Une planète, un avion, un obus, décrivent une trajectoire, droite ou courbe, depuis leur point de départ ou de lancement jusqu’à leur point d’arrivée ou d’impact. On peut observer fréquemment qu’un document, sans être un corps qui se meut dans l’espace autour de son centre de gravité, sous l’effet d’une force extérieure, effectue lui aussi un circuit d’un point à un autre, à la suite d’un événement déclencheur, dans une direction définie, avec un message plus ou moins sensible ou original qui détermine en partie son lieu d’atterrissage. De sorte qu’il est moins incongru qu’il n’y paraît au premier abord de parler de trajectoire documentaire.

La trajectoire documentaire peut s’envisager sous divers angles. Ce peut être les étapes de l’évolution d’un document en formation au sein d’un processus de travail (approche retenue par Dominique Maurel et Dany Bouchard). Ou alors la ligne de conservation suivie par le document engageant depuis sa capture dans un système d’archivage jusqu’à sa destruction (on parle généralement de cycle de vie, lequel s’étale dans le temps). Et ce peut être également la trajectoire du document diffusé quand un mail, un rapport, une note, part de chez son auteur/expéditeur et décrit une ligne, simple ou accidentée, jusqu’à son destinataire. Ce qui est intéressant est que le destinataire, qui fixe le terme de la trajectoire, est tantôt le destinataire prévu, tantôt quelqu’un d’autre, par suite d’un événement ou un obstacle qui fait dévier le document de son circuit initial, ou à cause d’un ricochet qui le propulse un peu plus loin, à la manière d’une balle de revolver qui, du fait de la maladresse du tireur, d’un mouvement de la cible ou de l’intervention d’un tiers, va se loger d’une certaine façon à un certain endroit où on ne l’attendait pas. De même que l’analyse balistique permet a posteriori de comprendre, à partir de l’impact de balle et de la douille, comment le coup a été tiré, l’analyse (diplomatique) du document avec les indices qu’il porte (indices papier ou numériques), son poids informationnel et l’impulsion du lancement, permet de comparer a posteriori (à l’arrivée) la trajectoire réelle avec la trajectoire prévue ou prévisible.

Or, l’actualité fourmille d’exemples de documents dont la trajectoire observée n’est pas conforme à ce que la nature du document et la position du lanceur (expéditeur) aurait laissé penser. Prenons l’affaire du trafic de la viande de cheval (pour mémoire, l’affaire Spanghero a défrayé la chronique en février 2013).

Dans son édition du 30 mai 2014, le Télégramme affirme que des irrégularités graves dans la filière équines avaient été identifiées huit mois avant le scandale Spanghero. Cette affirmation s’appuie sur un document confidentiel de la Cour des comptes, rédigé en juillet 2013, ayant servi à la production d’un rapport sur la sécurité alimentaire publié en février 2014. Ce document confidentiel signale l’existence en mai 2012 d’un rapport de la Brigade nationale d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires (BNEVP) à sa hiérarchie (la Direction générale de l’Alimentation du ministère de l’Agriculture) intitulé “La filière cheval : pratiques déviantes constatées, conséquences et propositions”. Et la Cour des comptes de déplorer, selon le Télégramme, le manque de diffusion des enquêtes de la BNEVP : “Si elles avaient été plus largement diffusées, cela aurait permis une prise en compte plus précoce d’infractions ou de risques”.

Deux constats :

  1. 1. le rapport de la BNEVP n’a manifestement pas été au bout de sa trajectoire puisque le message n’a pas eu l’impact attendu ;
  2. 2. le document de la Cour des comptes qui le dit (et qui est confidentiel) a été détourné de sa trajectoire pour aboutir chez les investigateurs du Télégramme.

Au fait, le document de la Cour des comptes s’appelle «relevé d’observations provisoires ». Vous avez dit « provisoire » ?… À suivre.