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Recueil « Serendipité et autres curiosités »

Le billet « Temporalité », qui a inauguré ce blog le 28 juin 2012, évoque le raccourcissement de la mémoire dans la société numérique. Le billet « Traçabilité », la semaine dernière, souligne l’impact du numérique sur la production des documents et l’usage de l’information et, partant, sur le traitement documentaire et archivistique des traces, sur la conservation des données.

Entre les deux, je me suis efforcée de montrer, gentiment, combien les technologies numériques perturbent, malicieusement, la vie quotidienne des personnes, individus ou entreprises, pour le plus grand bien de ceux qui maîtrisent l’information, et au grand dam de ceux qui la subissent. D’un côté, de nouvelles possibilités de s’exprimer, de commercer, d’apprendre ; de l’autre, de nouvelles contraintes avec la pression du temps, l’infobésité, la cybercriminalité, etc.

Comme quoi, dans le rapport entre les progrès technologiques et les comportements humains, nihil novi sub sole, mais ça va mieux en le (re)disant car le temps passe si vite qu’on a tôt fait de l’oublier.

Voici donc le recueil de mes 59 billets en –ité, intitulé « Sérendipité et autres curiosités », que vous pouvez télécharger en cliquant ici.

Le recueil présente les billets dans l’ordre des dates de publication et constitue en quelque sorte les « Archives » du blog bien que je récuse cette acception purement chronologique du mot archives mais il faut bien sacrifier de temps en temps à la mode…

Bonne lecture de ces ité-rations, et surtout : consommez avec modé-ration !

Il reste beaucoup de mots en –ité qui se prêteraient à la critique mais il faut varier les plaisirs et les suffixes.

J’enlève donc l’ité et, la semaine prochaine, je remets le « o » !

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Illimité

D’étymologie toute simple (préfixe latin « in » pour dire « sans », et limite), l’adjectif « illimité » possède une définition constante dans les dictionnaires de langue française depuis le XVIIIe siècle : « Qui n’a point de bornes, point de limites ». On peut distinguer deux applications : l’une pour la description de la nature ou la qualification de concepts pour exprimer qu’on n’en connaît pas la limite, avec une approche plutôt spatiale : étendue illimitée, liberté illimitée ; l’autre, appliquée à une action humaine pour exprimer que l’on n’a pas fixé de limite, en général temporelle : congé illimité, grève illimitée.

On constate aujourd’hui des emplois dérivés de l’adjectif « illimité » qui se présentent comme des signes d’une dérégulation du temps humain (voir aussi le billet temporalité).

En téléphonie et services web, l’argument de l’illimité est passé au premier plan : appels illimités, SMS illimités, accès illimité, bande passante illimitée, musique illimitée, wifi illimité, jusqu’à « forfait illimité » qui sonne comme un oxymore… Les fournisseurs de services de messagerie électronique vous proposent un « stockage illimité pour héberger vos fichiers et vos e-mails ». On trouve même l’offre d’un « Centre de bronzage illimité » avec « UV illimité » : rien que l’idée, à force de chaleur éternelle, fait froid dans le dos…

Il faut croire que l’accroche commerciale de l’illimité se révèle plus efficace que le classique « à volonté » dont c’est pourtant le sens, comme dans le domaine de la restauration « buffet à volonté ». Car il y a bien une limite, temporelle à ces services : même en ne dormant plus, même en étant hyper-agile de ses deux pouces, même en utilisant tous les artifices de la diffusion à de multiples destinataires, même en sous-traitant à vos amis Facebook (dont le nombre est illimité) pour vous relayer sur votre iPhone pendant que vous faites une pose déjeuner (attention aux frites à volonté !), vous serez toujours limité par le nombre d’heures dans une journée, le nombre de jours dans la semaine, de mois dans l’année, etc. L’illimité dans la publicité correspond donc à une sympathique illusion de liberté, complètement factice, un mirage de liberté qui devient vite un esclavage mais où le consommateur, par peur de ne pas bénéficier du service qu’il pense avoir payé, aime à se précipiter. Grand bien lui fasse.

