L’archivage : un processus mémoriel, pour soi et pour les autres

Ce dernier chapitre (voir la présentation du corpus) est consacré à l’emploi du mot archivage pour désigner la démarche, consciente, volontaire et systématique de mise en mémoire d’informations dont on veut assurer la pérennité, pour soi-même ou pour les autres. Le sens est proche de la démarche patrimoniale du thème A mais il s’en distingue par le caractère personnel, passionné, compulsif, affectif, voire intimiste du geste.

Cet archivage-là est présenté comme une passion, un engagement. Le Brecht Archiv, sous la direction d’Elizabeth Hauptmann, « se consacre à un patient et scrupuleux travail d’archivage des manuscrits » pour pérenniser une pièce inachevée de Berthold Brecht (Nicole Zand, 1968). « Je suis heureux d’avoir contribué à l’archivage du jazz » déclare Jean-Christophe Averty en 1986 (D.3). Au sujet des archives audiovisuelles : « A l’origine de l’idée d’un archivage systématique, on trouve un homme : Raymond Charpentier. Dès la libération de Paris, en 1944, il parcourt la France en tous sens pour regrouper tout ce qui pourrait témoigner de « la guerre des ondes » (D.4).

Cette passion se manifeste parfois de manière excessive, jusqu’à la manie ou l’obsession, moquée par les journalistes. Les activistes d’Action directeont conservé des documents qui sont des preuves à charge : « La manie de l’archivage, le goût prononcé pour la compilation documentaire, vont sans doute coûter cher à André Olivier, Joëlle Crepet et Bernard Blanc » (1986, D2). À propos des archives élyséennes, Robert Belleret écrit : « Manifestement, François Mitterrand en fait mettre ailleurs, comme un écureuil qui planque ses noisettes […] il a plusieurs modes d’archivage… » (2000, D.9).

La démarche s’applique aussi aux productions des autres, avec des motivations patrimoniales ou citoyennes : « Journaliste au chômage, Guillaume propose aux gens d’écrire le livre de leur vie. […] il a créé un lieu d’accueil et d’archivage pour tout ce qui relève de l’autobiographie » (1998, D.7) ; « un programme d’archivage » qui a pour but de « transmettre et modifier à l’infini » (1997, D.5) ; « Un site personnel recense « 115 livres pour une croisière en mer d’Iroise ». Un travail d’archivage remarquable classe les auteurs par ordre alphabétique, suivi du titre des œuvres, du lieu et de l’année d’édition » (1998, D.6). « Quelques sites Internet se sont ainsi spécialisés dans l’archivage des dossiers scandaleux, offrant un terrain de bataille idéal aux adversaires politiques et concurrents en affaires » (à propos des écourtes des grandes entreprises russes, 2000, D.10).

La démarche peut s’accompagner de scrupules : Gabriella Cortese, avoue, à propos de son carnet de voyage : « Je sais, c’est un archivage un peu archaïque. » (2012, D.14). Il faut aussi prévenir les excès et résister à « la tentation de l’archivage généralisé de son existence » (2002, D.11).

Le contexte le plus intéressant peut-être de l’emploi du mot, parce qu’il revient régulièrement depuis une dizaine d’années, est le monde artistique. Le mot archivage désigne très clairement le processus conscient et volontaire de mise en mémoire de la création culturelle, littéraire et artistique, plus personnel, plus fort que la mission d’archivage des arts évoquée avec le thème A.

Michel Guerrin écrit en 2003 : « L’archivage et l’accumulation sont également à la mode, adoptés par nombre d’artistes actuels. » (D.12) puis en 2004 : « Dans un autre registre, plusieurs expositions abordent la notion d’archivage comme geste artistique et moyen de produire de l’histoire. Amasser, révéler, détourner des images, parfois anodines, leur donner un statut noble, les faire « parler » (D.13).

