Fact-checking, en français vérification des faits, est une pratique journalistique assez naturelle : quand son travail consiste à faire connaître la réalité du monde au public, la moindre des choses est de vérifier les sources de ce qu’on avance, non ? C’est la même chose pour toute personne chargée de diffuser un discours à un auditoire : responsable nommé ou élu vis-à-vis de ses administrés, enseignant vis-à-vis de ses élèves ou étudiants, etc.

Vérifier les faits, on en parle beaucoup. Mais que fait-on vraiment ?

Vérification des faits

Le fact-checking a tout une histoire dans les médias des États-Unis depuis les années 1920 (voir à ce sujet le long article de Laurent Bigot, “Le fact-checking ou la réinvention d’une pratique de vérification”, dans la revue Communication & langages, 2017/2, pp 131-156). Il s’agit alors d’une règle déontologique de vérification interne, avant publication, de l’exactitude des noms, lieux, chiffres, cités dans un projet d’article.

À la fin du 20e siècle s’est produite une évolution de la pratique qui s’est alors concentrée sur la vérification de certains faits publiés par d’autres organes de presse ou certaines affirmations proférées par des personnes en vue, politiques notamment. Là, le travail journalistique s’opère sur des sources externes, après publication.

L’expression a pris de l’ampleur et s’est internationalisée au 21e siècle, après les événements du 11 septembre 2001 et les rumeurs qui l’ont suivi, puis au rythme de la diffusion de fausses nouvelles (infox) toujours plus nombreuses, avec deux sujets-phares pour 2020: la pandémie de Covid-19 et les élections présidentielles américaines.

Les rumeurs, bobards, potins et racontars ne sont peut-être pas tellement plus nombreux que par le passé mais les technologies numériques décuplent et centuplent leur propagation via les réseaux, de même qu’elles procurent aux “vérificateurs” de puissants outils de détection du “faux”, une sorte de jeu entre gendarmes et voleurs dans la sphère informationnelle.

Le fact-checking journalistique s’est aujourd’hui carrément institutionnalisé avec la création, dans les grands médias (pour la France: Le Monde, Libération, 20minutes…) d’équipes de “fact-checkeurs” pour lutter contre la désinformation que l’on peut voir comme le mal du siècle ou du moins un des maux du siècle.

Il est important de rappeler à cet égard la formule bientôt centenaire de Charles Prestwich Scott écrite en 1929 dans le Manchester Guardian: “Comment is free but facts are sacred”, autrement dit : les commentaires sont libres mais les faits sont sacrés. Il me semble que cette formule m’a toujours été familière, transmises sans doute par mes professeurs de lycée ou par mon entourage, même si je n’ai pas le souvenir précis du jour où j’y ai réfléchi pour la première fois. En tout cas, c’est la base de la lecture, et a fortiori de l’écriture, en termes de presse et de publication.

Cette formule, opposant les faits et les commentaires (c’est-à-dire, les opinions relatives aux faits), est-elle périmée ? Faut-il considérer qu’il est toujours possible aujourd’hui de répartir les informations qui circulent dans les médias numériques ou papier, en deux ensembles distincts, d’un côté les faits vérifiables, de l’autre les opinions formulées sur ces faits (on ne tient compte ici ni de l’expression libre des idées ni des œuvres de fiction) ? Ou bien faut-il considérer que ces deux ensembles ne couvrent pas l’ensemble des informations et qu’il existe d’autres catégories d’information que des faits et des commentaires ? Dans ce second cas, il faudrait caractériser plus avant ces autres types d’informations et dire s’ils sont “libres” ou “sacrés”. Dans le premier cas, il faut alors insister sur les critères de distinction entre faits et opinions, et préciser les modalités d’identification dans un énoncé de ce qui relève des faits et de ce qui relève de l’opinion. Il y a là une étape préalable qui est trop souvent ignorée.

Dans les exemples de vérifications journalistiques dont la toile regorge aujourd’hui, on trouve des faits concrets, confirmés ou démentis. Voici deux exemples très clairs.

Mais la majorité des articles de “fact-checking” sont loin de présenter la même clarté.

Peut-on vérifier des “non-faits” ?

