Le travail minutieux de Kaléna Uhryn sur les cartes de Russie jusqu’au XVIIIe siècle  aboutit à des résultats intéressants quant aux emplois respectifs de Russie et de Moscovie. Le recensement de ces deux termes dans les titres donnés par les géographes à leurs cartes montre en effet que le nom de Moscovie reste d’un usage courant jusque vers 1740 pour désigner les États du tsar en général, tandis que l’emploi de Russie se multiplie aux côtés des qualificatifs « grande », « petite », « blanche », « rouge! », etc., revenant plusieurs fois sur une même carte et s’appliquant tour à tour à l’Ukraine, à la Biélorussie, à la Lituanie, voire à la Pologne. Cette multiplication des « Russies » gêne un temps l’adoption du même terme, au singulier, pour l’ensemble de l’empire, terme qui finit pourtant par s’imposer. Ainsi, conclut l’auteur, « jusqu’à Pierre Ier, l’État tsariste fut généralement connu sous le nom de Moscovie, auquel se substitue peu à peu et jusqu’à l’absorption totale celui de Russie ».

Cette conclusion reste une constatation de cette substitution dans la première moitié du XVIIIe siècle mais n’en explique pas l’origine. Il semble que les occidentaux aient abandonné l’emploi pourtant bien ancré du terme Moscovie pour celui de Russie sous l’influence des Russes eux-mêmes. Dès 1717, Liboy, envoyé par Versailles pour accueillir Pierre le Grand à Calais rapporte avec étonnement : « … Toute cette cour s’offense du terme de Moscovites et même de Moscovie ». Un article du Journal de Trévoux note la même année une réflexion identique, relevée dans la relation de voyage en Russie de J.-G. Korb, parue en allemand quinze ans plus tôt. De nouveau, le duc de Liria, ambassadeur d’Espagne en Russie de 1727 à 1730 et auteur d’une Relation de Moscovie, y remarque que: « Les Russiens ne peuvent souffrir qu’on les appelle Moscovites, ni leur empire Moscovie, et quand quelqu’étranger se sert de ces noms, il leur semble que c’est pour les insulter ».

Les Russes considèrent en effet que cette appellation réduit leur empire à ce qu’il était avant les conquêtes de Pierre le Grand et réduit par conséquent l’importance et la valeur de ses habitants. Dans ces conditions, il est compréhensible que, les relations se développant entre les deux pays, le terme de Russie se soit répandu. J.-N. Delisle, une fois à Saint-Pétersbourg, abandonne très vite la « Moscovie ».

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