Qu’est-ce qui est aussi bien ancienne que contemporaine, tantôt singulière (avec une majuscule) et tantôt plurielle, volontiers universelle et toujours personnelle, écrite par un universitaire ou racontée par une grand-mère ?

Le père de l’Histoire est Hérodote avec ses histoires, récits de ses voyages, chroniques de ses observations. L’historien est là le témoin direct ou quasi-direct de ce qu’il rapporte, comme le seront plut tard les historiographes officiels au service de leur souverain, avant que l’histoire ne devienne une « science » avec son matériau (les archives) qui permet d’investiguer au-delà de la période vécue, avec deux phases complémentaires : la recherche des éléments de connaissance du passé et leur agencement dans une construction narrative.

L’histoire collective se doit d’être bien écrite et on peut là-dessus s’en remettre au magnifique et indémodable Comment on écrit l’histoire de Paul Veyne (1971). Quant aux histoires qui se racontent, je renvoie à Comment raconter des histoires à nos enfants de Sara Cone Bryant(1911) où l’on trouvera l’l’histoire d’Épaminondas qui m’a inspiré il y a quelques années le nom d’un syndrome archivistique. (LIEN)

À quoi sert l’Histoire. À quoi servent les histoires ? À proposer à un public un récit véridique ou fictif à des fins de référence et d’éducation. À cet égard, deux citations m’ont accrochée au fil de mes lectures.

Dans le gratuit Direct Matin du 16 avril 2012, à une semaine du premier tour des élections présidentielles, un article de Jean-Marc Morandini sur les interventions télévisées des candidats est titré« L’histoire s’écrit en direct à la télé ». Qui écrit ? L’histoire ne s’écrit pas toute seule tout de même ! C’est confondre survenance d’un fait historique et histoire…

Dans Le Monde du 1er septembre 2013, on peut lire cette phrase du secrétaire d’État américain John Kerry au sujet de l’utilisation d’armes chimiques dans la guerre en Syrie : « L’histoire nous jugera extrêmement sévèrement si nous détournons le regard ». L’Histoire invoquée comme argument politique ? La crainte du Jugement ? Hum… Pourquoi pas ? Mais n’est-ce pas mettre la charrue avant les bœufs ?

Avez-vous remarqué que l’histoire est présente dans le monde de l’entreprise sous ses deux formes (connaissance du passé et récit pédagogique) ?

D’un côté, de plus en plus de dirigeants éprouvent le besoin de raconter l’histoire de leur entreprise, pour des raisons de communication institutionnelle ou de valorisation commerciale ; on recherche alors,  avec délice et fébrilité, les « vieilles archives » dont beaucoup ont disparu par négligence ou désintérêt, tout en continuant à foutre en l’air les « jeunes archives ». Ces dirigeants, le plus souvent, ne veulent pas voir le lien entre les traces documentaires d’aujourd’hui et les traces documentaires d’hier ; ils se montrent étonnamment inconscients du fait que les secondes ne peuvent exister si on détruit les premières, à moins que ce ne soit une politique de terre brûlée délibérée…

De l’autre côté, les histoires que l’on raconte aux collaborateurs, via les outils de communication d’entreprise ou lors de séminaires ou de formation, pour illustrer les concepts, séduire le public et faire passer les messages. C’est ce qu’on appelle le storytelling. Rejetant l’anglicing et l’expression française aussi longue que creuse proposée comme traduction (communication narrative), je voudrais parler d’historiage. Historiage comme coloriage, précisément, car il s’agit bien de donner des histoires comme on donne des couleurs à une trame théorique. L’histoire, quelle qu’elle soit, devrait être composée et exposée, non pas dans un but de connaissance pure et dure, pour « Gagner des millions » ou être champion à 18h sur France 3, mais afin de comprendre le monde dans lequel on vit et, si possible, contribuer à son épanouissement.

C’est ma propre histoire qui me dicte ces lignes. Mais je ne veux pas faire des histoires (femmes universitaires, grands-pères conteurs…).

Ce billet fait partie d’un triplet : Histoire – Mémoire – Grimoire (la semaine prochaine)

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