C’est la question qui s’impose devant l’activisme des “vérificateurs”.

Mon attention a été attirée à plusieurs reprises cette année, en parcourant régulièrement la newsletter de TheConversation – dont j’apprécie par ailleurs la lecture – par certains titres d’articles de la rubrique “Fact-check France” (avec le soutien du ministère de la Culture) Par exemple :

  • Fact check : Y-a-t-il trop de postes administratifs dans les hôpitaux ? [TheConversation, 6 mai 2020]
  • Fact check : Le plastique est-il incontournable pour lutter contre le Covid-19 ? [TheConversation, 15 juin 2020]
  • Fact check : Est-il possible de développer un vaccin contre le Covid-19 en moins d’un an ? [TheConversation, 5 juillet 2020]
  • Fact check : L’OMS a-t-elle un « parti pris idéologique » ? ? [TheConversation, 19 juillet 2020]
  • Fact check : Les “valeurs de la République” empêchent-elles de pratiquer sa religion ? [TheConversation, 23 septembre 2020]

Idem dans la rubrique “Fact-check US” :

  • Fact check US: L’Obamacare est-il “dysfonctionnel et trop cher” comme l’affirme Trump? [TheConversation, 21 octobre 2020]
  • Fact check US: L’Amérique s’est-elle appauvrie sous la présidence de Donald Trump, comme le dit Joe Biden? [TheConversation, 29 octobre 2020]
  • Fact check US: La transition chaotique de Trump affaiblit-elle vraiment la démocratie américaine? [TheConversation, 26 novembre 2020]
  • Fact check US: Le salaire minimum à 15 dollars de l’heure est-il un outil efficace d’aide aux précaires? [TheConversation, 9 décembre 2020]
  • Fact check US : Est-il vrai que “dans un autre pays que les États-Unis, Joe Biden ne serait pas dans le même parti que la gauche démocrate” ? [TheConversation, 26 décembre 2020]

Deux choses me frappent dans ces titres :

La première est que plusieurs sujets se rapportent à l’avenir. Comment peut-on vérifier des faits qui ne se sont pas encore produits ? Comment peut-on affirmer des conclusions sur des faits qui n’ont pas encore été constatés ? Le titre annonce de la vérification de faits mais, en fait de faits, on a surtout affaire à des hypothèses, des prévisions, des supputations. Certes, on peut (et on doit) vérifier la faisabilité d’une hypothèse. Mais alors, on n’est plus dans la “vérification des faits”; il y a mélange des genres, voire tromperie sur la marchandise pour le lecteur confiant qui ne détecte pas l’incohérence dans le titre…

La seconde incohérence est que, de toute évidence, certains des sujets annoncés ne relèvent pas de faits mais d’opinions. Dès lors, il serait intéressant sur les faits qui inspirent telle ou telle opinion, en distinguant clairement pour le lecteur les événements, les chiffres, les constats, etc. des conclusions qu’ils alimentent dans le discours de telle ou telle personne. Les faits peuvent être vrais ou faux, mais aussi imprécis, incomplets, tronqués… Et la vérification des faits doit être distinguée des failles dans le raisonnement de la personne qui est interprète.

Que tout soit présenté de la même façon, les faits vérifiables, les possibilités de faits non encore advenus (prédictions) ou les opinions sur les faits avérés ou sur des faits “advenables”, érode peut à peu la crédibilité des médias qui entretiennent cette confusion, même si, pour les deux médias cités (AFP et TheConversation), les articles sont généralement plus rigoureux que le titre ne le laisse entendre.

Fact-checking et esprit critique

Dans ce contexte, l’utilisation de l’expression “fact-checking” s’apparente à un abus de langage. On n’en est plus à la vérification des faits. Derrière la maintenance terminologique, le glissement de pratique s’est poursuivi et, au-delà de la pratique, l’objectif même de la démarche s’est modifié.

Il ne s’agit plus de vérifier des faits mais de contrer une tendance, de répandre un autre discours pour faire pièce aux rumeurs, bref d’éduquer le public qui s’égare en ajoutant foi à tel ou tel discours. Un article de TheConversation le suggère du reste: la finalité du fact-checking n’est plus de vérifier les faits mais d’être efficace pour “discréditer certaines fake news et d’endiguer la formation de croyances infondées ?”.

