2-Tout est archive


Extraits de Je pense, donc j’archive, Marie-Anne Chabin, L’Harmattan, 1999

Chapitre 2 – Tout est archive

Dans le premier chapitre du dernier manuel d’archivistique français, publié en 1993 par la Direction des Archives de France, Michel Duchein, inspecteur général honoraire des Archives, revient sur la définition du mot archives pour en souligner la diversité. Il ajoute, faisant allusion à l’emploi du terme en dehors du monde professionnel des archivistes, que le mot archives est devenu un “ véritable mot fourre-tout ”.

C’est un fait observable que la notion d’archives est plus répandue dans la société d’aujourd’hui qu’elle ne l’a été au cours des décennies précédentes. Cette évolution correspond-elle à une mode, s’agit-il d’un épiphénomène ou d’une réalité plus durable ? La question mérite examen.

Naissance et baptême des archives

Des tablettes mésopotamiennes aux courriers électroniques, le monde des archives s’élargit sans cesse. Les supports se multiplient grâce à la technique et à la technologie : ces dernières ont permis de passer de l’écrit à l’enregistrement ; le langage humain est conforté par la capture du réel, sons ou  images, et l’écriture se transpose. Les provenances se multiplient autant que les acteurs de la société. Les contenus se diversifient parce que le champ des connaissances n’a jamais été aussi vaste et l’information aussi fluide.

La dimension chronologique de cette évolution est évidente : sauf à en détruire plus que l’on n’en crée, il y a chaque jour plus d’archives que la veille. Un autre aspect explique l’expansion du champ archival, c’est la diversification de l’usage qui est fait des archives, comme documents porteurs de mémoire. La masse et la complexité des informations traitées et échangées, pour des nécessités administratives ou documentaires, favorisent le recours aux documents archivés. Parallèlement, la volonté de savoir et la curiosité du passé renforcent la quête d’archives. À la croissance du champ des archives correspond la croissance de l’utilité et de l’intérêt qu’on leur prête. On peut dire que, dans un sens, c’est l’utilisateur qui fait l’archive.

Ainsi on pourrait regrouper les archives en deux cercles concentriques : le cercle des producteurs-utilisateurs et le cercle des utilisateurs-chercheurs. Le premier cercle contient les pièces produites ou reçues par une personne dans le cours de son activité et qui sont conservées parce qu’elles peuvent être utiles à leur auteur, soit comme élément de preuve, soit comme élément de mémoire pour l’activité de son créateur. Ces documents sont des archives par nature. Ils sont identifiables comme tels dès le moment de leur création. Ce sont des “ archives de naissance ”. Lorsque ces archives perdent leur utilité pour leur producteur, elles n’ont plus de raison de rester en sa possession. Si elles présentent un intérêt pour d’autres parce qu’elles contiennent des informations qui concernent la collectivité et qui n’existent pas ailleurs, ou bien elles sont accueillies dans un service d’archives (c’est ce qui doit se passer en principe, au moins pour les archives publiques), ou bien elles risquent de disparaître.

Le deuxième cercle accueille deux types de documents : d’une part, les archives du premier cercle dont la trace avait été perdue et qui sont retrouvées, qui connaissent une “ renaissance ” ; d’autre part, des documents dépourvus de fonction probante ou utilitaire, qui ne sont pas archives de naissance mais qui ont survécu et à qui on reconnaît aujourd’hui une valeur de mémoire, de témoignage du passé. Cette valeur ajoutée tient soit à leur contenu propre, soit à leur représentativité d’un type de document dont les autres éléments auraient disparus : lettres, photos, affiches, journaux intimes, agendas, films familiaux, collections en tous genres. À partir du moment où l’on a identifié leur provenance, leur destination, leur contenu, ils peuvent jouer le rôle d’archives en témoignant de l’histoire d’un individu ou d’un groupe d’individus. Ils sont regardés et questionnés comme des archives. Ce sont en quelque sorte des “ archives par baptême ”.