevé dans la thèse huit emprunts non signalés. Le lendemain est lancé le « Guttenplag Wiki » qui s’attèle à décortiquer la totalité de la thèse : « 75 passages volés » puis « 200 passages « empruntés » sans mention d’auteur », « extraits de plus d’une trentaine de publications ». Des dizaines de plaintes pour violation des droits d’auteurs sont déposées ; des dizaines de milliers d’universitaires manifestent leur indignation. Le 23 février, l’université de Bayreuth lui retire son titre de docteur. Guttenberg démissionne le 1er mars.
Cette affaire pose plusieurs questions liées au traitement de l’information et à la fiabilité des documents qui en découle. J’en citerai trois : la responsabilité de « l’étudiant » qui a enfreint les règles de l’Université interdisant les emprunts ou citations non sourcés ; la responsabilité de l’université de Bayreuth de n’avoir pas vu ou pas reconnu ce manquement ; la troisième question tient à l’attitude des commentateurs publics de l’affaire et des documents en cause, notamment les bataillons d’internautes qui ont passé la thèse fautive au crible d’un logiciel de reconnaissance de citations. La conclusion de leur analyse est que la thèse de Guttenberg est à 82,44 % du plagiat. Le verdict de l’outil est certainement techniquement incontestable mais on peut être surpris de voir l’évaluation de la thèse résumée à un pourcentage !
Certes, il ne s’agit que de e-chasseurs de citations qui ne se sont pas donné le titre de jury de thèse mais le traitement de cette affaire a tout de même quelque chose de décevant et d’inquiétant. Décevant parce que, à côté de l’acte objectif et condamnable de plagiat, on reste sur sa faim sur le plan de la critique : quelle est la part d’emprunts factuels et d’emprunts d’idées ? La pensée des auteurs « pompés » a-t-elle été déformée ? Le plan de la thèse est-il néanmoins pertinent ? Que dit l’ex-Herr Doktor dans les 70 pages non plagiées ? Quels sont ses arguments ? On aimerait mettre en relation la qualité intrinsèque de la « thèse » et la réalité du plagiat. Et inquiétant car cette approche inquisitoriale (l’anonymat des internautes contribue au malaise) laisse à penser qu’une thèse, ou un autre document, peut être réduit à une suite de phrases ayant déjà été écrite ou non…
Jeter un mégot par terre est condamnable, d’accord. Mais peut-on raisonnablement confondre un gros plan sur un mégot entouré de milliers de mégots sur un parking abandonné avec un gros plan sur un mégot au milieu d’un jardin public d’essences rares ?
Si le zoom est délibérément opéré dans un but artistique ou polémique, il faut admettre que c’est une arme comme une autre, mais s’il se présente comme un outil de critique de l’information, cela peut facilement conduire à la désinformation.

 

3.    Comment promouvoir la diplomatique dans le monde numérique ?

Georges Tessier n’a pas connu Internet ni la société numérique. Qu’eût-il écrit à ce sujet, lui qui regrettait déjà il y a cinquante ans que les ouvrages de diplomatique « sacrifient presque tous à la notion périmée d’une diplomatique réduite aux documents médiévaux. […] On souhaiterait en particulier que, sous réserves des adaptations indispensables, ces mêmes méthodes fussent appliquées aux actes modernes ». La démarche du diplomatiste étant « de s’interroger sur la crédibilité de l’écrit qu’il a sous les yeux et tout d’abord de discerner s’il est bien ce pour quoi il se donne », comment, face à l’électronasse et à ses travers, ne pas être tenté de recourir à l’analyse et à la critique diplomatique pour ramener un peu de sens dans un monde dominé par l’outil ?
En s’appuyant sur les fondamentaux de Mabillon, en intégrant les avancées d’InterPARES, il faut d’abord s’appliquer aux adaptations nécessaires, notamment une redéfinition de la notion d’acte, une modernisation du vocabulaire diplomatiste au regard de la matière numérique et un élargissement de l’usage de la diplomatique à la gestion de l’information qui engage par les droits et obligations qu’elle créés ou par l’exploitation qui est faite de son contenu pour ce qu’il se donne.

