Mon propos n’est pas de revenir sur ce qu’était jusqu’à la semaine dernière la seule « affaire Xavier Dupont de Ligonnès », c’est-à-dire la recherche, par toutes les polices, du dénommé Xavier Dupont de Ligonnès depuis l’assassinat de son épouse et de leurs quatre enfants en 2011 et la disparition de l’époux et père des victimes, premier suspect. L’enquête judiciaire suit son cours. C’est un fait divers qui est juste un peu plus excitant que les autres pour les marchands de sensation (une belle gueule, un meurtre d’enfants, un mystère qui dure…).

Il ne s’agit pas non plus de gloser jusqu’à plus soif sur la deuxième « affaire Xavier Dupont de Ligonnès », c’est-à-dire l’arrestation d’un suspect qui s’avère ne pas être la personne recherchée, ni de revenir sur le ratage médiatique, lamentable illustration des limites de la course à l’audimat en se précipitant pour interroger les voisins de la personne arrêtée, y compris de la part les médias qui se prétendent des médias sérieux et qui ont manifestement perdu tout discernement dans l’exercice de leur métier (je me suis déjà exprimée là-dessus au sujet de FranceInfo que j’ai cessé d’écouter depuis).

Ce qui m’intéresse ici, c’est l’utilisation de l’expression « fake news » dans cette actualité.

L’expression fake news étant mise à toutes les sauces, il faut commencer par en préciser le sens, avant d’analyser la pertinence de son utilisation par différents acteurs dans cette affaire médiatique.

Qu’est-ce qu’une fake news?

Laissons les « trumperies » de côté et commençons par les définitions anglaises, la référence de base étant le dictionnaire de Cambridge: « false stories that appear to be news, spread on the internet or using other media, usually created to influence political views or as a joke ».

Le site Whatis propose des définitions en ligne, techniques mais pas seulement, et définit fake news comme  » an inaccurate, sometimes sensationalistic report that is created to gain attention, mislead, deceive or damage a reputation. Unlike misinformation, which is inaccurate because a reporter has confused facts, fake news is created with the intent to manipulate someone or something ». On voit ici que l’intention maligne est opposée à l’erreur, la « misinformation ».

Quelle traduction de fake news en français?

L’Académie française s’était penchée un instant sur la question au printemps 2017:  » Depuis plusieurs mois l’expression fake news s’est largement répandue en France. Celle-ci nous vient des États-Unis et nombre de commentateurs et de journalistes semblent avoir des difficultés pour lui trouver un équivalent français. Pourtant, ne serait-il pas possible d’user de termes comme bobard, boniments, contre-vérité, mensonge, ragot, tromperie, trucage ? » puis elle a manifestement laissé la main à la Commission d’enrichissement de la langue française qui a validé il y a un an le néologisme « infox » tout en proposant aussi « fausse information ». Fake news continue évidemment d’être employé en français.

Wikipédia propose plusieurs termes dans sa définition: « Les fake news, ou infox, informations fallacieuses ou fausses nouvelles, constituent une information mensongère délivrée dans le but de manipuler ou tromper un auditoire ». L’intention de manipulation ou de tromperie est plus large que l’influence politique ou la plaisanterie.

Invité sur FranceInfo début 2018, au sujet de projet de la loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information dans le cadre des scrutions électoraux (et qui sera votée le 22 décembre 2018), Pascal Froissart, enseignant-chercheur en communication à l’université Paris VIII et spécialiste de la rumeur, déclare: « La « fake news » est un mot-valise dans lequel on range des phénomènes pas tous identiques. C’est plus un sentiment qu’une réalité. En fait, il y a différentes sortes de « fake news », et le spectre est vaste : cela va de la fausse info répercutée avec ou sans malice jusqu’au coup monté par une officine cachée, parfois étrangère ».

