Le code d’Hammourabi gravé sur une stèle de basalte conservée au Louvre, la Magna Carta accordée par Jean sans Peur aux barons anglais en 1215, le journal de chasse de Louis XVI resté fermé un certain quatorze juillet, l’ordre de mobilisation générale pour la « Grande guerre », voilà des documents que l’on peut voir (dans les archives ou dans les musées), que l’on peut toucher (enfin, pas tout le monde, pas tous les jours), qui bruissent parfois, et que l’on peut sentir (ce mélange de fragrances minérales, animales ou végétales, d’enfermement et de siècles), voire goûter si on en croît Arlette Farge

Les documents, jusqu’à présent, se caractérisaient par une matérialité accessible aux cinq sens. Et c’est ce qui fait leur charme aux yeux des adeptes des « vieux papiers ». Même quand le document, fragilisé par le temps et sacralisé n’est plus communicable à tous, on sait qu’il est là.

C’était le temps de l’analogique. Le temps du numérique blackboule tout cela.

Le numérique intermédiarise la vue et supprime le toucher. Impossible de lire un écrit numérique ou de regarder une e-photo sans le truchement d’un outil de lecture et d’un logiciel pour décoder les données. Impossible de toucher physiquement tel ou tel fichier numérique ; on peut palper le disque de stockage mais pas le fichier unitaire ; c’est comme si, même en étant conservateur aux Archives nationales, on ne pouvait toucher que l’Armoire de fer sans espoir de poser sa main sur le journal de Louis XVI qui y est rangé. Les sons sont ceux des outils et les senteurs se limitent à des matériaux extérieurs au document (la batterie qui chauffe, la matière plastique de la housse de la liseuse…) en attendant les odeurs numériques que l’on insérera bientôt dans ses rapports. Et les goûteurs du numérique n’ont pas les mêmes goûts.

Le changement est radical. Le document n’est plus ce qu’il était. Surtout, le document s’est démantibulé : les données d’une part, le support d’une autre, le serveur et les logiciels indispensables, l’écran, le réseau, la liberté accordée aux données élémentaires de vivre une autre vie de leur côté en parfaite désolidarisation de leurs congénères au gré des moteurs de recherche. Au point qu’on pourrait penser que la notion de document, incarnée jusqu’à présent dans une matérialité rassurante, n’a pas survécu au monde numérique de production, d’échange et d’accès à l’information.

Cependant, le document, défini comme l’enregistrement de données sur un support (à une date donnée) à des fins de trace ou de mémoire, continue d’exister. Il existe quel que soit le support d’enregistrement des données, comme le dit très bien la loi française sur les archives. Donc, si l’environnement est numérique, le document est numérique. Pourquoi la technologie numérique ou les usages numériques remettraient-ils en cause le fait de tracer des informations sur un morceau de matière et d’en assurer la maintenance pour témoigner que ceci a été dit, écrit, vu à telle date par telle personne à tel endroit ?

Oui, le document auquel on est habitué se démantibule ; les informations se morcellent et s’encastrent les unes dans les autres, les données de texte, d’image, de son, de révision, de signature, de conversion, d’horodatage s’agrègent et s’articulent comme des cubes. Mais le document numérique garde son essence de document, c’est-à-dire une construction écrite qui trace une action ou porte une idée, localisée, datée, fixée et préservable au cours du temps (grâce aux migrations et à la traçabilité).

Le document numérique me fait volontiers penser à un tableau cubiste : un objet apparemment disloqué, des morceaux de guingois et pourtant constitutifs d’une même entité, des fragments séparés qu’il faut réassembler pour voir ce qui est donné à voir par l’auteur du document.

Portrait de Josette de Juan Gris (1916).

