Il y a dix ans très exactement, le 28 juin 2011 que j’ai lancé ce blog. Mon propos était – et reste – de commenter la fabrique de l’information et les traces qui la supportent, la perception de l’information par ceux qui la produisent et ceux qui la consomment, l’exploitation de l’information archivée; et l’évolution dans le temps de la perception de ces trois notions.

Mon premier billet, intitulé “Temporalité” et inaugurant la série de billets en -ité, pointait le raccourcissement de la perception du temps chez mes contemporains, au travers de la formule de plus en plus usitée: “du jamais vu depuis” vingt ans, dix ans, un an…

Depuis une décennie, ces “jamais vu depuis” continuent, régulièrement, de m’agresser les yeux ou de m’écorcher les oreilles selon que je lis la presse écrite ou j’écoute la radio (cela doit être pareil à la télévision mais je ne la regarde pas).

Petit florilège (classement chronologique):

  • À propos de l’interview de DSK par Claire Chazal sur TF1: “13 M de spectateurs, on n’a jamais vu ça depuis 2005 (les émeutes)” (France-Info, 19 septembre 2011)
  • À propos du “silence des armes à Gaza”: ” ce n’était jamais arrivé depuis 28 jours” (France-Info, 5 août 2014)
  • Covid-19 : 523 nouveaux décès en France, du jamais vu depuis le mois d’avril (OHMYMAG, 28 octobre 2020)
  • “les Suisses ont mangé moins de 10 kg de chocolat en 2020, du jamais vu depuis 40 ans” (France Culture, 3 avril 2021, 8:10)
  • Ligue 1 : 38 buts marqués en une journée, du jamais vu depuis 13 ans dans la Ligue des talents (20minutes, 26 avril 2021)
  • Strasbourg : grève chez Auchan Hautepierre, du jamais-vu depuis 20 ans (France3 Régions, 30 avril 2021)
  • Coronavirus en Dordogne : cinq cas positifs par jour, du jamais vu depuis août dernier (France Bleue, 23 juin 2021)

Accoler “depuis” à “jamais vu” est une erreur de langage exaspérante pour un professeur de français, erreur dénoncée par exemple sur ce site qui va jusqu’à citer “C’est du jamais vu depuis le journal de 13h”… Si au moins on ne trouvait cette formule que chez les écoliers…

J’aimerais pouvoir incriminer la médiocrité de la traduction automatique d’articles anglo-saxons mais le fait est que tous les exemples cités sont nativement français. Du reste, il semble bien que l’équivalent anglais du “jamais vu depuis” n’existe pas. Je n’ai pas trouvé de “never seen since” mais très normalement “for the first time since” ou ” as not been seen since”; et à propos d’un chiffre, d’une statistique: “the highest since” ou “the lowest since”. Pas si bêtes les Anglais.

D’où vient ce glissement de sens de “jamais”?

Le Wiktionnaire a une entrée pour “du jamais-vu” (avec un tiret entre jamais et vu), qualifié de locution adverbiale avec le sens de “qui ne s’est jamais produit, ou qui n’est pas arrivé depuis très longtemps”. La définition agrège deux choses assez différentes, deux degrés dans l’échelle du temps, l’un relatif, l’autre absolu. Appauvrissement de la langue et, partant, de ce qu’elle permet d’exprimer. Et que veut dire “très longtemps”? Cela me rappelle les réflexions des employés quand on leur demande ce qu’il y a dans leur armoire ou dans leur serveur: “Oh, c’est très vieux, ça date d’au moins trois ans…”.

Pour le Petit Larousse, “jamais-vu” est un nom masculin invariable désignant un événement exceptionnel et qui fait sensation. Là, le sens traditionnel de jamais (à quelque moment que ce soit) est carrément escamoté. À noter que plus le champ de référence est restreint spatialement (un pays, une région, une ville) et temporellement (la génération de mes grands-parents, la génération de mes parents, moi), plus on a de chance de considérer un fait comme exceptionnel. C’est mathématique.

Soit, mais ni le Petit Larousse ni le Wiktionnaire ne valident la dérive du “jamais-vu depuis“. Il faudrait dater plus précisément l’apparition de la formule, sa banalisation et même la date de sa “normalisation” que représente l’entrée dans un dictionnaire.

Pour les journalistes, la recherche d’un titre de presse à sensation suffit à expliquer la faveur de l’expression. On le voit dans cet exemple où le titre “Le pétrole à plus de 90 dollars, jamais-vu depuis deux ans” est repris dans le texte avec une tournure correcte: “Le baril de pétrole a dépassé le seuil de 91 dollars jeudi soir à New-York. Ce qui n’était pas arrivé depuis octobre 2008. Le froid explique en grande partie cette flambée” (Le Figaro, 22 décembre 2010). Dans ce contexte, j’ai plaisir à noter qu’il y a quand même des journalistes, en l’occurrence Philippe Galloy de l’Écho (Belgique), qui s’expriment en bon français dès le titre: “Le pétrole au plus haut depuis deux ans”.

Au-delà de l’inculture et du culte de l’audimat, le “jamais vu depuis” traduit surtout un phénomène social. Le succès de l’expression est le signe d’un manque de recul sur les choses, une formule révélatrice d’une absence de mémoire collective ou, pire, d’une absence de volonté de mémoire collective. J’y vois le signe de la paresse ou de la crainte de chercher des références dans un passé commun, comme si ce passé commun n’existait pas, n’avait pas d’intérêt (les vieux trucs, on s’en tape), comme si la prise en compte du passé n’était pas indispensable à l’analyse du présent…

Le “jamais vu” n’est pas le seul indice de ce raccourcissement temporel de la perception du monde. L’immédiateté règne sur la toile et les réseaux sociaux. Exemple futile et pourtant symptomatique: si je recherche sur Internet les horaires d’un train entre telle et telle ville, en préparant un futur voyage, la première réponse que je vois est l’heure du prochain train (à supposer que je me trouve dans une de ces deux villes et que je sois géolocalisée); quant à obtenir l’équivalent du petit dépliant SNCF sur les horaires de la ligne à l’année, il faut s’accrocher… Et si je me renseigne un soir tard sur les horaires hebdomadaires de telle chaîne de magasin, à titre purement informatif, la première chose que j’apprends est que le magasin est fermé ou encore ouvert.

Certes, l’affichage des résultats correspond aux usages de la majorité des demandes des internautes devenus accros à l’immédiateté (le prochain avion pour le soleil, le restau le plus proche encore ouvert…). L’économie capitaliste caresse le consommateur dans le sens du poil tout en organisant les goûts en matière de pilosité…

Ceci est un constat non un jugement. Chacun est libre de voir midi à sa porte, et d’en subir les conséquences en termes de liberté en s’enfermant volontairement dans l’absence de mémoire et l’étroitesse de jugement.

Mais pour revenir aux réflexions plus générales que je développe sur ce blog, ne conviendrait-il pas de tenir compte de cette temporalité raccourcie et de cette prédominance de l’immédiateté dans la collecte et le traitement des traces de la vie des populations qui sont censées constituer les archives de demain?