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Fidélité

Donc (voir le billet de la semaine dernière), pour les copies, la notion de fidélité aurait damé le pion à celle de conformité.

L’article 1348 du code civil, issu de la loi du 12 juillet 1980, dit : « Les règles ci-dessus [production d’une preuve écrite] reçoivent aussi exception lorsqu’une partie ou le dépositaire n’a pas conservé le titre original et présente une copie qui en est la reproduction non seulement fidèle mais aussi durable. »

À l’époque, le texte vise la réalisation de microfilms et de photocopies (papier). C’est clair. Puis est venu le numérique et l’article 1348 a été mis en avant pour favoriser la numérisation suivie d’une destruction du papier numérisé (argument à l’origine de nombreux projets de GED). Enfin est arrivée la reconnaissance légale de l’écrit sous forme électronique, « admis en preuve au même titre que l’écrit sur support papier, sous réserve que etc. » (loi du 13 mars 2000).

Quelques années plus tard apparaissent des formulations curieuses.

L’instruction fiscale du 11 janvier 2007 décrit les conditions auxquelles les entreprises peuvent conserver sous forme électronique le double des factures clients émises sous forme papier. Optime ! Mais, comme le fait très justement remarquer Me Thierry Piette-Coudol dans un article consacré à la « copie fidèle et durable », le texte, en se référant à l’article 1348, confond « copie » et « double » ; il est vrai les fondamentaux de la diplomatique ont été injustement malmenés par l’usage du numérique.

L’arrêt de la Cour de Cassation du 4 décembre 2008 (voir le commentaire de Me Isabelle Renard) condamne la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) de la Marne, dans le litige qui l’oppose à la société Continent France, au motif que le courrier produit par la CPAM comme preuve de sa bonne foi, est présenté sous la forme d’une impression postérieure à la date présumée dudit courrier – de surcroît non signée – et n’en est donc pas une « copie fidèle ». Certes ce fichier Word et son impression ne valent pas tripette, dépourvus qu’ils sont de traces de validation et de date. Cependant, l’argument, là encore, s’accorde mal avec une analyse diplomatique.

Question : le double d’un courrier émis a-t-il jamais valablement prétendu être une « copie fidèle », ou plutôt une « copie » tout court ? Rédiger le brouillon (ou projet) d’un courrier qui sera mis en forme après validation de sa teneur et enregistré, geste séculaire dans le travail de bureau, ne correspond pas à la production d’une copie mais d’une minute. Les milliers de volumes de copies-lettres, peluriers ou chronos de courriers, autant de doubles (non signés) qui ont accompagné des décennies de secrétariat étaient-ils irrecevables ? Non, bien sûr, dès lors que les règles minimales d’enregistrement (numéro séquentiel, date) étaient respectées.

Dans Gaspard, Melchior et Balthazar, Michel Tournier montre le roi de Nippur (Balthazar) s’émerveillant de la beauté des tatouages et scarifications des compagnons noirs du roi de Méroé. Gaspard lui répond : « Je tiens compte de cela quand je choisis mes hommes. Jamais un tatoué ne m’a trahi. », provoquant la remarque de Balthazar : « Étrange métaphore qui identifie tatouage et fidélité. »

Voilà enfin une définition ! La fidélité s’oppose à la trahison, et se matérialise par le tatouage et non par le clonage. La fidélité ne réside pas dans une reproduction à l’identique mais dans la trace irréversible du lien entre les deux parties. C’est bien par la traçabilité (identifiant, tatouage numérique…) que passe la fidélité entre un document et son double ou sa copie, et non par une apparence d’identité.

C’est à se demander si, en matière de fidélité, la littérature n’est pas plus pertinente que la loi…

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Conformité

Conformité.  De quoi ? À quoi ?

Dans conforme, il y a con, et il y a forme.

Con, c’est facile, tout le monde connaît ; ça veut dire… « avec » en latin et c’est le préverbe ou le préfixe de l’accompagnement, du partage : convivial, complice, confédération, convergence…

Forme, c’est une autre paire de manches… C’est très « informe » comme concept : s’agit-il des mensurations ? De l’agencement des composants ? De l’élan (genre « superforme » ?)

Bref, conformité a deux sens. Le premier, un peu désuet, renvoie à l’identité de deux entités indépendantes que l’on compare : dans une paire de manches (voir ci-dessus et ci-dessous), les deux manches peuvent conformes ou pas (ici, oui) :

La comparaison s’applique non seulement à des éléments matériels ou à des objets manufacturés, mais aussi à des idées, aux mœurs… C’est ainsi que dans le grand projet de fédération des États élaboré par Henri IV et Sully il y a quelques siècles (l’idée d’Europe ne date pas d’hier), Sully avait d’abord proposé d’inclure la Russie et ses habitants avant d’y renoncer, à cause, entre autres motifs, « des mille pratiques superstitieuses qui ne leur laissent presque aucune conformité avec nous ». Sic.

