La déchéance, quand elle est quadriennale, est une notion familière des juristes et des archivistes du secteur public, même si le terme est aujourd’hui un peu désuet.

C’est une prescription légale, notamment énoncée dans la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968, qui annule toutes créances sur l’État, les départements, les communes et les établissements publics qui n’ont pas été payées dans un délai de quatre ans. Pratique !

Les archives, factures et autres justificatifs, qui tracent cette dette ne servant plus à rien, peuvent dès lors sortir (de-) de la sphère de la preuve potentielle et tomber (choir) dans l’oubli ou le pilon (terme pour désigner le lieu où l’on entasse les documents papier condamnés en attendant leur exécution par la déchiqueteuse).

De combien de tonnes de pièces de comptabilité la déchéance quadriennale a-t-elle scellé le sort au cours des dernières décennies ?

Il y a une autre déchéance dont on parle moins mais qui est pourtant dans l’air du temps ; je veux parler de la déchéance de la rationalité. La déchéance n’a plus ici le sens de prescription mais oscille entre le constat de décrépitude et l’action de privation.

Il semble que, même au pays de Descartes, la raison décrépisse et que, en dépit des progrès de la science et des sommes englouties par l’Éducation nationale, un nombre non négligeable d’individus soient privés de rationalité dans leur comportement et leurs décisions. Cette distorsion entre l’action et la logique, cette incohérence entre les choix qui sont faits et l’intérêt exprimé par ailleurs, touchent aussi bien les jeunes que les moins jeunes, dont certains sont pourtant issus de grandes écoles nationales…

On constate ainsi un manque caractérisé de rationalité chez ceux qui :

  • répètent qu’il ne faut pas imprimer les mails pour préserver les forêts mais accumulent des téraoctets de fichiers périmés, inutiles ou toxiques qui encombre les serveurs, sans penser que la surchauffe des data centers est plus néfaste à l’environnement planétaire que la consommation d’un peu de papier employé à bon escient ;
  • dénoncent la collecte par l’administration des données personnelles des individus et sèment volontairement sur Internet et les réseaux sociaux dix fois plus d’informations qui alimentent un big data marchand, comme si les géants de l’économie n’avaient pas plus de pouvoir de surveillance que l’administration ;
  • militent pour la sauvegarde de l’environnement et de la nature mais qui gaspillent allègrement nourriture, eau et énergies fossiles ;
  • prétendent œuvrer pour le bien commun tout en n’ayant de cesse de penser à leurs petits intérêts particuliers, réélection, prime exceptionnelle, médaille, conquêtes amoureuses et autres gadgets.

Mais quelle est l’origine de cette déchéance de rationalité ?

  • Est-elle le fait d’un matraquage des médias, d’une propagande internétique et incontrôlée de contre-vérités qui a fini par priver certains individus d’une rationalité qu’ils possédaient-naguère ?
  • Ou bien est-ce un phénomène d’usure qui toucherait ceux qui ont été rationnels trop systématiquement et trop longtemps, les poussant au n’importe quoi ?

 

 

2 Commentaires

  1. Constats tout a fait justes auxquels j’ajouterais celui-ci :
    – s’inscrivent dans une logique qui se pretend archivistique et qui prone le tout technologique en mettant en doute, sinon en balayant du revers de la main, tout l’heritage theorique de cette science naissante, l’Archivistique contemporaine, sans, pour autant, proposer de nouvelles pistes de reflexion pour integrer les problematiques technologiques a cet heritage. Et au lieu d’agir pour ne pas se laissser submerger par la deferlante IT sur le domaine des archives, ils ont choisi de surfer dessus loin de toute volonte de la dompter, tant soit peu.
    Et j’ajouterais, en consequence, a ce constat, que ce deficit de rationalite peut aussi s’expliquer par un malaise chez certains de nos collegues qui se trouvent desarconnes par cette deferlante IT qui nous envahit de toute part , destabilises dans leurs convictions archivistiques de maniere a choisir la solution de facilite, celle de s’inscrire dans cette mouvance technologique, sans en maitriser les ressorts. L’opportunisme n’est pas tout a fait absent dans une telle demarche.

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