 

3.1.    Redéfinir l’objet de l’analyse et de la critique

L’objet initial de la diplomatique est l’acte écrit sous la forme d’une charte médiévale, c’est-à-dire un morceau de parchemin sur lequel est enregistré manuscritement un texte correspondant le plus souvent à une décision d’un souverain au bénéfice d’un de ses obligés, rédigée dans des formes prédéfinies incluant l’identification des acteurs et le contexte socio-politique de la décision, revêtu des signes de validation propres à conserver au document son authenticité et son autorité.
Comment redéfinir dans l’environnement numérique cet objet dont on va étudier la forme et la véracité ? A quoi correspond-il dans la masse d’information fluctuante qui nous entoure ?
Deux mots s’imposent : l’agrégat et la trace.
Le terme « agrégat » (aggregation) est introduit dans le vocabulaire des professionnels de l’archivage par la norme ICA-Req, Principes et exigences fonctionnelles pour l’archivage dans un environnement électronique, publiée par le Conseil international des Archives en 2008 et devenu ISO 16175 en 2011. ICA-Req définit les agrégats comme les « regroupements logiques de documents qui existent à un niveau supérieur à l’objet numérique simple (un fichier par exemple). Ils matérialisent le lien entre les documents et le système ou l’environnement au sein duquel ils ont été produits » ; « un agrégat structure un groupe de documents et facilite sa gestion et son utilisation. Les agrégats peuvent s’organiser sur plusieurs niveaux et posséder divers liens les uns avec les autres ».
La norme européenne « concurrente », MoReq2, Exigences types pour la maîtrise de l’archivage électronique, 2008, insiste sur les composants (les fichiers) des objets à archiver tout en conservant l’appellation classique de « dossier » (file).
Au quotidien, le terme dossier évoque surtout, depuis le milieu du XIXe siècle, la réalité papier du regroupement dans une chemise cartonnée des pièces relatives à une même affaire, avec une ambiguïté dans l’usage : le dossier est-il constitué des documents que l’utilisateur choisit d’y déposer (pratique qu’on retrouve dans les répertoires des arborescences de classement des outils de GED) ou la constitution du dossier est-elle prédictive et limitée aux pièces prévues par la procédure, solidaires entre elles autour de la décision ou de l’acte qui représente la pièce majeure et le pivot du dossier ? Dans le second cas, la filiation entre le dossier « solidaire » et l’acte d’antan est assez évidente. Les informations de contexte, la décision ou l’affirmation elle-même, les conditions d’application ou les commentaires, les éléments d’identification et de validation qui étaient autrefois condensés dans le même objet « plat » sont maintenant éclatés en X pièces supportées par Y fichiers avec des « auteurs délégués », des contenus démultipliés aux formes hétérogènes, une date muée en « période de production », etc. mais tous les composants sont là et, si on dépasse la matérialité des choses, on y retrouve sans difficultés les éléments du discours de la diplomatique : certaines pièces correspondent à l’exposé, d’autres au dispositif, le reste aux clauses (Chabin, 2000). Luciana Duranti suggérait déjà cette idée, dans l’autre sens mais peu importe, dans son fameux article de 1990 : « The single document of the Middle Ages might be the dossier of modern times. (Duranti, part 2 1990).