Le second sens, plus fréquent aujourd’hui, désigne le respect d’une relation hiérarchique entre deux choses : la seconde se doit d’être en accord avec la première, à laquelle elle se réfère ou à laquelle on la rattache. Ce cas se divise encore en deux « sous-cas » :

  • la re-production d’un objet ou d’un document au plus près de l’original : conformité physique d’un vase par rapport à son moule, conformité d’une copie par rapport à l’acte d’origine ;
  • la production ou l’existence d’un objet ou d’un document au regard d’un cadre de référence pré-existant ou pré-défini: travaux conformes à la réglementation, construction conforme au plan, loi conforme à la constitution, opération conforme à la procédure, état d’un livre d’occasion conforme à la petite annonce, etc. Il n’y a pas ici de « forme » à proprement parler ; il y a des exigences auxquelles il convient de se soumettre. Le constat de non-conformité, dans ce dernier sens, entraîne en général une action de « mise en conformité ».

Pour revenir aux documents, il est curieux de constater que la « copie certifiée conforme » pratique administrative bien ancrée dans les mœurs s’est émoussée depuis une vingtaine d’années, pour disparaître complètement au tournant du siècle, tandis que la « copie fidèle » a fait son entrée dans le code civil en 1980 et a renforcé son statut avec la loi du 13 mars 2000 sur la reconnaissance de l’écrit électronique.

La conformité serait-elle papière (voire paperassière) et la fidélité numérique ? À suivre…

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Sexualité

Les archives ont-elles un sexe ?

Voilà une question qui pour une période de campagne électorale est suffisamment neutre.

Comment ça, neutre ? !

Pour nos amis anglophones peut-être (the record and its metadata), ou pour nos amis germanophones (das Archiv) voire latinophones (archivum). Mais en français, pour sûr, les archives ne sont pas neutres. Elles sont féminines !

Archives est un féminin pluriel, comme le sont les doux mots amours, délices ou orgues, les trois mots hermaphrodites de la langue française. Sauf qu’on ne dit pas « un archive » au singulier. Archives n’existe pas officiellement au singulier ;  l’Académie ne l’autorise pas. Ou plutôt le singulier du mot archives est « un document d’archives », comme l’indique très justement le Dictionnaire des archives publié par l’Afnor en 1992, sous la direction de Bruno Delmas. Depuis, archive au singulier prolifère, avec des sens variés, dans les institutions mêmes où, il y a dix ou quinze ans, on clouait au pilori celui (ou celle…) qui osait parler « d’archive ». Autres temps, autres mœurs…

Mais revenons à la sexualité, avec ses deux volets : la reproduction et le plaisir.

La reproduction des archives est un phénomène assez bien étudié au cours des âges.

Il a fallu quelques siècles pour passer de la copie manuscrite (avec ses nuances d’écriture) à la copie auto-carbonée, pâle et dégradée. Puis tout cela a été balayé par les photocopieurs avec leur accélération de reproduction, qui fait penser aux lapins ou aux souris. Enfin la reproduction numérique a quasiment remplacé ces vieilles pratiques analogiques : avec les scanners et la messagerie électronique, les archives se reproduisent sans même avoir le temps de dire « ouf ! ». Ce n’est plus de la reproduction ; c’est du clonage industriel. La gémellité d’antan (l’original et son double) est complètement dépassée ; à l’ère numérique, on a aisément des quintuplés, des sextuplés, des  centuplés… La comparaison avec les mammifères, même les plus féconds, n’est plus de mise ; l’image du  poisson s’impose.

Et le plaisir dans tout ça ?

Oh ! Il suffit d’être un tantinet voyeur pour réaliser qu’il y a là-dedans toutes les apparences du plaisir : ici, des dossiers bien musclés  se vautrent dans les archives,  des métadonnées s’agrippent à leur fichier, d’autres  données, lassées de leur format, le quittent pour un autre… Ailleurs, des répertoires d’un jour s’emboîtent dans des arborescences  libres de toutes règles, des documents nus s’entassent dans des zips de hasard. Là, des pièces, parfois étrangères, sont attachées à des mails particulièrement  engageants et ils/elles s’empilent les uns sur les unes avec une application licencieuse alors même que l’application a perdu toute licence… Plus loin, des écrits de tous poils s’enlacent, s’entrelacent et se prélassent dans des chemises de couleur. A l’étage, des feuillets de papier se collent à la pochette plastique qui les serre de trop près, des originaux et des copies sont imbriqués les unes dans les autres de sorte qu’il devient difficile de démêler le tien du mien … Un vrai kamasutra archival !

Sans oublier tous ces documents implacablement soumis aux durées légales de conservation…

Et le poète de chanter : l’archive est l’avenir du document, la la la.

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