Au final, comme l’explique fort pertinemment Dominique Dias, chercheur à l’Université Grenoble-Alpes, le fact-checking est devenu “un métadiscours pour lutter contre la désinformation”. C’est un genre journalistique, consistant à mettre en scène la vérification de la vérité.

Et cette mise en scène, dans de nombreux médias, n’hésite pas, hélas,  à se servir des mêmes armes douteuses que ses adversaires désignés, à commencer par les titres accrocheurs et à continuer par les approximations. Dans sa diatribe “Paniques complotistes”, Frédéric Lordon va même plus loin quand il écrit : “C’est très exaltant pour un journaliste de décrypter, ça donne un grand sentiment d’utilité sociale, c’est comme une charité démocratique”.

En tant que professionnelle de l’information (les journalistes sont des professionnels de l’information mais ce ne sont pas les seuls), j’ai cherché où était l’esprit critique dans tout ce courant de fack-checking. Je n’ai pas trouvé grand-chose. Pire, dans les articles d’analyse du phénomène que j’ai pu lire, la notion d’esprit critique est plus que discrète.

La mode du fact-checking se révèle bien décevante et ses manifestations sont souvent bien dérisoires et éloignées d’une critique rigoureuse de l’information. Autrement dit, tout cela n’entame pas ma conviction que vérifier l’information consiste dans les trois actions suivantes :

  1. Reformuler les faits ou opinions dont on va parler, afin a) de s’assurer qu’il n’y a pas d’erreur d’interprétation, b) de limiter le sujet en cas de discours initial emmêlé (ce qui est fréquent), c) dissocier les faits des opinions ;
  2. Contextualiser les propos analysés : qui l’a dit ou écrit ? Quand ? Où (en tenant compte de la circulation sur différents médias) ?En réponse ou en réaction à quoi ? En s’adressant à qui ? Dans quelle intention affichée ou supposée ?
  3. Comparer ce qui est comparable : est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Par rapport à d’autres temps ? Par rapport à d’autres lieux ? Par rapport à d’autres points de vue ?

et à partir de là, conclure quelque chose : oui parce que ceci, non parce que cela, peut-être mais il manque telle information pour se prononcer. Peut-être aussi qu’on peut admettre que, à partir de faits partiels, on peut avoir des opinions divergentes.

À quoi sert de nous rebattre les oreilles de fact-checking si c’est pour entendre à longueur de mois et et d’antennes le chiffre de “nouveaux cas positifs au Covid-19” sorti d’on ne sait quelles sources et comparé à rien ?

Espérons en cette fin décembre que la mode du “fact-checking” (le nouveau, pas l’ancien) passera en 2021 et que l’esprit critique retrouve droit de cité.

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2 commentaires

  1. Article qui s’annonce intéressant, documenté mais qui se conclut en s’appuyant sur une seule source celle d’un complotiste notoire monsieur Lordon connu notamment pour avoir donné du crédit à des négationnistes de la shoah… et pour propager de fausses informations, ce qu’il reconnaît sans aucun problème puisque comme il dit elles servent ses intérêts idéologies et que c’est la seule chose qui compte…c’est un peu léger comme source d’argumentation non? En tous cas tous vos propos sont discrédités par l’utilisation de cette source.

    • Cher/chère monsieur/madame Jondalar, je vous remercie de prendre la peine de vous exprimer sur mon blog et d’apporter de l’eau à mon moulin. Ainsi, vous ne trouvez pas que les fact-checkeurs utilisent des titres accrocheurs qui n’ont rien à envier aux publications qu’ils dénoncent. C’est une affaire d’opinion et je me réjouis que nous n’ayons pas la même; cela pourrait susciter un débat.
      Bon, me voici assimilée complotiste pour avoir emprunté une citation à un article d’une personne qui exprime une opinion relative au sujet dont je parle, opinion que je partage sans aller aussi loin dans l’expression. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Sans doute pas la dernière à en croire votre réaction. C’est même plutôt flatteur dans un sens.
      À la prochaine.

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