Le nouveau président des États-Unis twitte à tour de bras. C’est son style d’expression. Rien ne l’interdit. En revanche, il est légitime, compte tenu de la fonction qu’il exerce, de se demander si le smartphone qu’il utilise pour diffuser ses tweets est correctement sécurisé ou plus directement s’il existe un risque de piratage de données sensibles pour le gouvernement américain.

Deux sénateurs démocrates se sont enquis auprès du département de la Défense américain de savoir si Donald Trump utilisait toujours son téléphone personnel après sa prise de fonction, ou s’il utilisait un appareil de fonction sécurisé (voir l’article dans Le monde informatique).

Tweet TrumpCette préoccupation fait écho aux déboires de Hillary Clinton à qui l’on a sévèrement reproché d’avoir utilisé un compte de messagerie privé pour envoyer des messages en tant que secrétaire d’État en 2009 et dans les années suivantes. L’affaire des e-mails a fait couler beaucoup d’encre et a été longuement commentée.

La comparaison entre les tweets de Trump et les mails de Clinton ne se limite pas aux questions de cybersécurité. Elle touche aussi le statut de ces documents que sont les tweets et les mails au regard des archives nationales des États-Unis (réflexion qui  dépasse le continent américain).

Les deux sénateurs démocrates déjà mentionnés souhaitent également savoir comment les tweets de Donald Trump, ou d’autres écrits présidentiels, seront versés à la National Archives and Records Administration (NARA). La question pour Hillary Clinton s’était posée après coup : l’ancienne secrétaire d’État avait gardé ses messages professionnels avec ses messages personnels sur son compte de messagerie privé puis avait elle-même décidé de détruire ceux qu’elle estimait personnels et remis les autres au gouvernement.

Ayant récemment rédigé un billet sur la notion de « document d’archives », je me suis automatiquement posé la question qui fait le titre de cet article : « Les tweets de Donald Trump sont-ils des documents d’archives nationales ? ». La réponse est : oui, definitiely !

En revanche, à la question « Les mails de Hillary Clinton sont-ils des documents d’archives nationales ? », je réponds : ça dépend.

Pourquoi ?

Parce que tweets et mails ne sont pas de même nature archivistique. La différence est celle qui existe entre publication et correspondance.

Un tweet s’apparente à une publication, c’est-à-dire une déclaration destinée au plus large public, les followers bien sûr mais plus largement les followers des followers et les followers des followers des followers, etc. par le jeu de retweet. Ce que le président en exercice d’un État décide de publier, quel que soit le sujet abordé, ne peut être neutre et intéresse automatiquement la fonction présidentielle et son archivage systématique pour son pays est aujourd’hui évident (il faut rappeler cependant qu’il y a cinquante ans en France, les archives des présidents de la République étaient encore largement considérées comme des archives privées).

En revanche, la correspondance d’un président, qu’elle se présente sous forme papier, sous forme de mail ou sous forme de SMS, peut être publique ou privée, selon les destinataires choisis par l’émetteur. Si le destinataire est une relation de travail, un interlocuteur officiel, un groupe d’individus ou un journaliste, le mail est de nature publique. Il sera archivé s’il traite d’un sujet pertinent et éventuellement détruit (suivant des procédures bien définies) s’il ne comporte aucune preuve ni information originale. Mais si le destinataire est unique et fait partie des proches de l’auteur et que le message porte sur un thème intime, il peut revendiquer le statut d’archives privées car en aucune façon il n’a été écrit pour être visible en dehors de son destinataire principal.

Disons que ce sont d’abord le destinataire et le contenu qui déterminent le statut public ou privé du document-mail (plus que l’outil utilisé), alors que le statut d’un document-tweet est systématiquement public.

Ceci étant dit, il faut mentionner quelques situations où les choses peuvent être plus compliquées :

  • le mail personnel est envoyé à partir d’un compte public ou inversement (cas Clinton) : il faut faire un tri qui est forcément subjectif et pas toujours transparent, d’où des contestations possibles ;
  • des mails privés tombent de façon accidentelle ou frauduleuse dans les mains d’autres que leurs destinataires initiaux et sont rendus publics ;
  • les tweets ne sont pas archivés au fur et à mesure par leur émetteur et il faudra aller les repêcher dans les « archives » de Twitter ;
  • certains destinataires ou followers ont collectés (collectionnés ?) certains mails ou tweets et les proposent aux Archives nationales ultérieurement (un an, dix ans ou cinquante ans plus tard).

Pendant ce temps, l’actualité archivistique française comporte notamment la mise en ligne par les Archives de Paris de près de 7500 témoignages écrits par des anonymes en hommage aux victimes des attentats du Bataclan le 13 novembre 2015, récupérés et restaurés.

Écrits de présidents et de ministres. Écrits de citoyens anonymes.

Les premiers sont des documents d’archives par nature et doivent être archivés dès lors qu’ils émanent du pouvoir. Les seconds sont des documents d’archives par choix de les faire entrer dans la mémoire nationale.

Rapprocher les deux événements n’a pas d’autre but que de faire réfléchir au processus de constitution des fonds d’archives, à tout ce qu’on trouve dans les archives publiques et qui aurait pu ne pas s’y trouver, mais surtout à tout ce qui n’y est jamais entré ou qui en est malencontreusement sorti.

 

3 Commentaires

  1. La différence entre publication et correspondance est éclairante.
    Il y’a aussi la question du « faire suivre » des mails. Dans certains cas de « faire suivre » , ne peut-on pas aller jusqu’à parler de violation de correspondance privée ?

    • Merci Bruno.
      Le fait d’outrepasser le respect de la correspondance privée par la transmission à un tiers existe avec le courrier papier. La question prend du relief avec le mode de correspondance, avec la contradiction entre la rapidité du faire suivre et le temps qu’il faudrait pour réfléchir à la retransmission.
      Je dirais que la facilité du faire suivre est une incitation à cette violation de la correspondance reçue sans avoir toujours pris le temps de la lire complètement, malgré les traces qu’on laisse. Le numérique est là encore un révélateur et/ou un instrument des mauvaises pratiques.

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