Sept ans après le mouvement social des « Gilets jaunes », trois ans après avoir entrepris la lecture et l’édition des cahiers de doléances 2018-2019 de Charente-Maritime, j’ai rencontré un Gilet jaune rochelais, à quelques rues de chez moi, grâce à une connaissance commune.
Les cahiers de doléances sont parfois appelés « cahiers de doléances des Gilets jaunes » par les médias mais la réalité est bien plus nuancée car tous les Gilets jaunes n’ont pas participé aux cahiers et les personnes qui ont écrit dans les cahiers n’étaient pas toutes Gilets jaunes. Cette rencontre est une illustration parmi d’autres de l’articulation entre les deux ensembles.
Il s’appelle Jean-Yves. En novembre 2018, il est retraité de la Régie des transports communautaires rochelais (RTCR). La participation aux manifestations des Gilets jaunes, dont il a connaissance par des copains, est pour lui une évidence. Il n’est pas syndiqué, même s’il a défilé plus d’une fois, en rejoignant à l’occasion le service d’ordre de la CGT, et il n’est pas engagé dans un parti politique. Sa motivation est la solidarité : devant la hausse des taxes sur le carburant, élément déclencheur du mouvement des Gilets jaunes en octobre, on ne reste pas inactif, même si, comme pour lui, les accidents de la vie pourraient donner envie de rester chez soi plutôt que de s’occuper des autres. Il faut exprimer son ras-le-bol.
Jean-Yves défile dès le 1er acte des Gilets jaunes le 17 novembre à La Rochelle, au milieu de 2500 manifestants. Avec sa barbe blanche, un œil tatoué sur la nuque et, parfois, un béret rouge, on le repère aisément dans les cortèges. Il me montre sur son téléphone les vidéos des différentes manifestations, filmées par des journalistes de France 3 Nouvelle Aquitaine. Le 5 janvier, lors de l’acte VIII, Jean-Yves défile en tête d’un millier de Gilets jaunes et, comme il a des choses à dire, un journaliste lui tend son micro, devant les bâtiments de la préfecture dont l’accès est protégé par les forces de l’ordre : « On est rochelais, c’est notre maison, c’est notre préfecture, c’est à nous ; ce n’est pas à Emmanuel Macron, c’est au peuple ». Et il ajoute que c’est pour cela que c’est très important d’être là. Ceci avant que le face à face tourne à l’affrontement, les gaz lacrymogènes et la charge de police sur le Vieux-Port en fin d’après-midi.
En plus des manifestations hebdomadaires, et des autres comme au port de La Rochelle, il y avait des rencontres dans des salles (Fétilly, Marans) ou sur le rond-point d’Usseau, sans compte rendu, du moins à sa connaissance. Il n’est dans aucun groupe d’échange sur aucun réseau social, Facebook ou autre. C’est le bouche à oreille qui fonctionne. Il n’a pas non plus vu de cahiers de doléances dans ces manifestations et n’a pas non plus entendu parler des cahiers mis à disposition par la mairie de La Rochelle début janvier, et il ne connaît personne qui est allé y écrire sa contribution au débat.
Sept ans plus tard, Jean-Yves se déclare prêt à recommencer car la situation de crise se répète, ou se prolonge, mais on sent dans sa voix une pointe d’amertume. D’un côté, le regret que le mouvement des Gilets jaunes n’ait pas réussi à transformer les choses, en faisant remarquer que le rejet par la plupart des Gilets jaunes de tout leader et la crainte de récupération syndicale ou politique ait au final réduit les moyens d’action car il pense, lui, qu’une organisation rigoureuse aurait permis d’avancer et de capitaliser. D’un autre côté, peut-être plus personnel, Jean-Yves évoque sa déception de constater, paradoxalement, le manque de solidarité dans ce mouvement animé par la solidarité : lors de la manifestation devant la préfecture, le 5 janvier, il a vu une femme, connue dans la ville comme marginale, se faire tabasser sans qu’aucun manifestant ne s’avance pour lui porter secours. Il la revoit quelquefois dans le quartier et cela ravive ce pénible souvenir.
D’autres Gilets jaunes rochelais témoigneraient d’une expérience similaire (plusieurs manifestants sont interviewés par les médias d’un acte à l’autre) ou d’une expérience différente car certains ont écrit dans les cahiers de doléances qui en gardent la trace, d’autres se sont inscrits à des groupes Facebook, ou encore ont participé à des débats publics, sans parler de ceux dont le nom a été enregistré dans les archives policières ou judiciaires. Reste une majorité silencieuse, difficile à appréhender mais qu’on aperçoit dans les cortèges, dont quelques-uns sont allés s’exprimer dans les cahiers, mais aussi ceux qui ont visionné les vidéos des manifestations sans y avoir participé (entre 12000 et 16000 vues sur YouTube pour les principaux reportages).
C’est toute la question des archives des mouvements sociaux, entre les traces qu’ils laissent (ou pas) et qui seront conservées (ou pas), et les traces que laissent les autres sur eux (administration, médias…).
Merci à Jean-Yves pour son témoignage.