Dans un autre ordre d’idée, on voit souvent dans les tableaux récapitulatifs des durées de conservation des documents d’archives : « durée de conservation : illimitée ». De deux choses l’une : ou bien les documents doivent être conservés sans limitation de temps par qu’ils ont été sélectionnés au titre du patrimoine historique ; ou bien, ils ont une valeur limitée dans le temps mais dont la borne n’a pas été fixée.

Si les archives relèvent du patrimoine commun, le terme illimité est inutile. Il suffit de regarder les circulaires de tri et de traitement des archives historiques de la direction des archives de France (DAF) / Service interministériel des archives de France (SIAF) : la notion d’illimité n’y figure pas, et c’est bien naturel. À partir du moment où les documents sont versés aux archives historiques, ils font partie du patrimoine, point ; avec tout ce que cela comporte en termes de préservation.

Si en revanche, les documents présentent une valeur pour celui qui les a émis ou reçus, il est hautement souhaitable de définir cette borne de conservation, même si elle relève du long terme (vie des organisations, vie des équipements, vie des personnes) car la définition d’une règle argumentée incite à la bonne gestion de l’archivage, tandis que la « durée de conservation illimitée » incite à la déresponsabilisation. Les records managers américains utilisent l’expression « permanent retention period », l’adjectif permanent, pour autant que les mots soient un vecteur de sens, étant plus incitatif car il évoque davantage une assistance de tous les instants, autrement dit, pour l’archivage, un contrôle et un reporting réguliers de l’état de conservation et de la disponibilité des documents archivés.

La longueur de ce billet étant limitée, on s’en tiendra là pour ce lundi. Bonne semaine !

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Temporalité

Le temps se raccourcit.

Les mémoires informatiques sont de plus en plus puissantes,  et celles des individus de plus en plus plates, étendues mais peu profondes. On observe un phénomène de vases communicants entre les volumes d’informations qui augmentent prodigieusement et le mode de sédimentation de ces informations dans la mémoire des individus ; plus on est abreuvé de données et plus on à de mal à les tamiser, à les capitaliser, à se repérer dans une mémoire collective.

L’information se déverse à une telle vitesse qu’elle ruisselle, s’étale, sans avoir le temps de se fixer durablement dans les esprits, comme une pluie d’orage sur une terre asséchée, n’affectant que la surface. En conséquence, la mémoire qu’on associait autrefois à l’image d’une racine s’apparente aujourd’hui à celle d’un nénuphar :

Ce phénomène induit une nouvelle perception du temps, qui transparaît dans une tournure linguistique de plus en plus répandue dans les médias, du fait des journalistes ou de ceux qu’ils interrogent, significative d’une nouvelle perception du temps : « On n’a jamais vu ça depuis deux ans ! » ou « Du jamais vu depuis dix ans ! », à propos de la météo, d’une victoire sportive ou d’un bouchon sur l’autoroute.

Naguère et jadis, on aurait dit : « On n’a jamais vu cela » tout court, ou « … de mémoire de Bourguignon », ou « … d’aussi loin qu’il me souvienne ». Ou alors, on aurait dit simplement : « On n’avait pas vu cela depuis dix ans ». La locution « ne… jamais » aurait donc tendance à prendre le sens de « ne… pas ». Pourquoi pas ? La langue évolue, c’est la preuve qu’elle est vivante. Mais justement, c’est là un indice d’évolution de la dimension temporelle de la mémoire. Il semble que le monde numérique, par sa surabondance, sa course à la nouveauté, à une pseudo-actualité, écrase la mémoire humaine, la déracine doucement, et la rend ainsi plus vulnérable car coupée de ses fondations.

Il serait utile de compenser ce glissement, induit par l’environnement technologique, par une démarche volontariste de ré-ancrage de la mémoire dans un passé mieux perçu, mieux discerné, mieux évalué. Cela passe par l’éducation à la critique et à l’archivage raisonné.

Voir la Journée FULBi du 21 janvier 2010
« Je me souviens…. de l’Internet. Traces et mémoires du numérique. »
http://www.fulbi.fr/?q=content/2010

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