Mais le terme d’agrégat a l’avantage de lever l’ambiguïté entre dossier thématique et dossier solidaire, et de souligner la logique des liens. De ce fait, il convient très bien à l’environnement électronique. La définition d’ICA-Req est de plus utilement bipartite : les liens logiques entre les composants du discours, et les liens du discours avec les outils de production de l’information, lesquels correspondent aux caractères externes de l’acte dans le vocabulaire de Mabillon, c’est-à-dire aux éléments nécessaires pour définir et décrire le support.
D’aucuns s’interrogent sur la pertinence de la diplomatique, forgée dans le contexte du document analogique stable obligeant à une lecture linéaire, face aux objets mouvants et aisément manipulables que permet la technologie numérique (Bachimont, 2000 ; Zeller, 2004). Mais dès lors que le contour de l’agrégat ou de ses parties diplomatiques sont identifiées, rien n’empêche la navigation entre les composants numériques au sein de l’ensemble ou du sous-ensemble, pour des raisons d’utilisation et d’exploitation. La linéarité de la lecture n’est pas un présupposé de l’analyse diplomatique ; au contraire, si la navigation au sein d’un regroupement d’éléments a pu être voulue par l’auteur, ou simplement rendue possible par le choix d’un système d’écriture. Dans ce cas, c’est à la diplomatique de s’adapter.
La deuxième caractéristique de l’objet numérique candidat à l’analyse et à la critique diplomatique est portée par le mot de « trace ». L’authenticité d’un document analogique est à juste titre associée son statut d’original, c’est-à-dire de rédaction définitive du document de la main de son auteur, au moins via la signature manuscrite, la qualité d’original étant confortée par ailleurs par diverses inscriptions additionnelles sur le document, appelées en diplomatique les « mentions marginales » formulées au cours de la diffusion du document (numéro et date d’enregistrement notamment) et alimentées potentiellement tout au long de sa vie pour mettre à jour les données nécessaires à son exploitation fiable.
Or, la notion d’original est battue en brèche par la nature même du support numérique dont la spécificité, sans précédent dans l’histoire des supports d’écriture, est que l’information est dissociée de son support et nécessite le truchement d’un outil de lecture qui donne à voir l’image du document, le fichier qui le porte n’étant pas visible par l’œil humain. Ainsi, la première rédaction d’un acte ne se différencie pas visuellement de la copie qu’on pourrait en faire, ni de la copie de la copie, de même que les modifications apportées au premier fichier ne seront pas visibles à l’écran de lecture (pour peu qu’on sache bien utiliser les logiciels bureautiques).
Heureusement, la technologie numérique possède une autre façon de garantir l’authenticité et la maintenance de cette authenticité (i.e. l’intégrité) : c’est d’enregistrer systématiquement les éléments d’identification et de modification des fichiers. Ce qui a inspiré à Isabelle Renard cette superbe sentence : « L’original est mort, vive la trace numérique ! » (Renard, 2003).
Les éléments de traçabilité de toute action opérée sur le fichier ou l’agrégat (signature, lien, ajout ou retrait de métadonnée, modification ou tentative de modification, consultation, migration, etc.) alimentent un journal ou historique des événements, sécurisé par le système de conservation, et qui joue le même rôle que les différents éléments de validation et de suivi portés manuellement naguère sur les documents analogiques.
A côté de la technologie de signature électronique, qui reprend à la fois la fonction de la signature manuscrite et celle du sceau, les techniques d’horodatage sont en mesure d’apporter aux agrégats et aux systèmes qui les gèrent une fiabilité satisfaisante.
En résumé, l’objet de la diplomatique numérique est un agrégat accompagné de sa trace.