Parlant de Michka Assayas, Stéphane Davet explique : « L’archivage est pour lui une seconde nature. Dès l’âge de huit ans, il s’émerveille des fiches que son frère aîné, le cinéaste Olivier Assayas, rédige sur ses groupes préférés » (2000, D.8). L’artiste Fabrice Hyper explique : « Ce moment de suspens m’a permis de faire le point, de travailler sur l’archivage de mes œuvres, de regarder l’actualité de l’art, et de voir frelatées nombre des choses que j’avais mises en place il y a vingt ans, notamment dans mon rapport à l’entreprise et à la science » (2012, D.15). Cette démarche, paradoxalement, peut être déléguée à une personne de confiance : « Chargé en 1985 d’une mission d’archivage par Samuel Beckett, un étudiant pénètre son intimité » (2013, D.16). Philippe Dagen décrit ainsi en 2013 La Boîte verte de Marcel Duchamp : « fac-similé de ses notes de travail et, plus rare, des pochoirs employés dans cette entreprise d’archivage autobiographique. Duchamp met la minutie au service de l’absurde » (D.17).

Le mot archivage devient là un mot de la langue courante dans une acception proche du discours des philosophes sur l’archive (Jacques Derrida) et de la « mise en archive » (Paul Ricoeur). Son emploi est déconnecté des questions de supports, des questions institutionnelles, des questions réglementaires. Il exprime un besoin de mémoire, une aspiration humaine à la pérennité des choses, laquelle qui se manifeste avec plus ou moins d’acuité selon les individus.

Citations :

D.1. UNE PIÈCE INACHEVÉE DE BRECHT AU BERLINER ENSEMBLE. Le Berliner Ensemble a constitué un département de recherche, le Brecht Archiv, qui, sous la direction d’Elizabeth Hauptmann, se consacre à un patient et scrupuleux travail d’archivage des manuscrits.. LE MONDE, NICOLE ZAND (19-mars-68)

D.2. LE DOSSIER D’ACTION DIRECTE S’ALOURDIT. La manie de l’archivage, le goût prononcé pour la compilation documentaire, vont sans doute coûter cher à André Olivier, quarante-trois ans, à sa compagne Joëlle Crepet, vingt-neuf ans et à leur ami Bernard Blanc, vingt-six ans.. LE MONDE, CLAUDE RÉGENT. (13-juin-86)

D.3. LA PASSION SELON JEAN-CHRISTOPHE AVERTY. Je suis heureux d’avoir contribué à l’archivage du jazz. Depuis 1958 où j’ai filmé Sidney Bechet à Cannes, je n’ai jamais cessé de le faire : à Antibes, de 1960 à 1974, à Nice ensuite, à Antibes à nouveau, après quoi on m’a expliqué que le jazz était passé de mode. « . LE MONDE, FRANCIS MARMANDE. (21-juil-86)

D.4. LES DEUX OREILLES DE L’INA. A l’origine de l’idée d’un archivage systématique, on trouve un homme : Raymond Charpentier. Dès la libération de Paris, en 1944, il parcourt la France en tous sens pour regrouper tout ce qui pourrait témoigner de « la guerre des ondes ».. , DOROTHEE TROMPARENT (06-oct-96)

D.5. TRANSMETTRE ET MODIFIER À L’INFINI. Pour ranger les photos, il peut constituer un album virtuel, consultable par thème, par date ou à l’aide de mots-clés créés dans un programme d’archivage.. , AGNES BATIFOULIER ET CLAUDE GOURBIN (13-juil-97)

D.6. ÉCHOS. Pour les amoureux de l’Océan et des îles bretonnes, un site personnel recense « 115 livres pour une croisière en mer d’Iroise ». Un travail d’archivage remarquable classe les auteurs par ordre alphabétique, suivi du titre des œuvres, du lieu et de l’année d’édition.. LE MONDE, (06-sept-98)

D.7. NÈGRE POUR INCONNUS. Journaliste au chômage, Guillaume propose aux gens d’écrire le livre de leur vie. […] Révolté à l’idée que nombre de ces textes puissent disparaître un jour, oubliés dans un grenier ou bien détruits, faute d’éditeur, de lecteur ou plus simplement de dépositaire, il a créé un lieu d’accueil et d’archivage pour tout ce qui relève de l’autobiographie.. , ANNICK COJEAN (18-oct-98)