 

6 Commentaires

  1. Bon, mais si tout ça se démantibule, si les données vivent leur vie chacune de leur côté, pourquoi persister à employer le mot « document », alors que sa définition est bien « information fixée sur un support », soit quelque chose de stable, de cohérent et de délimité ? Car la technologie numérique ne consiste pas à tracer des informations sur *un* morceau de matière, mais sur *des* morceaux de matière, qui sont innombrables, qui ne sont jamais les mêmes et dont la maintenance est fonction d’innombrables aléas, conditions suspensives et vicissitudes de toute nature. Il me semblerait plus pertinent de comprendre et de décrire la réalité numérique comme le fait Emmanuel Cauvin, quand il dit (article « Quelles lois pour le numérique ? » dans Le Débat, n° 163, 2011) qu’elle « n’apparaît que lorsqu’on la sollicite. Elle intervient sur commande et c’est sur commande que l’on peut s’y transporter. Elle se recrée continuellement, à chaque chargement de traitement de texte ou de site web. Tout ne vit ou n’existe qu’à travers une transmission […] c’est toujours une émission, locale ou à distance, c’est-à-dire un champ dont les caractéristiques sont transformées pendant un temps donné. Tout passe, tout ne fait que passer. […] Un écrit électronique est électronique avant d’être un écrit. L’enregistrement sur un support, par exemple un disque dur, n’est qu’une trace, un élément parmi d’autres d’une circulation. »

    • Merci pour ta contribution mais tes arguments – et ceux d’Emmanuel Cauvin – apporteraient plutôt de l’eau à mon moulin… Du point de vue du lecteur, on peut effectivement souligner la nature fluide du numérique et la recomposition récurrente des données dans de nouvelles constructions. C’est que j’ai voulu dire en parlant de la liberté accordée aux données de vivre leur vie, mais, du fait de la spécificité du numérique, la participation à un nouvel objet numérique n’empêche pas ces données de continuer d’appartenir à l’objet initial au sein duquel elles ont été crées si celui-ci a été proprement délimité et daté par son auteur. On peut tout autant prouver qu’on a écrit tel mail que telle lettre papier ; la preuve est même plus facile à apporter avec le numérique qu’avec l’analogique d’un certain point de vue.
      J’ai bien parlé de fixité et de délimitation dans mon billet, mais pas de stabilité. La stabilité du support ne me semble pas exigée par la définition de ce qu’est un document. L’analogique est-il stable ? Un papier traité pour la blancheur écrit au crayon-feutre de mauvaise qualité et exposé au soleil n’est pas très stable ; en quelques semaines, il sera jauni, trouvé, pâli. Avec le numérique, tout va plus vite, d’accord, mais la question n’est pas dans la rapidité d’évolution mais dans son principe.
      Je pense que notre divergence de vue vient de la notion et de la définition de support. Considérer que l’équivalent de la feuille de papier dans l’environnement numérique est le disque dur est à mon sens une erreur qui conduit à cette conclusion que le document n’existerait plus. Je préconise une transposition de la fonction de la feuille de papier et non un échange matière contre matière. Je pense et professe que le « support » dans l’environnement numérique est une chaîne logicielle et matérielle qui prend en charge un ensemble de données de manière à les restituer avec la même structure que celle qu’a définie l’auteur du document, autrement dit de manière à en restituer l’intégrité. Je parle ici d’intégrité diplomatique, c’est-à-dire admettant des variantes techniques dès lors que le sens n’est pas altéré (de même qu’on peut admettre un déchirure dans la marge d’un contrat papier ou une légère tâche dans un interligne). Cette chaîne se caractérise par des actions d’horodatage et de traçabilité.
      L’électronique n’est pas réductible à un élément de la nature tel que l’eau (cf : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve) ou le vent. À ce compte-là, ne pourrait-on pas prétendre que le contrat papier que j’ai signé l’année dernière n’est plus le même aujourd’hui car le papier est un peu plus sombre et l’encre un peu plus légère, qu’il porte les empreintes digitales de quelques personnes qui l’ont manipulé et que cette tache provient d’une goutte du café que buvait le dernier lecteur ?…