Dans une interview à la revue des médias en avril 2019, Dominique Cardon, directeur du Médialab de Sciences Po, revient sur la difficulté de définir le terme fake news et évoque « la factualité vérifiable, objectivable, d’une source dont on peut retracer l’historique et ancrer sa référence dans une réalité qui a été objectivée ». Cette formulation m’intéresse car c’est la seule à faire référence a) à la traçabilité de la source, b) à la réalité observable. J’y retrouve la notion de fiabilité telle que définie dans la norme internationale sur le records management (ISO15489): « Un document fiable est un document dont le contenu peut être considéré comme la représentation complète et exacte des opérations, des activités ou des faits qu’elles attestent, et sur lequel on peut s’appuyer lors d’opérations, d’activités ou de faits ultérieurs » et la notion d’authenticité en diplomatique: le fait, pour un document, d’être réellement ce qu’il prétend être et d’avoir été émis par la personne qui prétend l’avoir émis, à la date où il prétend avoir été émis.

Où sont les fake news dans l’affaire de la vraie-fausse arrestation de Dupont de Ligonnès?

Plus d’un commentateur de ce « up and down » de la presse a crié à la fake news. Je l’ai noté par exemple dans ce post sur LinkedIn où le mot fake news apparaît en tête du post:

Post [FakeNews] sur le ratage médiatique Ligonnès

On retrouve aussi l’expression dans la chronique de France Bleue Azur: « Mado La Niçoise, explique la Fake News sur Dupont de Ligonnès ». Etc. Etc.

Mais qu’est-ce qui peut être qualifié de « fake news » dans cette seconde affaire Dupont de Ligonnès?

Dire que le suspect a été arrêté? Non, les médias ont relayé une information de la police, certes prématurée et a priori non destinée à être publiée mais réelle.

Dire que le suspect arrêté n’est pas le bon? Encore moins, car c’est une information vraie.

Diffuser un micro-trottoir avec les voisins de la personne arrêtée? Non plus, car c’est juste le prolongement médiocre de la même incongruité.

Pour revenir à la langue française, je me dis qu’il faudrait peut-être distinguer une fausse information (fake news) sur la base d’une invention (forgerie) et une information fausse (false information). On distingue bien un grand homme d’un homme grand…

Invités sur France Culture le 19 octobre, pour un débat intitulé « Affaire Xavier Dupont de Ligonnès : retour sur un scoop raté », Arnaud Mercier, professeur à l’IFP, et Olivier Lafont, journaliste à « La Provence » s’accordent à dire qu’on ne peut pas vraiment parler de fake news dans ce ratage journalistique.

Ah si, peut-être car au final, s’il y a fake news, c’est dans l’affirmation sur les réseaux sociaux que les médias ont diffusé une fake news car, jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas eu de la part des médias d’intention de tromper, juste de la bêtise, un manque de discernement, l’appât du scoop. Il faudrait, pour qualifier de fake news l’information diffusée dans la presse, avoir la preuve qu’il existe en amont une intention malveillante de la part d’une personne à qui l’on pourrait imputer la tromperie, mais si cette responsabilité existe (sait-on jamais? à qui profite le crime?), elle ne peut être dupliquée dans chaque rédaction de presse.

Cette mise au point terminologique n’enlève rien à au comportement affligeant de la presse dans cette affaire en se précipitant sur une info à sensation comme un vieux chat aveugle se précipite sur une souris d’ordinateur. Mais puisque les mots ont un sens autant être précis.

4 Commentaires

  1. J’aime vraiment beaucoup la fausse information et l’information fausse. De même qu’un brave homme , ce n’est pas souvent un homme brave …

  2. Since the early days of mass media, both unintentional and malicious dissemination of unreliable, doctored or outright false information was (and remains) widespread, so fake news are no news at all. Deliberate selective presenting information out of its proper context as well as misinterpreting are the favorite methods used by modern mass media. Of course social media resulted in proliferation of fakes, but by and large it is the same good old gossip, now on the global scale 🙂 IMHO the only reason for this term to appear and be so hyped, is that formerly undisputed “information war superpowers” had suddenly found themselves on the losing side, and got just a bit hysterical 🙂

    With my best regards,
    Natasha

    • Thanks, Natasha. Nevertheless, the word exists and it is interesting to observe how it is used, and misused. And this recent example in French media is a good one.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

*

EffacerAfficher les commentaires