“Au commencement était le verbe”, évangile selon saint Jean

Les archives sont aussi anciennes que les civilisations écrites, voire plus. Les archives sont des écrits produits par l’homme, des informations enregistrées sur un support matériel selon un système conventionnel de représentation des signes. La raison d’être de cette pratique est de conforter la mémoire et surtout de créer une mémoire indépendante de la mémoire humaine, plus objective, plus large, plus pérenne.

Toute société et toute personne qui utilise l’écrit à l’appui de son action crée des archives. Depuis les Mésopotamiens, il s’en est créé beaucoup. Un certain nombre s’est conservé ou a été conservé.

On cite souvent la double étymologie grecque du mot archives : arkhè, signifiant à la fois le commandement et le commencement. Rien n’est plus vrai : d’un côté, les archives sont des traces émanant de celui qui a le pouvoir d’agir, celui qui commande l’action ; de l’autre, les archives sont la source, donc le commencement, de la connaissance du passé, connaissance de son propre passé et connaissance du passé de l’autre. Les archives renvoient à quelque chose que l’on a fait hier et dont on parle aujourd’hui. Le « on » étant soi-même ou un autre, un autre dont on se réclame ou dont on se démarque.

Traditionnellement, les archives se distinguent des livres, en tant qu’ouvrages de l’esprit destinés à la diffusion des connaissances, scientifiques, philosophiques, religieuses ou littéraires. Le document d’archives fait référence à un acte ou un fait juridique et à ses conséquences ; le livre est l’acte lui-même, la finalité et le résultat de l’action. L’écrit « archive » comporte une date et une signature voire d’autres éléments de validation qui assoient sa force probante. L’écrit « livre » vaut d’abord par son contenu, même si l’on doit pouvoir établir qu’il a bien été écrit par l’auteur indiqué sur la page de titre et à la date indiquée. De l’invention de l’imprimerie à l’ère numérique, la distinction archives-livres est particulièrement visible puisque les livres sont imprimés, quand les archives, émises généralement en un ou deux exemplaires, restent manuscrites.

Or après des millénaires de relative stabilité, d’une vie somme toute modeste, rangée et confinée, les archives s’épanouissent et se démultiplient. Ceci sous l’effet de deux phénomènes de l’Histoire.

Le premier de ces phénomènes est l’éveil des nationalités avec la création d’Archives nationales, les premières en date étant les Archives nationales de France, instituées par un décret de l’Assemblée nationale Constituante en 1790. Les archives de l’État, jusqu’ici propriété du Roi, deviennent propriété de la Nation. Avec la Révolution française, les archives ne sont plus de la seule responsabilité de l’autorité qui les a produites mais appartiennent à l’ensemble de la communauté des personnes placées sous cette autorité. A la notion de preuve de ce qui a été dit et fait dans le passé s’ajoute la notion de partage d’une mémoire collective, d’un passé commun. Le regard sur les archives n’est plus seulement citoyen, il est aussi culturel. Les archives nationales permettent d’écrire l’histoire nationale mais aussi l’histoire individuelle. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’idée d’archives progresse encore avec la notion d’un patrimoine archivistique mondial, part de l’héritage culturel de l’humanité, cher à l’UNESCO, et l’apparition de fonds d’archives constitué autour de tel ou tel communauté.

Dans le même temps, c’est-à-dire au cours des deux derniers siècles, l’évolution des technologies, autre phénomène historique, a notablement accéléré la production et diversifié la forme des archives. Aux textes (contrats, testaments, rapports, correspondance), aux chiffres (archives comptables), aux dessins (plans d’architecture), bien encrés sur un support animal (parchemin) ou végétal (papier), viennent s’ajouter tous les enregistrements qui résultent de la capture du réel et du codage des signes : photographies, films, radiographies, enregistrements sonores, enregistrements sismiques, résultats de scanner, émissions de télévision, bases de données numériques, etc. Les uns et les autres collaborent d’ailleurs fort bien : photographie dans un passeport, radiographie dans un dossier médical, rapport technique analysant des données sismiques ; enregistrement audiovisuel des débats à l’Assemblée montrant les mimiques des députés que le procès-verbal passe sous silence.

L’évolution technologique profite autant, sinon plus, à la création et à la diffusion des connaissances qu’à la traçabilité des activités administratives, industrielles ou commerciales. Le support d’enregistrement ne distingue pas la fonction de l’information de sorte que la différence de forme imprimé/manuscrit qui soulignait naguère la différence de fond archives/livres a tendance à s’estomper. Ainsi parle-t-on d’« archives audiovisuelles » pour désigner les émissions diffusées à la télévision et conservées par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), bien qu’il s’agisse plus de publications et d’œuvres de l’esprit que d’images qui documenteraient une opération administrative ou commerciale.

Le mot archives a également bonne presse sur le Web : de nombreux sites ont leurs pages « Archives », correspondant généralement à un simple empilement chronologique des pages des jours, mois ou années précédentes, mais le mot est là.

Oui, vraiment, les archives se portent bien.

Au point que, en dépit des outils, même sophistiqués, cette masse semble de plus en plus difficile à maîtriser. Les locaux d’archives sont saturés, les serveurs informatiques sont saturés, à croire que les besoins de mémoire de la société d’aujourd’hui sont démesurés, à moins que ces archives ne soient exagérées, surfaites, redondantes ? On pourrait penser que toute cette masse se justifie par un besoin de plus d’information mais on entend aussi souvent dire qu’on ne trouve pas ce qu’on cherche…

Les archives sont là, imposantes, repoussantes parfois, intrigantes à l’occasion, décourageantes ou rassurantes selon le cas. Mais comment sont-elles venues là ? Auraient-elles pu ne pas venir ? D’autres auraient-elles pu venir à leur place ou avec elles ? Qui donc a archivé ces documents et ces données ?

Archiver ?

Archiver. Envoyer aux archives, faire des archives. N’est-il pas curieux de constater que, face au substantif archives, plurimillénaire, le verbe archiver n’a, pour sa part, que quelques décennies d’existence ?

La consultation du Petit Robert, et surtout la comparaison de deux éditions de ce dictionnaire, à vingt-cinq ans de distance, sont assez éclairantes.

Édition de 1979 : Archiver, 1877, rare – classer (un document) dans les archives.

Vingt-cinq ans plus tard (2006), la mention « rare » a disparu et la définition, identique, s’est enrichie d’exemples concrets qui lui procurent un certain relief : Archiver des données, des images sur un support informatique. Les factures sont archivées dès qu’elles sont réglées. La référence à l’informatique et l’immédiateté de l’archivage sont d’autant plus intéressantes que, pendant ce temps-là, le mot « archives » est défini par « collection de pièces, titres, documents, dossiers anciens » (édition 1979) puis par « documents anciens rassemblés et classés à des fins historiques » (édition 2006).

Ces citations suggèrent une dichotomie entre archiver, un verbe d’action, indissociable de l’informatique, lié au monde de l’entreprise, et archives, un substantif lourd d’histoire et de papier, loin de la réalité des choses présentes. C’est comme si le lien entre le geste d’archiver et la réalité des archives n’allait pas de soi.

Les pages qui suivent proposent une réflexion sur le sens du verbe archiver, sur ses présupposés, sur ses conséquences, sur ce qu’il en coûte et ce qu’on y gagne. Elles sont le fruit d’un cocktail d’observation, d’expérience et de passion.