Les cahiers de doléances, rédigés lors du mouvement social des Gilets jaunes et du Grand débat national qu’il a provoqué, méritent qu’on plaide leur cause, d’autant plus que, sept ans après les faits, ils ne sont toujours pas accessibles en ligne.
Mon livre Les mots du peuple. Plaidoyer pour les cahiers de doléances de 2019, publié par l’École nationale des chartes dans la collection « Propos » et disponible en librairie depuis quelques semaines, aborde la question des cahiers de doléances sous l’angle de leur aventure en tant que documents car ces 20000 cahiers de papier produits entre novembre 2018 et mars 2019 racontent quelque chose de plus que la compilation des mots qu’ils contiennent et c’est ce plus que j’ai voulu mettre en évidence.
La première partie de l’ouvrage décrit le processus de fabrication des cahiers, ses événements déclencheurs, notamment le rôle essentiel des maires de France, la mise en page voire la mise en scène des cahiers, le profil et les réactions des contributeurs et contributrices aux cahiers, et bien sûr, dans ce contexte documenté, la nature des revendications, doléances, préoccupations, émotions, témoignages, analyses et propositions. Le tableau est complété par une rapide évocation des similitudes et des différences avec les cahiers de 1789.
La seconde partie raconte la dégradation subie par les « mots du peuple » au cours de ce périple, entre approximations technologiques et négligences politiques. La centralisation des cahiers, leur numérisation, leur transformation en données et leur exploitation par algorithme constituent un témoignage éclatant de la fracture numérique dans ce pays. Entre les cahiers égarés au cours de ce périple, les pages tronquées ou oubliées lors du scan, les ratés de la transcription (quelquefois tristement comiques), l’exclusion des mots ou formules qui n’étaient pas présents dans le référentiel gouvernemental élaboré pour l’exploitation des cahiers au sein du Grand débat, et j’en passe, c’est, à mon avis, 50 % de la valeur informative des cahiers qui se sont trouvés balayés d’un revers de main.
La troisième et dernière partie s’intéresse aux regards portés sur les cahiers par les protagonistes du débat, lesquels sont pluriels : les politiques (maires, députés…) avec notamment la résolution de publication des cahiers votée par l’Assemblée nationale en mars 2025, les universitaires dont les travaux mettent en évidence les nombreuses facettes de cette source, les citoyens avec les dizaines de collectifs qui s’emploient à les faire vivre, les services d’archives qui ont la garde des cahiers, les médias, les artistes.
Et il faut tenir compte de cet autre acteur qu’est le temps qui passe. Avec le temps, le regard sur les cahiers évolue, parce que d’autres événements sont venus éclairer, accentuer ou pondérer les doléances, introduisant une distance entre la source et son utilisateur laquelle influence à la fois l’accès aux documents et la manière de les questionner.
La principale divergence de vue oppose une approche patrimoniale des cahiers de doléances et une vision d’actualité des doléances. Pourtant valeur d’archives et matériau démocratique ne s’excluent pas bien au contraire. Ce qu’il fallait démontrer.