      • Bien sûr que ce contrat reste le même ! Ce serait d’ailleurs le cas s’il était rédigé au feutre sur du papier acide et ensuite abandonné sans protection aux effets délétères de la lumière du jour. Tant qu’on arrive à le lire, rien dans ses caractères externes (ni déchirure, ni trace de doigt, ni tache de café) ne peut faire naître de doute sur ses clauses, sur sa date ou sur les noms et qualités des contractants et il reste donc opposable à ceux-ci. C’est là une des caractéristiques substantielles des supports traditionnels, qui relèvent de l’état solide de la matière. Leur stabilité, j’en conviens, n’est pas absolue et définitive, mais elle est quand même largement assurée, notamment parce que les conditions à remplir pour cela (ne pas laisser ses papiers en plein soleil) sont bien connues et faciles à mettre en œuvre, surtout si l’on renonce à utiliser le basalte.
        Le monde numérique, lui, me semble bien un milieu liquide dans lequel je ne vois pas comment un auteur pourrait tout seul « définir la structure du document » et délimiter et dater proprement ses données. Il crée certes des données, mais ce qu’il y a autour (les bien nommées métadonnées) est produit et maintenu sans qu’il en ait connaissance et sans qu’il en ait la maîtrise. Quand je rédige un courriel, je suis certes libre d’écrire ce que je veux dans le champ Objet et dans le corps du message (en vers ou en prose, en français ou en akkadien comme Hammourabi ; j’ai peut-être même la faculté de troquer l’alphabet latin contre des caractères cunéiformes, avoue que ça serait classieux), mais ma liberté s’arrête là : une multitude d’intervenants extérieurs, qui vont de la machine utilisée pour écrire aux réseaux empruntés par mon message pour atteindre d’une part son destinataire, d’autre part son lieu de stockage, en passant par le logiciel de messagerie, viennent aussitôt se mêler de la vie des données que j’ai créées et ne cesseront plus d’interférer dans cette vie, le tout selon une logique et des paramètres qui m’échappent, dans tous les sens du terme. Je veux bien croire certes que, dans certaines conditions, toute cette infrastructure parvienne à retrouver exactement la substance de mes écrits avec la certitude que c’est bien moi qui l’ai écrit tel jour à telle heure et que donc, en somme, la version ainsi produite aura un caractère probant, mais j’ai quand même du mal à qualifier cette infrastructure de « support » et encore plus la version reconstituée de « document ». Chercher à tout prix des analogies entre l’ancien monde et le nouveau ne fait à mon avis qu’obscurcir le débat.

        • La recherche des analogies est une méthode que j’utilise volontiers, il est vrai, parce que je la trouve efficace et productive, mais je ne veux l’imposer à personne. Analogie mise à part, donc, la question est de savoir si l’objet que l’on appelle document dans l’environnement analogique est encore un document dans un environnement numérique. Pour moi, la réponse est oui, sans hésitation, car ce n’est pas l’information en soi qui fait le document, encore moins le support tout seul mais bien l’ensemble constitué d’un auteur, d’un discours de cet auteur et d’une date, ensemble dont on peut prendre connaissance aujourd’hui ou demain, directement ou indirectement (le support a un rôle d’enregistrement pour traverser le temps). Le fait qu’il y ait intermédiation d’outil ne suffit pas à supprimer la notion de document. Une émission de télévision est-elle un document ? Oui, me semble-t-il, et il faut pourtant un appareil pour la lire.
          Je ne suis pas d’accord avec toi quand tu dis que ces outils « viennent aussitôt se mêler de la vie des données que j’ai créées et ne cesseront plus d’interférer dans cette vie ». C’est le verbe « mêler » qui me gêne car je le trouve excessif. Les outils ne se mêlent pas systématiquement aux données ; ils les enrobent, les complètent, les transportent, les protègent, les stockent, etc. mais ne se mêlent pas, a priori, de la vie du groupe de données qu’est le discours, son auteur et sa date.
          Ce que change le numérique, c’est que ensemble auteur+écrit+date n’étant plus naturel, il faut faire un effort nouveau pour en assurer l’existence. C’est ce qui fait la différence, à mes yeux, entre le document numérique (volontariste) et l’information numérique qui, elle, n’est pas fixée, le plus souvent parce qu’elle n’a pas lieu de l’être. De même, des mots sur un papier ne sont à mon avis pas suffisant pour constituer un document.
          Enfin, pour revenir sur l’ancien et le nouveau mondes, je pense que ce n’est pas le numérique en tant que technologie de dématérialisation qui est la frontière entre les deux, mais le réseau mondial.

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