 

3.2.    Moderniser et développer le vocabulaire

Le vocabulaire de la diplomatique n’a quasiment pas bougé depuis trois siècles que Mabillon l’a établi. Dans la mesure où l’objet d’étude évoluait peu, il n’y avait pas nécessité de moderniser le discours.
Aujourd’hui, si le monde numérique s’accommode bien, et même très bien, des fondamentaux de la diplomatique, les mots qui supportent l’analyse et la critique de l’information doivent être révisés et enrichis en tenant compte des évolutions de la langue et des nouvelles réalités de production et de diffusion des données, notamment des nouveaux cas de figure qui soulèvent et illustrent la question de l’authenticité et de la fiabilité de l’information numérique.
Il n’est pas question ici de proposer un nouveau glossaire de la diplomatique numérique mais simplement d’en décrire les caractéristiques. On peut distinguer trois catégories de mots :
1.    les termes introduits par les technologies numériques au premier rang desquelles les techniques d’horodatage et de scellement, avec le besoin de clarifier certains points, comme l’usage de l’expression « signature électronique », souvent équivoque entre la signature de consentement et la signature de scellement ;
2.    les parties du discours : les concepts portés par les mots traditionnels que sont l’exposé, le dispositif et les clauses, seront plus facilement exprimés au travers de mots tels que contexte, décision ou expression de la volonté, pièces justificatives ou conditions ou commentaires ; on peut regretter que le Vocabulaire des archives : archivistique et diplomatique contemporaines publié par l’Afnor en 1986 n’ait pas été approfondi pour la terminologie proprement diplomatique et que les recherches ultérieures se soient orientées vers la seule archivistique et l’établissement de typologies documentaires plutôt que vers l’observation de la « genèse, forme et tradition » des documents contemporains ;
3.    les mots à même de désigner de manière précise et efficace les différents états ou avatars d’un document ou d’un agrégat au cours de la phase d’élaboration du texte définitif ou pendant la phase de diffusion ou de conservation du document ou de l’agrégat validé.
Paradoxalement, la langue administrative française s’est appauvrie en abandonnant des mots pourtant précis tels que minute, expédition, ampliation, pelure, copie conforme… (seule la langue des notaires a maintenu certaines précisions lexicales inhérentes à la rigueur de la fonction), au moment même où les outils de production ou de reproduction de l’information créaient des formes et des valeurs d’information variées et parfois subtiles. On ne dispose guère aujourd’hui que de deux termes courants, version et copie, pour décrire des dizaines de réalités différentes ; la faiblesse du vocabulaire, mal compensée par l’ajoute de qualificatifs eux-mêmes imprécis, et aggravée par le développement d’anglicismes trompeurs (edition par exemple), conduit à des malentendus et des confusions qui entravent la qualité du processus.
En ce qui concerne les versions, la technologie propose des outils de versionnage qui donnent satisfaction dans le domaine particulier de la documentation de projet mais qui s’avèrent inadaptés ou inopérants dans d’autres domaines parce qu’ils ignorent, entre autres, la valeur de responsabilité ou d’usage de la version à côté de la chronologie de sa production (Chabin, 2010).
Comment analyser et critiquer un agrégat complexe avec un vocabulaire approximatif ? Il est urgent de caractériser et de nommer de manière explicite les relations entre un document ou un agrégat construit autour d’une information originale (je dis, je déclare, je fais ceci ou cela) et toutes les formes qu’il peut prendre, tous les fichiers qu’il peut engendrer et dont la qualité et la fiabilité ne peuvent être évaluées qu’en référence à l’objet principal.

 

