Le geste de Joe Corré – fils du manager des Sex Pistols, Malcom McLaren, et de la créatrice Vivienne Westwood – qui a mis le feu le 26 novembre à sa collection d’objets punk d’une valeur estimée à plus de 6 millions d’euros, m’est sympathique.

joe-corre-feu-punkCe geste de destruction de mémoire me séduit alors que, selon les algorithmes prédictifs du web qui n’auront pas manqué de relever ma formation archivistique, mes dix années d’exercice comme conservateur du patrimoine, ma méthode d’archivage, mes écrits, etc., je devrais absolument déplorer cette perte irrémédiable au sein du patrimoine mondial.

Marie-Anne Chabin aurait-elle viré sa cuti ?

Pas du tout !

Avant de considérer la destruction d’objets ou de documents qui, objectivement, représentent une mémoire partagée, avec des qualités intrinsèques d’authenticité et d’originalité, il faut considérer le droit du propriétaire de conserver ou non son bien, dès lors que leur destruction ne porte pas préjudice à autrui. Bien  sûr, voir ces vestiges partir en fumée sur la Tamise peut provoquer tristesse ou colère mais cela ne constitue pas un tort au sens juridique du terme.

Joe Corré est (était) le légitime propriétaire de cette collection ; il n’a ni créé ni acheté ces objets ; il en a hérité avec les idées qui avaient accompagné leur création au sein du mouvement punk. En tant que propriétaire de ces objets, il a donc droit de vie et de mort sur eux (l’âme des objets et leur potentielle souffrance sur le bûcher ne sont pas encore inscrites dans la charte des droits mondiaux).

Le geste auguste de semer les cendres de vêtements, de disques, d’affiches et de divers objets au vent de Londres n’est donc pas répréhensible. Mieux, il est cohérent. C’est ce point qui doit retenir l’attention. Mouvement punk et démarche muséale sont antinomiques. La destruction théâtrale de la collection est inscrite dans son essence même. Elle est en accord avec son contenu, contre la récupération institutionnelle que dessinaient les commémorations officielles des 40 ans du mouvement.

La question se pose un peu de la même façon pour l’art éphémère quand les artistes fondent leur démarche artistique sur la fugacité de l’œuvre tandis que des « conservateurs » vont faire en sorte de filmer l’objet avant sa désagrégation (un château de sable quand la marée remonte) ou d’engager des restaurations coûteuses pour pérenniser des papiers ou tissus trop fragiles pour vivre longtemps.

Une occasion de rappeler que la constitution du patrimoine commun fait intervenir trois acteurs : les institutions publiques qui créent les archives ou achètent les œuvres et les sauvegardent, les communautés qui collectent et incarnent d’autres types d’archives ou d’objets pour compenser les lacunes des institutions, et les individus propriétaires de leurs archives et de leurs objets. Chacun tente de jouer son rôle dans la société et un rapport de forces s’installe.

Ici, on aurait pu imaginer que les institutions mettent le grappin sur la collection (à l’instar de ce que permet de la loi française pour les archives privées, avec une procédure de « classement au titre des monuments historiques » qui interdit la destruction ou la sortie du territoire des objets ainsi protégés, quitte à faire intervenir la force publique). On aurait pu imaginer aussi qu’un groupe de personnes désireuses de conserver cette mémoire se l’approprie et la sauvegarde malgré son propriétaire. Là, c’est le propriétaire qui a gagné.

De toute façon, on ne peut pas tout garder. Et ce qui est détruit a parfois plus d’impact sur les générations futures que ce qui est conservé

3 commentaires

  1. Votre dernière assertion :  » Et ce qui est détruit a parfois plus d’impact sur les générations futures que ce qui est conservé… « 

  2. Chère Marie-Anne, j’espère que vous allez bien en cette fin d’automne…
    J’aimerais que vous éclairiez un peu ma lanterne sur votre dernière affirmation… (J’y réfléchirai de mon côté, en partant du principe que : 1) je conserve TOUT ce que j’ai écrit – et beaucoup de ce que j’ai reçu – depuis mon jeune âge; et 2) j’aime bien l’éphémérité, qui laisse parfois un sentiment d’inachevé… comme les points de suspension à la fin d’une phrase…
    Amitiés.
    G.

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