D.8. B COMME BLUES, F COMME FOLK, P COMME POP. L’archivage est pour lui [Michka Assayas]une seconde nature. Dès l’âge de huit ans, il s’émerveille des fiches que son frère aîné, le cinéaste Olivier Assayas, rédige sur ses groupes préférés. « C’était comme pénétrer la poésie d’un monde inaccessible…. LE MONDE, STEPHANE DAVET. (14-avr-00)

D.9. FRANÇOIS MITTERRAND, LA MÉMOIRE AU SECRET. « Manifestement, François Mitterrand en fait mettre ailleurs, comme un écureuil qui planque ses noisettes (…), il a plusieurs modes d’archivage qui doivent s’ignorer les uns les autres », s’était dit cette « Bécassine au palais »…. , ROBERT BELLERET. (10-mai-00)

D.10. UN SITE INTERNET RÉVÈLE LES « ÉCOUTES » DES GRANDES ENTREPRISES RUSSES. Quelques sites Internet se sont ainsi spécialisés dans l’archivage des dossiers scandaleux, offrant un terrain de bataille idéal aux adversaires politiques et concurrents en affaires. Sans que, la plupart du temps, la justice s’en mêle.. , ANNE DUPARC. (14-juil-00)

D.11. FICTIONS INTIMES. Mais non : elles sont devenues, dans l’urgence du moment et de la tâche dérisoire à accomplir – ranger les livres, les cahiers, les vieux dossiers, élaguer, jeter, résister à la tentation de « l’archivage généralisé de son existence ».... LE MONDE DES LIVRES, PATRICK KECHICHIAN. (01-févr-02)

D.12. L’ANTHROPOLOGIE POÉTIQUE DU PORTRAIT EN PIED. L’archivage et l’accumulation sont également à la mode, adoptés par nombre d’artistes actuels. Reste la part de nostalgie, qui magnétise ces clichés, renvoie à un passé rassurant plutôt qu’à un présent tourmenté.. LE MONDE, Michel Guerrin. (20-févr-03)

D.13. Dans un autre registre, plusieurs expositions abordent la notion d’archivage comme geste artistique et moyen de produire de l’histoire. Amasser, révéler, détourner des images, parfois anodines, leur donner un statut noble, les faire « parler ».. LE MONDE, Michel Guerrin (15-juin-04)

D.14. LE CARNET DE VOYAGES DE GABRIELLA CORTESE. Je sais, c’est un archivage un peu archaïque… Quand je pars à l’étranger, je reprends le carnet qui correspond à la destination. Ce sont devenus mes propres guides de voyage. On y trouve tout : des notes, des croquis, des morceaux de tissu, des cartes de visite…. LE MONDE, Propos recueillis par Mariana Reali (18-août-12)

D.15. FABRICE HYBER : « QUE TOUT SOIT OEUVRE D’ART », VOILÀ SON UTOPIE. « Ce moment de suspens m’a permis de faire le point, de travailler sur l’archivage de mes œuvres, de regarder l’actualité de l’art, et de voir frelatées nombre des choses que j’avais mises en place il y a vingt ans, notamment dans mon rapport à l’entreprise et à la science ».. LE MONDE, Emmanuelle Lequeux (16-oct-12)

D.16. BECKETT L’EXCENTRIQUE. Chargé en 1985 d’une mission d’archivage par Samuel Beckett, un étudiant pénètre son intimité.. LE MONDE DES LIVRES, Macha Séry (18-janv-13)

D.17. LA MANIAQUERIE DUCHAMPIENNE SOUS CLOCHE. Il est accompagné de La Boîte verte, fac-similé de ses notes de travail et, plus rare, des pochoirs employés dans cette entreprise d’archivage autobiographique. Duchamp met la minutie au service de l’absurde.. LE MONDE, Philippe Dagen (28-avr-13)

Lire la 6e et dernière partie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

*

EffacerAfficher les commentaires