3.3.    La diplomatique : un outil prospectif autant que rétrospectif

On voit bien que l’analyse diplomatique a, avec le numérique, un champ d’investigation immense, comparable à une terra incognita offerte aux explorateurs de l’information. Mais quel est le but de cette connaissance ? A quoi doit aboutir la critique qui doit logiquement suivre l’analyse ?
Il faut ici rappeler que, si la discipline diplomatique est habituellement présentée comme « science auxiliaire de l’histoire », ce qui en fait une démarche rétrospective dédiée à la connaissance des faits, le contexte de son invention par Mabillon visait d’abord à la défense des droits d’une personne morale. Il s’est trouvé que le matériau de l’analyse était constitué de chartes médiévales, matériau délicat à critiquer du fait de l’absence de référentiels méthodologiques et de la dispersion des sources à comparer, mais l’objectif premier de discerner le vrai du faux (le fiable du non fiable) et la méthode cartésienne pour y parvenir sont tout à fait indépendants de la forme du matériau et de l’époque concernée.
La diplomatique, finalement, depuis qu’elle existe, est au service de celui qui la sollicite pour résoudre une question qui se pose et à laquelle d’autres méthodes ou disciplines ne savent pas répondre. A bon entendeur, salut !
Il apparaît que le monde de l’information numérique pose aujourd’hui deux questions à laquelle on n’a pas trouvé de réponse satisfaisante :
1.    comment, pour une personne morale (organisme, entreprise) voire physique, identifier dans la masse les agrégats qui l’engagent juridiquement ou moralement vis-à-vis de tiers afin qu’ils puissent être archivés efficacement c’est-à-dire en contrôlant leur authenticité et en organisant leur intégrité sans s’encombrer de la gangue qui les environne ?
2.    comment, dans le vaste espace de l’Internet, contribuer à un meilleur code de la route afin éviter qu’une information se donne trop longtemps pour ce qu’elle n’est pas et risque de provoquer, de ce fait, des dégâts financiers mais surtout humains.
La diplomatique peut apporter des réponses à l’identification de l’information authentique et à la critique de la désinformation. On aurait donc tort de ne pas la solliciter.
Ainsi utilisée, la démarche diplomatique se démarque à la fois d’une démarche rétrospective et de l’objectif historique où elle s’est si longtemps cantonnée. Sans tourner nécessairement le dos aux documents accumulés par le passé, elle se tourne vers l’agrégat en formation. Sans nécessairement ignorer les préoccupations historiographiques, elle s’oriente vers des objectifs de gestion, de qualité et de maîtrise des risques.
« La diplomatique numérique n’est pas une critique rétrospective d’un fonds documentaire déjà constitué en vue d’une exploitation de sources historiques (encore qu’elle puisse y contribuer), mais bien une évaluation prospective de l’archivabilité de l’information, avec les remèdes pour, le cas échéant, optimiser cette archivabilité, par exemple par une modélisation en amont de l’information à archiver » (Chabin, 2008)
S’interrogeant sur l’analyse diplomatique appliquée à l’image, Patrick Peccatte arrive à la même conclusion : « L’information de suivi historique des modifications dans Photoshop, quand elle est activée, permet d’obtenir dans le segment XMP de l’image un résumé des manipulations effectuées à l’aide de ce logiciel. Elle introduit une traçabilité minimale mais néanmoins utile des modifications effectuées sur une image. Mais nous sommes là dans une approche prospective de la diplomatique où l’on évaluerait l’archivabilité des images plutôt que dans une approche rétrospective » (Peccatte, 2009).
L’archivabilité, objectif numéro 1 de la diplomatique numérique.
Vigilance contre la déformation et la falsification de l’information dans la sphère publique, objectif numéro 2 de la diplomatique numérique.
Objectifs ambitieux peut-être pour une discipline encore quasi-confidentielle mais on peut remarquer qu’il n’y a pas beaucoup de disciplines concurrentes pour tenter de les atteindre.

 

Conclusion

La conclusion de tout cela est que, bien sûr, le point d’interrogation du titre de cet article peut être retiré : oui, on peut parler de diplomatique numérique. Mais surtout on doit lui donner plus d’assise, étoffer la méthode, démontrer sa pertinence, illustrer son intérêt.
Je ne résiste pas à citer encore Georges Tessier dont l’actualité des propos est remarquable : « La diplomatique est née d’une réaction de l’esprit critique au contact des documents d’archives représentés aux yeux des historiens du XVIIe siècle par les chartes médiévales et surtout par celles que recommandaient à l’attention une présentation particulièrement soignée ou l’importance du personnage au nom de qui elles étaient intitulées. »  et encore : « … nous considérerons comme [acte écrit] tout « instrument » rédigé en forme de preuve, que la chose à prouver et consignée dans l’écrit ait ou n’ait pas une portée juridique. On peut concevoir un événement d’ordre artistique, littéraire, sentimental ou politique dont les auteurs ou les témoins entendraient perpétuer le souvenir par le moyen d’un écrit établi dans la même forme que celle qui est généralement utilisée pour prouver un contrat, par exemple un acte notarié ».
Et je laisse le dernier mot à Luciana Duranti qui conclut ainsi son long article de 1990 : « L’ingéniosité des hommes continuera à inventer de nouveaux types de documents. On peut imaginer qu’un jour on aura accès à l’information conservée sur le système planétaire en regardant le ciel au travers d’un téléscope. Saurons-nous y discerner la part qui constitue les traces des activités de notre société et préserver son intégrité, ce qui au bout du compte devrait être ce que les utilisateurs des archives attendent de nous ? La réponse dépend de notre capacité à identifier les composants essentiels et pérennes de ces traces. Peut-être seront-ils les mêmes que ceux que Mabillon définit dans le livre 6 du De re diplomatica. » [trad. MAC]

 

RÉFÉRENCES ET BIBLIOGRAPHIE

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